Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Si le mot n’est pas encore prononcé – il le sera par Pierre le Grand –, l’État moscovite n’en devient pas moins, sous Ivan, un empire. Les historiens, russes et étrangers, continuent de chercher aujourd’hui la réponse à cette question : pourquoi le peuple russe a-t-il supporté la terreur de l’opritchnina et l’arbitraire d’Ivan ? Vassili Klioutchevski propose une explication acceptée par la plupart de ses homologues russes. Un intérêt supérieur, écrit l’auteur du Précis d’histoire russe, « planait sur la société, sur les règlements de comptes et les petites querelles des forces sociales en conflit, qui leur interdisait une rupture définitive, les contraignait à agir, malgré elles, de conserve ». Cet intérêt supérieur est la défense de l’État contre l’ennemi extérieur. « L’État moscovite, résume Vassili Klioutchevski, fut conçu au XIVe siècle, sous la pression du joug étranger, il s’édifia et s’agrandit aux XVe et XVIe siècles, dans un combat obstiné pour sa survie, à l’ouest, au sud et au sud-est13. »
Vassili Klioutchevski le souligne : c’est une lutte « pour sa survie » que mène l’État moscovite. Et il précise : une lutte pour la civilisation chrétienne au sud-est, et pour l’unité nationale à l’ouest. En d’autres termes, d’un côté, on guerroie contre les musulmans qui sont anéantis ou convertis à la vraie foi, de l’autre on livre bataille pour inclure dans les limites de l’État russe les orthodoxes vivant en Lituanie et en Pologne. L’histoire montre que ces deux objectifs ont de tout temps été les arguments fondamentaux des bâtisseurs d’empires. Mais, il en est un troisième. Les historiens qui donnent une base matérialiste aux événements passés, indiquent que les souverains moscovites n’avaient qu’un moyen de rétribuer la classe des « hommes de service » : leur octroyer des terres. D’où la nécessité de conquérir des territoires non peuplés et fertiles.
Un quatrième objectif est peut-être plus important encore que les trois précédents : le besoin de trouver un fondement idéologique à la construction de l’empire. Les théories du « royaume orthodoxe » et de « Moscou, Troisième Rome », formulées tout à la fin du XVe siècle et au début du XVIe, sont codifiées dans les années 1560, avec la bénédiction du métropolite Macaire, père spirituel extrêmement influent d’Ivan, et avec l’étroite participation du confesseur du tsar, Andreï (devenu par la suite le métropolite Athanase), très influent lui aussi. Un ouvrage est réalisé, intitulé Livre des Degrés de la généalogie des tsars, ces pieux détenteurs du sceptre, qui, ayant reçu l’onction divine, ont resplendi sur la Terre russe. Cette généalogie tout à fait fantastique des souverains russes (Ivan l’utilisait dans ses missives, en particulier celles adressées à Étienne Bathory, comme une preuve absolue du bien-fondé de ses prétentions à la Livonie) constitue, pour reprendre l’expression de G. Vernadski, la philosophie historique de la Russie. Le Livre des Degrés présente l’histoire de la Rus comme celle de l’instauration d’un royaume orthodoxe. Le peuple russe, déclarent les auteurs, est un peuple hors du commun, unique ; la Rus est le Nouvel Israël. L’histoire du peuple russe a une valeur universelle.
Pour Ivan IV le Terrible, religieux fanatique, l’authenticité de l’idéologie formulée dans le Livre des Degrés, ne saurait être mise en doute, non plus, en conséquence, que celle de la nécessité et du bien-fondé des actes du tsar.
Staline, exégète le plus convaincant de la politique d’Ivan, souligne un aspect précieux de l’idéologie du tsar : « La sagesse d’Ivan le Terrible fut d’adopter un point de vue national et de ne pas tolérer d’étrangers chez lui, gardant ainsi son pays des influences extérieures14. » Staline, qui entame à ce moment un combat décisif contre « l’idolâtrie de l’étranger », a besoin d’un prédécesseur royal à opposer aux autres tsars, y compris à Pierre le Grand et Catherine II. Il ne se trompe pas, toutefois, sur la méfiance d’Ivan à l’égard des étrangers – une méfiance qui se mêlait chez lui d’intérêt et de sympathie pour certains hôtes occidentaux, venus sous divers prétextes à Moscou. Sa vie durant, Ivan rêve de partir en Angleterre, mais l’accès des étrangers à la Russie est strictement limité (et complètement interdit aux juifs). Dans le jeu diplomatique, le tsar peut feindre de considérer Rome, ou Vienne, avec bienveillance ; il n’empêche que dans les disputes avec des luthériens ou des catholiques, il se montre un champion impitoyable et frénétique de la foi orthodoxe.
Les presque quarante années de règne d’Ivan le Terrible sont le moment où la civilisation moscovite prend forme, pour l’essentiel. On compare souvent la Moscovie aux tyrannies asiatiques, on lui découvre aussi des analogies avec les pays d’Europe occidentale qui, aux XIIIe et XIVe siècles, ne dédaignant aucun moyen, édifièrent des États centralisés. On trouvera, enfin, une ressemblance considérable entre la civilisation moscovite qui s’édifie, dans ses grandes lignes, au temps d’Ivan IV, et celle de l’empire espagnol. La Russie moscovite, comme l’Espagne, a connu le joug d’envahisseurs étrangers et, en les combattant, a forgé son caractère national. Comme l’Espagne, elle a fait de la lutte contre les infidèles son objectif religieux. Dans L’Espagne invertébrée (1922), José Ortega y Gasset met en évidence un étrange point commun entre la Russie et l’Espagne, aux deux extrêmes de l’axe européen : il s’agit de deux races paysannes au sein desquelles le menu peuple domine, et la minorité cultivée tremble devant ce peuple15. La passion de la foi et des questions religieuses caractérise les deux civilisations, incapables de la moindre indulgence dès qu’il importe de défendre « la vraie foi ». Apercevant les coupoles des innombrables églises moscovites, Napoléon y décèlera un signe d’arriération, à une époque où « tous ont cessé d’être chrétiens ». À quoi, un compagnon de l’Empereur répliquera que les Russes et les Espagnols, eux, le sont encore. Dépité par cette déplaisante évocation des deux ennemis de l’empire, Napoléon notera dans son journal : « Les Russes ne seront jamais chrétiens, les Espagnols ne l’ont jamais été16. » Cette discutable conclusion de l’empereur des Français est la reconnaissance du caractère particulier des civilisations tant russe qu’espagnole. À l’appui de cette observation, le fait qu’aucun monarque européen ne ressembla autant à Ivan le Terrible que Philippe II.
Les idéologues moscovites du XVIe siècle soulignent les points communs entre le tsarat de Russie et le vieil Israël, dont la capitale d’Ivan IV se veut l’héritière. C’est sur l’Ancien Testament, et en particulier le Livre des Rois, qu’Ivan fonde son argumentation, dans ses lettres à ses adversaires. Il porte au fond de l’âme la conviction inébranlable que la Bible parle de lui, et par sa bouche.
Pour de multiples raisons partiellement évoquées ci-dessus, Ivan IV le Terrible aura joué un rôle clef dans l’histoire de l’empire de Russie. L’une des principales est sa politique étrangère. Vassili Klioutchevski, qui envisage tous les aspects de l’action et de la personnalité du premier tsar russe, conclut le chapitre de son règne par des considérations sur la place de l’État moscovite parmi les autres États d’Europe. « Notre peuple, écrit l’historien dans les lignes qu’il consacre à la mission du peuple russe, fut placé par le destin aux portes orientales de l’Europe, pour la garder de l’Asie rapace qui prétendait y faire irruption. Des siècles durant, il a épuisé ses forces à repousser la pression asiate… Tournée vers l’ouest et ses richesses coloniales, la cannelle et autres clous de girofle, cette Europe sentait que derrière, à l’est, du côté de l’Oural et de l’Altaï, rien ne la menaçait… » Pour Klioutchevski, « l’Europe, tranquille et ingrate », ne s’aperçut pas que, « déplaçant ses deux grands quartiers militaires du Dniepr et de la Kliazma, l’état-major de ce combat vint se fixer sur les rives de la Moscova où, au XVIe siècle, se forma le centre d’un État qui passa enfin de la défense à l’attaque des nids asiates, sauvant la culture européenne des agressions tatares. Ainsi nous retrouvâmes-nous à l’arrière-garde de l’Europe, à défendre les arrières de sa civilisation »17.