Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Les opinions, diamétralement opposées, des historiens sur l’un des épisodes capitaux de l’histoire russe conduisent à s’interroger sur les possibilités réelles de sonder le passé. Chaque historien découvre dans l’époque d’Ivan et dans la figure du tsar ce qu’il veut bien y trouver, ce que sa vision du monde et son époque lui permettent d’y déceler. Les tenants de la théorie d’une finalité de l’histoire entrevoient, dans les actes du Terrible, des plans, une stratégie, des objectifs. En revanche, ceux qui ne croient pas aux « lois historiques » y voient la manifestation du tempérament du tsar et y relèvent des signes de folie.
Historiens, intellectuels et écrivains ont une approche théorique d’Ivan le Terrible, qu’ils appréhendent comme une figure du passé, un personnage historique. À la recherche d’un modèle d’action concret, Staline, lui, se fixe d’abord sur Pierre le Grand, puis lui préfère Ivan IV. La célébration du père de l’opritchnina commence dans les années quarante et est confiée, non aux historiens – qui s’y intéressent néanmoins – mais aux responsables de la culture : romanciers, dramaturges, poètes, réalisateurs de cinéma. Cette campagne reflète indirectement l’attitude du « Petit Père des Peuples » à l’égard du Terrible. Son opinion sur Ivan, Staline la formule directement lors d’un entretien avec Eisenstein et Nikolaï Tcherkassov, qui joue le rôle du tsar. L’entretien a lieu le 25 février 1947, à la demande des réalisateurs, soucieux de persuader l’Instance suprême que la condamnation et l’interdiction de la deuxième partie du film Ivan le Terrible sont le fruit d’un malentendu et que le film peut être amendé, pour peu que Staline donne les directives du remaniement. Se refusant à jouer ce rôle de guide mais acceptant d’exprimer « son point de vue de spectateur », Staline formule sa vision du passé et en souligne la justesse. Notamment : « Votre tsar est irrésolu, on dirait Hamlet. Chacun ne cesse de lui souffler ce qu’il doit faire, il ne prend pas les décisions lui-même… Le tsar Ivan était un grand et sage souverain, et, comparé à Louis XI (vous avez lu des ouvrages sur Louis XI qui prépara l’absolutisme de Louis XIV ?), Ivan le Terrible est cent coudées au-dessus. » En outre, « vous ne montrez pas l’opritchnina comme il convient. L’opritchnina est l’armée royale. À la différence de l’armée féodale qui, à tout instant, pouvait replier ses bannières et quitter le combat, une armée régulière est formée, une armée progressiste ».
Expliquant la signification de la politique d’Ivan, Staline commence par un véritable traité de cruauté : « Ivan le Terrible était très cruel. On peut, bien sûr, le montrer, mais il faut également montrer pourquoi il était indispensable qu’il le fût. » Pour Staline, qui s’y entend en matière de cruauté, le caractère d’Ivan pèche par quelques faiblesses : « L’une des erreurs d’Ivan le Terrible fut de n’avoir pas su liquider les cinq grandes familles féodales qui demeuraient encore, de n’avoir pas mené jusqu’au bout le combat contre les féodaux. S’il l’avait fait, la Rus eût évité le Temps des Troubles… Sur ce plan, Ivan est gêné par Dieu : le Terrible anéantit une famille de féodaux, puis il se reprend et fait son mea culpa une année durant, alors qu’il lui faudrait agir avec plus de résolution encore10. »
Staline, qui se met à l’école du passé, qualifie de progressiste la politique d’Ivan, parce qu’il observe la progression du féodalisme vers l’absolutisme à travers des lunettes marxistes, comme un mouvement vers l’avant. Mais Staline, praticien et bâtisseur d’un État totalitaire, critique la tactique du tsar, expliquant ses lacunes par sa faiblesse de caractère, le sentiment que les exécutions perpétrées constituent un péché qu’il faut absolument laver. Devant le remarquable et progressiste chef d’État que représente le Terrible aux yeux de Staline, ce dernier, lointain héritier du tsar, veut apparaître plus immense et progressiste encore ; il tire donc les leçons des erreurs commises par le créateur de l’opritchnina. « Les parallèles historiques sont toujours risqués », estime à juste titre Staline, mais la comparaison du temps de l’opritchnina et de l’époque de la « grande terreur », des années 1565-1572 et 1935-1938, met en évidence tant de points communs qu’elle permet de comparer également l’action et les objectifs du tsar terrible et du terrible secrétaire général. Un parallèle qui permet, à son tour, de comprendre des événements historiques survenus à quatre siècles de distance : les contemporains de la terreur stalinienne deviennent ainsi les « témoins » de la terreur instaurée par l’opritchnina.
Arrestations, exils, tortures, exécutions sont le résultat d’innombrables procès, la répression, impitoyable, arbitraire, frappe la société. La célèbre formule de la « grande terreur » – nul n’est irremplaçable – aurait pu être inventée dans les années de l’opritchnina, que Kourbski devait qualifier de « gigantesque flambée de férocité ». Parmi les très nombreuses théories rationalisant la politique d’Ivan, la plus proche de la réalité semble être celle de Vassili Klioutchevski, car elle est confirmée par la pratique stalinienne. Dans les années 1560, Ivan le Terrible se heurte à une contradiction qu’il lui faut résoudre : l’État moscovite est une monarchie autocratique, doté d’un appareil dirigeant aristocratique (boïar). Le tsar pourrait opter pour la solution des réformes, mais il choisit l’opritchnina. L’analogie avec Staline est évidente : dans les années trente, le secrétaire général s’empare du pouvoir absolu, jusqu’alors limité par l’« ancien » parti communiste.