Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Vassili Klioutchevski exprime ici le point de vue traditionnel sur l’histoire de la Russie ancienne. C’est ainsi que l’on fait de nécessité (la situation géographique) vertu (la défense de la civilisation chrétienne). Cette interprétation du passé n’appartient pas aux seuls historiens russes. La Pologne s’est toujours qualifiée, et continue de le faire, de tête de pont de la chrétienté. Les Serbes s’enorgueillissent de la bataille de Kossovo (1389) où, vaincus, ils se sacrifièrent pour contenir les Turcs. Des siècles durant, l’Europe a repoussé la pression des Mongols, des Arabes, des Turcs : Poitiers, Lépante, Varna, Vienne, autant de batailles – et il en est beaucoup d’autres – qui traduisent ces conflits de peuples et de civilisations.
Vassili Klioutchevski a pleinement raison d’évoquer la lutte séculaire de la Rus contre l’est. L’affirmation selon laquelle elle guerroyait pour défendre l’Europe, est en revanche plus contestable. En outre, l’historien a tort lorsqu’il tait la grande visée de la politique extérieure menée par Ivan : l’offensive à l’ouest. Ivan fut le premier souverain russe à « tourner » la Rus du côté de l’Occident. Paraphrasant Vassili Klioutchevski, on peut dire, en effet, qu’Ivan IV « passa de la défense à l’attaque », mais une attaque dirigée contre les « nids européens », et non « asiates ». La Livonie, l’accès à la Baltique ne pouvaient être autre chose – et l’avenir allait montrer la justesse de cette assertion – que l’amorce d’une avancée de la Rus en Europe, le premier pas vers la création d’un empire eurasien.
CHAPITRE QUATRIÈME
Le temps des troubles
Le tsar légitime mourut, le trône demeura vide alors commencèrent les troubles…
Nikolaï KOSTOMAROV.
Le mot Smouta (généralement traduit par « troubles »), indique le Dictionnaire raisonné de Vladimir Dahl, désigne la confusion, la révolte, la rébellion, la sédition, l’insoumission généralisée, la discorde entre le peuple et le pouvoir. Dans l’histoire russe, le terme englobe la période située entre l’extinction de la dynastie des Rurik et l’avènement des Romanov. On reparle toutefois de « Temps des Troubles » (Smoutnoïé vremia) après la prise du pouvoir par les bolcheviks en 1917, au moment où le dernier Romanov est tué. Le terme réapparaît également dans le lexique politique durant la seconde moitié des années quatre-vingt, quand s’amorce l’effondrement de l’empire soviétique.
Si ces trois périodes présentent bien des différences, elles ont pourtant un trait commun, que Kostomarov résume ainsi : « Le trône demeura vide. » En 1917, Nicolas II abdique, en son nom et celui de son fils. Au milieu des années quatre-vingt, la mort successive de trois secrétaires généraux ébranle les fondements de la légitimité soviétique. La formule trouvée par l’auteur de la Chronique universelle, écrite dans la première moitié du XVIIe siècle : « Sans tsar, la terre est veuve », se révèle donc juste en ce qui concerne l’histoire de l’État russe et met en évidence une de ses caractéristiques essentielles.
Les historiens russes ne parviennent pas à s’accorder sur le début des Troubles. Pour N. Kostomarov, « les temps malins adviennent le 15 mai 15911 », jour marqué par la mort d’un enfant de sept ans, le tsarévitch Dmitri, dernier fils d’Ivan IV le Terrible. V. Klioutchevski, lui, voit dans le décès de Fiodor Ivanovitch, en 1598, l’instant où tout commence2. Certains chercheurs estiment que le malheur vint lorsque Ivan tua son fils aîné. Enfin, rien n’interdit – bien au contraire – de situer le point de départ des Troubles à la mort d’Ivan IV le Terrible, le 19 mars 1584. La mort d’un monarque déstabilise bien souvent la vie d’un État. En Pologne, la disparition du roi entraîna, comme il fallait s’y attendre, de grands bouleversements. La France elle-même, bien que le trône passât systématiquement à l’héritier légitime, connut un « temps des troubles » au XVIe siècle, qui ne prit fin qu’après le couronnement d’Henri IV, en 1589.
En Russie, les difficultés naturelles de la transmission du pouvoir sont encore renforcées par le caractère particulier de l’État moscovite et du tsar défunt. La monarchie absolue exige un monarque absolu, surtout quand l’État est confronté à une crise. Le monarchiste Vassili Choulguine déterminera la cause de la crise traversée par la Russie à la veille de la révolution de Février 1917 : la Russie était alors une « autocratie sans autocrate ».
Après la mort de cet autocrate modèle que fut Ivan IV le Terrible, ses héritiers – Fiodor, faible d’esprit, et Dmitri, en bas âge – sont effrayants d’incapacité à remplir leurs fonctions de tsar, annonçant par là même une période d’arbitraire effréné des boïars, qui semble plus pénible et plus effroyable que la toute-puissance légitime du tsar.
Tous s’accordent, en revanche, sur l’année où s’achève le « Temps des Troubles », 1613, date à laquelle le premier Romanov, Michel, est élu tsar. Il en ressort que, selon les spécialistes, le « Temps des Troubles » s’étend sur deux ou trois décennies.
La durée et le caractère dramatique des événements qui bouleversent toutes les couches de la population russe, font la preuve que les racines de la crise plongent au plus profond de l’organisme étatique et de son passé. L’histoire de la fin du XVIe et du début du XVIIe siècles est relativement bien connue, malgré des « taches blanches », mais la signification des troubles, elle, reste obscure. Il ne s’agit pas d’une révolution politique, aucun des acteurs ne proposant de nouveau programme sur ce plan, même si des éléments de nature politique sont indiscutablement présents (surtout en ce qui concerne l’étranger). Ce n’est pas un bouleversement social, nul ne revendiquant un changement radical de la société, même si, là encore, les motifs sociaux ont incontestablement leur part.
Chacune des explications avancées – et elles sont légion, car les historiens se sont passionnés pour cette époque tragique, semée d’orages et de tempêtes – met en lumière une des facettes du problème et contient une parcelle de vérité. Et si l’on réunit tous les motifs, toutes les impulsions plus ou moins évidentes, il apparaît que le grand moteur du « Temps des Troubles » fut la recherche d’un tsar.
Ivan IV le Terrible laisse, à sa mort, trois contradictions fondamentales, surgies au cours du processus d’édification de l’État moscovite centralisé. La première est politique. Il convient ici de rendre à Ivan ce qui lui appartient : cette contradiction – entre le pouvoir autocratique du souverain et l’administration aristocratique (boïare) –, il a tenté de la résoudre, à l’aide, entre autres, de l’opritchnina. Mais son action manquait de cohérence (selon les historiens), de décision et d’énergie (selon Staline) et, après sa mort, les « petits princes » (descendants des princes patrimoniaux) ont bien l’intention de prendre leur revanche.