Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Si Ivan ne peut s’accommoder de l’appareil boïar, il n’a pas, cependant, la possibilité de l’anéantir complètement car il n’y a rien pour le remplacer. L’opritchnina est une tentative de vivre, non avec les boïars, mais en parallèle : puisqu’il existe une Douma des Boïars pour la zemchtchina, on voit apparaître une Douma des Boïars de l’opritchnina ; à proximité du palais du souverain au Kremlin, un autre est édifié. La bouillonnante imagination d’Ivan invente, pour les opritchniks, un uniforme qui sème l’effroi : vêtus de noir, ils montent des chevaux moreau, un balai et une tête de chien accrochés à leur selle. Ils évoquent des créatures fantastiques, sorties des entrailles de la terre. Mais le rôle essentiel, dans la « troupe satanique », est joué par des boïars : Alexis Basmanov, qui appartient à la branche aînée d’une des plus vieilles familles de boïars, les Plechtcheïev, et le prince Athanase Viazemski. Quant à Maliouta Skouratov, l’exécuteur des basses œuvres d’Ivan, présenté comme un héros positif dans le film d’Eisenstein, il n’a, en réalité, rien d’un « homme du peuple ».
Dans une de ses lettres, Kourbski rappelle à Ivan qu’un jour où le tsar rendait visite à Vassian Toporkov, partisan de Joseph de Volok, dans son monastère, pour lui demander des conseils sur la meilleure façon de régner et de maintenir les seigneurs dans l’obéissance, le moine avait répondu : « Ne garde pas à tes côtés de conseiller plus intelligent que toi. » Ivan se garde de répliquer au récit de Kourbski, et il n’est pas exclu que le conseil de Vassian l’ait inspiré dans le choix de ses conseillers de l’opritchnina.
Vassili Klioutchevski conclut : « Soupçonnant l’ensemble des boïars de trahison, [le tsar] se jeta sur les suspects, les fauchant les uns après les autres, mais il laissa leur classe administrer la zemchtchina ; impuissant à briser un système de gouvernement qui ne lui convenait pas, il entreprit d’anéantir individuellement des personnalités qu’il suspectait ou haïssait… En cela résidait l’incohérence de l’opritchnina : née d’un conflit dont la cause était le système et non des individus, elle fut dirigée contre des individus et non contre le système. »
Pour R. Skrynnikov, la solution de l’« énigme de l’opritchnina » est simple : elle visait à anéantir les quatre grandes familles princières de Souzdal (les Chouïski, les princes de Rostov, Iaroslavl et Starodoub) qui pesaient de toutes leurs forces sur la direction politique du pays. L’« énigme » demeure, toutefois, en ce qui concerne l’ampleur de la répression, qui dépassa largement le « groupe des quatre » sus-mentionné et dévasta l’État moscovite plus sûrement que les incursions tatares.
Après les premières exécutions de 1565, vient un répit, rompu en 1567 par une nouvelle période de « grande terreur » qui durera plus de trois ans. Le mécontentement, croissant parmi les boïars, s’exprime dans des propos séditieux qui parviennent aux oreilles du tsar et augmentent sa peur d’un complot qui lui ôterait le trône, et peut-être la vie. Les Lituaniens promettent par courrier leur soutien aux boïars de Moscou, pour le cas où ils entreprendraient une action contre le tsar. Le tsar intercepte les messages, demande sans ménagement des comptes aux boïars, feint d’accepter les propositions qui lui sont faites dans l’espoir de tout apprendre d’un complot qui, manifestement, n’existe pas. On n’en trouve, en tout cas, aucune trace, sinon dans les témoignages de H. Staden et A. Schlichting, les seuls à avoir laissé des écrits ; mais il faut garder présent à l’esprit qu’ils tiraient leurs informations des cercles de l’opritchnina. Ivan le Terrible exige qu’on lui apporte les chroniques en cours de rédaction, puis il s’abstient de les rendre, mettant un terme à une tradition née de nombreux siècles plus tôt. Toutes les archives de l’opritchnina ont disparu. Les historiens tentent de trouver quelques traces des événements dans la liste des morts, établie sur l’ordre personnel du Terrible, à la fin de sa vie.
Difficile, en l’absence de documents, de déterminer où s’arrêtent les propos séditieux et où commence la conspiration ! Ivan le Terrible croit sans nul doute à la réalité du danger. En 1556, il ordonne la construction d’une « ville de pierre » sur la rive escarpée de la Vologda et envisage d’y transporter sa capitale. Entourée d’impénétrables forêts, reliée à la mer Blanche par la Dvina et la Soukhona, la nouvelle capitale présenterait, comparée à Moscou, de nombreux avantages. Le prince Sviatoslav, rappelons-le, rêvait de quitter Kiev pour Pereïaslavl ; son descendant, Andreï Bogolioubski, réalisa ce rêve en gagnant les forêts impénétrables de la région de Moscou. Pierre le Grand, lui, mettra à exécution le plan d’Ivan : Vologda se trouve à peu près à mi-chemin de Moscou et de Saint-Pétersbourg, lorsqu’on se dirige vers le nord.
Ivan le Terrible se réfugie fréquemment à Vologda, y passant au total quelque trois ans et cinq mois. En 1567, cependant, il mande au palais de l’opritchnina l’ambassadeur anglais Anton Jenkinson et, sous le sceau du secret, lui remet une lettre à l’intention de la reine Élisabeth Ire, dans laquelle il propose une alliance et demande l’asile pour lui et sa famille. Ivan formule diplomatiquement sa requête : les deux souverains doivent (secrètement) se garantir mutuellement l’asile. Mais Élisabeth Ire n’a aucune intention de se réfugier où que ce soit.
Trois années durant, les exécutions se succèdent, parfois au terme de procès, parfois sans. Le métropolite Philippe tente d’intercéder en faveur des victimes des persécutions et, en présence du tsar, prononce, à la cathédrale de l’Assomption, un sermon sur la nécessité de supprimer l’opritchnina. Furieux, Ivan réplique, rapporte le chroniqueur de Novgorod, par ce terrible avertissement : « J’ai montré de la douceur envers vous, mais à présent je vous ferai hurler ! » Le premier coup frappe la Douma des Boïars : le plus ancien de ses membres, le connétable Ivan Tcheliadine-Fiodorov, est exécuté, ainsi que d’autres représentants de vieilles familles nobles. Décapitée, la Douma ne proteste pas contre la condamnation du métropolite Philippe, enfermé dans un monastère où il sera tué. L’affaire Vladimir Staritski, le grand procès politique de l’époque, s’étend sur les trois années de la « grande terreur ». Après la mort d’Ivan Tcheliadine-Fiodorov, on s’attaque aux Staritski : la tante du tsar, Eufrossinia, mère de Vladimir, est empoisonnée, puis le prince Vladimir lui-même boit une coupe de vin mêlée de poison.
L’exécution des « conspirateurs » s’accompagne de l’assassinat de leurs parents et serviteurs. Quand Ivan découvre que les fils du « complot » remontent à Novgorod, il gagne, en janvier 1570, avec l’armée des opritchniks, le grand centre de négoce du pays et s’y comporte comme dans une ville ennemie. Novgorod est impitoyablement pillée, incendiée, détruite ; le tsar, toutefois, accorde sa grâce à la population : la légende veut qu’il ait été effrayé par les menaces d’un fol-en-Christ. Les Novgorodiens sont accusés de soutenir Vladimir Staritski et de collusion avec la Lituanie. En regagnant Moscou, les opritchniks saccagent tout sur leur passage. Puis un nouveau procès s’ouvre dans la capitale : les grades les plus élevés des prikazes sont accusés de complot, de même que les clercs affiliés à la Douma, dont les responsables de six prikazes. Parmi eux, Ivan Viskovaty qui, depuis 1549, dirige la politique étrangère moscovite à laquelle, pour la première fois, est réservée une Maison (Isba) : le Possolski prikaze (« ministère des ambassades »). À compter de 1561, Ivan Viskovaty occupe les fonctions de petchatnik (trésorier). D’origine modeste, il fait une brillante carrière grâce à son intelligence et à ses remarquables capacités. Les contemporains rapportent que le tsar voue une grande affection au vieux diplomate. Mais lorsque ce dernier entreprend de protester contre la terreur et l’opritchnina, il est exécuté avec cent vingt autres « conjurés ».