Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
L’armée moscovite est numériquement supérieure, elle compte, elle aussi, des mercenaires (sans parler des Tatars). Quand le manque de munitions vient à se faire sentir, Ivan négocie avec la reine d’Angleterre l’envoi de trois navires chargés de plomb, de cuivre, de salpêtre et de poudre. Mais, globalement, les troupes russes sont moins bien équipées et instruites que celles de Pologne.
La guerre, menée par Étienne Bathory contre l’armée russe dans les années 1577-1582, lui apporte la victoire. Après les premiers succès du roi polonais (prise de Polotsk et de Velikié Louki), les Suédois se lancent activement dans des opérations militaires contre Moscou. Les troupes polono-lituaniennes assiègent Pskov. En deux ans, les conquêtes de nombreuses années sont perdues. La ferme conviction du tsar selon laquelle « celui qui frappe est meilleur, et celui que l’on frappe et ligote, moins bon », est mise à rude épreuve. Vaincu sur le champ de bataille, Ivan passe à l’offensive diplomatique. En août 1580, il demande le concours du nouvel empereur allemand, Rodolphe II, lui expliquant qu’il est la victime des « souverains musulmans et d’Étienne Bathory, l’homme du sultan ». Pour la première fois, un émissaire du tsar russe apporte une missive au pape, contenant les mêmes accusations contre le roi de Pologne. Le tsar moscovite promet, si Rome lui apporte son aide, de se dresser contre les infidèles. Dans une lettre à Étienne Bathory, Ivan insiste sur ses droits à posséder la Livonie, terre ayant de tout temps appartenu à ses ancêtres, et menace le roi de Pologne, au cas où il refuserait de conclure la paix, d’une guerre de quarante-cinquante ans. Plus encore, il réfute l’argument du roi concernant ses propres droits à la Livonie, pays catholique. De la façon la plus inattendue, Ivan le Terrible se réfère au concile de Florence (1439) où, en présence du métropolite Isidore, l’Union avait été scellée entre les Églises catholique et orthodoxe. Les décisions du « concile latin » avaient alors été sévèrement condamnées par l’Église russe, et Isidore désavoué. L’allusion d’Ivan aux résolutions du concile, selon lesquelles « la foi grecque et la foi romaine doivent ne faire qu’une10 », est adressée au roi de Pologne, le tsar étant convaincu que le Vatican en sera informé. Il ne se trompe pas. Rome dépêche à Moscou, en qualité de médiateur, le jésuite Antonio Possevino. L’espoir d’une réunion des Églises est un appât irrésistible.
En janvier 1582, avec la médiation active de Possevino, une trêve est conclue pour dix ans à Zapolsk. Moscou cède à la Pologne toutes ses conquêtes de Livonie, Bathory rend les villes russes de Velikié Louki, Kholm et quelques autres, mais garde Polotsk. La seule consolation des Russes est leur victoire de Pskov : malgré les efforts interminablement déployés par les troupes polonaises, la forteresse soutient le siège et reste possession russe. En août 1583, une trêve de trois ans est signée avec la Suède, qui garde tous les territoires qu’elle a conquis : l’Estlandie et quelques villes, russes depuis le fond des âges. Moscou se voit donc complètement coupée du golfe de Finlande (hormis une petite enclave, comprenant l’embouchure de la Neva).
Cette guerre de vingt-cinq ans pour la Baltique se solde par la défaite de Moscou. C’est la politique du tsar qui, en l’occurrence, est vaincue – une politique qui a coûté quantité de vies humaines et ruiné le pays. Mais Ivan refuse de se rendre. La paix de Zapolsk à peine conclue, il entreprend de se chercher des alliés pour poursuivre la guerre. Il s’adresse à la reine d’Angleterre, adversaire des Habsbourg. Dans une lettre, envoyée en octobre 1570, Ivan, furieux contre Élisabeth Ire, l’avait attaquée sans ménagement sur l’influence, trop grande à son goût, des « hommes de négoce » dans les affaires anglaises. Et il ajoutait : « Quant à toi, tu prétends préserver ton honneur de vierge, mais tu te conduis comme une mauvaise fille. » Les circonstances contraignent toutefois le tsar à changer de ton. En février 1584, un mois avant sa mort, le Terrible s’entretient avec l’ambassadeur anglais.
L’échec de la guerre de Livonie retarde d’un siècle l’avancée de la Russie à l’ouest. Cette défaite est toutefois un peu compensée par l’acquisition de territoires illimités, à l’est. En 1583, arrivent à Moscou des émissaires de l’ataman (chef) cosaque Iermak, qui apportent en cadeau au tsar… la Sibérie. Huit cent quarante Cosaques, partis le 1er septembre 1581 le long de la Kama, ont rattaché à la Russie les possessions des khans tatars, jusqu’à l’Irtych. Ils ont ainsi ouvert la voie pour la conquête d’une contrée dont les limites sont le rivage de l’océan Pacifique.
En janvier 1581, le fils aîné du tsar, Ivan Ivanovitch, meurt. Les circonstances de sa mort – à la suite de blessures qui lui furent infligées par le Terrible – restent incomplètement élucidées. Les contemporains, dont l’Anglais Jerome Gorsey installé à Moscou, ou Antonio Possevino, arrivé à la cour quelques jours après le décès du tsarévitch, en donnent des versions différentes qui, par la suite, seront adoptées ou rejetées, selon les goûts, par les historiens, les écrivains et les peintres. Le tableau d’Ilia Repine, un des chefs-d’œuvre de la Galerie Tretiakov à Moscou, montre un tsar halluciné, serrant dans ses bras son fils ensanglanté. Le tsarévitch porte une blessure à la tempe, infligée par son père à l’aide de son sceptre qui gît non loin de là. L’historien français Alain Besançon note que, dans sa première missive à Kourbski, Ivan rappelle : « Souviens-toi du plus grand des tsars, Constantin ; souviens-toi qu’au nom du royaume, il tua son propre fils. » Et d’ajouter que Constantin « compte parmi les saints11 ». Treize ans après cette lettre, Ivan tue lui aussi son fils.
Quelles qu’aient été les circonstances de la mort de l’héritier du trône moscovite, les conséquences en sont catastrophiques et seront encore perceptibles des dizaines d’années plus tard.
Ivan Ivanovitch disparu, l’héritier légitime est le second fils d’Anastassia, Fiodor. L’ambassadeur anglais Giles Fletcher caractérise le futur tsar Fiodor de la façon la plus laconique et la plus expressive qui soit : « Il est simple et faible d’esprit…, peu apte aux affaires politiques et superstitieux à l’extrême12. » Le Terrible a un autre fils, Dmitri, né de sa dernière femme – la septième –, Maria Nagaïa, épousée en 1580. Mais les doutes sur la légitimité de ce mariage jettent une ombre sur celle de l’héritier. Dix ans passeront, et le destin du tsarévitch Dmitri ébranlera la Russie moscovite.
Le 19 mars 1584, Ivan IV le Terrible s’éteint à l’âge de cinquante-quatre ans, ayant tout juste le temps de recevoir la tonsure sur sa couche funèbre. Depuis les années 1560, le tsar a consciemment et inébranlablement poursuivi deux objectifs : l’édification de son pouvoir absolu et l’accès à la mer Baltique. Il a échoué pour le second, mais réussi pour le premier. Le mouvement vers l’ouest sera poursuivi par les héritiers du premier tsar moscovite. Le pouvoir absolu d’Ivan servira de modèle à tous les tsars à venir.
En s’appropriant la totalité du pouvoir au sein de l’État, Ivan en favorise la centralisation. Mais cette centralisation est le résultat de la concentration du pouvoir entre les mains du tsar, et non l’inverse. En exprimant sa ferme conviction d’incarner le pouvoir de Dieu sur la terre, Ivan le Terrible nie avec insistance ses origines russes. Il ne cesse de le répéter : je ne suis pas russe, je suis « allemand », faisant ici allusion aux origines lituaniennes de sa mère et au sang grec de sa grand-mère. Ivan se perçoit comme un « Allemand », en d’autres termes comme un prince d’ailleurs, régnant sur un pays dont le peuple lui est profondément étranger. De ce point de vue, il est un authentique héritier de Rurik.