Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Avec le soutien actif du sultan de Turquie, désireux d’empêcher le renforcement des Habsbourg, Étienne Bathory, guerrier expérimenté, souverain, depuis 1571, de la petite principauté de Transylvanie, est élu roi de la République lituano-polonaise, en décembre 1575. Il est âgé de quarante-deux ans, soit trois de moins qu’Ivan le Terrible.
Auparavant, mettant à profit l’instabilité de la situation en Pologne, le tsar moscovite remporte de brillantes victoires. La Rzeczpospolita est toute à ses problèmes intérieurs. De son côté, l’empereur ne fait pas obstacle à Ivan, dans l’espoir d’obtenir son soutien pour l’élection du roi de Pologne. Reste la Suède, qui a des prétentions sur la Livonie. Les campagnes de 1573, 1575, 1576, l’attaque réussie de 1577, apportent des victoires, des villes conquises. Ivan déclare : « Désormais, toute la terre liflandienne est soumise à notre volonté4. » Il adresse alors sa seconde missive à Andreï Kourbski, dans laquelle il relate orgueilleusement ses victoires, indiquant à la fin de la lettre : « Écrit en nos possessions de la terre livonienne, dans la ville de Volmer5… » Le prince Kourbski avait écrit sa première lettre à Ivan depuis la ville de Volmer. Treize ans plus tard, le tsar lui fait comprendre qu’il l’a rattrapé et que le prince est obligé de fuir de plus en plus loin.
Les victoires d’Ivan sont d’autant plus considérables que la frontière méridionale continue d’être menaçante. Le père d’Ivan, Vassili III, avait entrepris de mettre en place un service de surveillance, protégeant l’accès à la principauté de Moscou par le sud. La frontière en était la rive de l’Oka. Après la prise de Kazan et d’Astrakhan, commence une colonisation forcée des régions de la Volga et du dikoïé polié (le « champ sauvage »), territoire situé au sud du cours moyen de l’Oka. La nécessité d’une ligne de villes-fortes apparaît. Ce seront des avant-postes frontaliers (en russe : ukraïnnyïé, le mot « Ukraine » – Ukraïna – signifiant « les confins », « la périphérie »), reliés entre eux par un cordon de fossés, de levées de terre et d’abattis. C’est la « grande muraille de Moscou ». Elle ne saurait, certes, offrir une protection suffisante contre les incursions tatares, et se complète donc de détachements armés qui, à chaque printemps, font route vers le sud pour surveiller la steppe. Ces mesures nécessitent de plus en plus de moyens et de guerriers.
Les Tatars, toutefois, qui se contentent de piller villes et campagnes et de réduire les prisonniers en esclavage, semblent, vus de Moscou, un moindre danger, car on peut les acheter. L’un des khans de Crimée déclare même à Nagoï, l’ambassadeur russe, que le Tatar aime celui qui le paie le plus. Certes, le roi de Pologne peut mettre à profit ce penchant des Tatars pour les présents, mais les Russes n’ont pas moins de possibilités.
La frontière méridionale s’embrase en 1569, date à laquelle, découvrant enfin la menace moscovite, le sultan turc Sélim II tente, depuis le Don, de gagner la Volga et de s’emparer d’Astrakhan. Le premier heurt turco-russe se solde par une défaite pour le sultan, mais le conflit entre les deux États durera des siècles. Ambassadeur d’Ivan auprès du sultan, Novossiltsev use d’un argument qui montre bien la nouvelle situation de la Rus : « Mon souverain, dit-il, n’est pas ennemi de la foi musulmane. Son serviteur Saïn-Boulat est le maître de Kassimov, le tsarévitch Kaïboula de Iouriev, Ibak de Sourojsk, les princes de Nogaï sont à Romanov6. » C’est la pure vérité : les princes tatars vassaux servent le souverain moscovite à partir du milieu du XVe siècle, et la cavalerie tatare participe activement à la guerre de Livonie. C’est l’une des raisons pour lesquelles Ivan refuse obstinément de prendre part à la coalition antiturque, ainsi que l’y convient l’empereur et le pape.
À l’automne 1577, la tâche que s’est fixée Ivan le Terrible, semble accomplie. Tout le territoire de la Livonie situé le long de la Dvina (soit la Liflandie et l’Estlandie), à l’exception des deux forteresses de Reval et Riga, est aux mains des Russes. Moscou ouvre un large front sur la Baltique, en s’emparant du littoral des golfes de Finlande et de Riga. En 1578, la Pologne entre à son tour dans le conflit. Auparavant, déjà, elle soutenait la Lituanie dans son combat pour la Livonie ; mais, cette fois – et c’est une première –, la Pologne, dirigée par un roi énergique, qui sait ce qu’il veut, engage la guerre avec l’État moscovite. Une guerre dont la Livonie est le premier champ de bataille.
Durant sa campagne électorale, Étienne Bathory a promis de « défendre la chrétienté ». Il ne songe pas particulièrement aux Turcs, dont il prise la culture et reconnaît l’autorité sur sa principauté de Transylvanie. À ses yeux, l’« ennemi de la chrétienté » est Moscou. L’historien polonais K. Waliszewski qui, tout en souhaitant n’offenser personne par cette affirmation, qualifie la Pologne d’« expression historique suprême de la race slave7 », voit en Étienne Bathory « le représentant authentique de ce pays ». Car, écrit K. Waliszewski, « il comprit que la Pologne, telle qu’il la percevait – civilisée, civile, libérale, impétueuse, catholique –, était appelée à dévorer sa grande voisine et à lui imposer sa culture, son régime politique et sa religion. Dans le cas contraire, elle eût risqué d’être dévorée elle-même et soumise à des usages étrangers8 ».
L’arrivée d’Étienne Bathory sur la scène historique est le fait du hasard. Henri III aurait pu demeurer sur le trône de Pologne. L’archiduc Maximilien avait, s’il le souhaitait, des chances d’emporter la couronne polonaise. Dans ces deux hypothèses, Ivan aurait pu conserver les rivages de la Baltique à l’État moscovite. Il en fut tout autrement : magyar, ignorant la langue polonaise et s’entretenant avec ses sujets en latin, vassal du sultan turc, Étienne Bathory comprit mieux que l’immense majorité des Polonais de son temps ce qu’il fallait à la Pologne. Norman Davies, historien anglais du XXe siècle, auteur passionné d’une histoire de la Pologne, écrit : « La Moscou d’Ivan vivait, prisonnière de son propre système de valeurs, un système pathologique, elle vivait dans un monde fermé… La résistance qui lui fut opposée [par la Pologne] fut, à l’époque, une question de principes, une question, aussi, de vie et de mort9. » Les remarques, fort justes, sur le « propre système de valeurs » de Moscou, son « monde fermé », s’accompagnent d’une étrange épithète : « pathologique ». Du point de vue de Moscou, la « pathologie » résidait dans le système polonais du Liberum Veto, la république monarchique. L’idée que la guerre menée par Étienne Bathory fut « une question de vie et de mort » pour la Pologne, est en revanche un véritable anachronisme. Ivan, en effet, ne menace pas la Pologne. Il en ira différemment de ses successeurs.
Apparu par hasard sur la scène historique, Étienne Bathory retarde d’un siècle la progression de Moscou. Le roi polonais mourra (peut-être empoisonné), désespéré par l’ingratitude de ses sujets. Outre ses succès militaires, il laissera la célèbre formule : on peut tout faire pour les Polonais, mais avec eux, rien.
Une fois sur le trône, Étienne Bathory entreprend de réorganiser l’armée de Pologne. Il triple l’infanterie, l’arme de mousquets, de sabres, de haches (jusqu’alors, elle n’était munie que de lances). La cavalerie est renforcée par les hussards « ailés », dont la réputation traversera l’Europe (Gogol les représentera de façon très pittoresque dans son Tarass Boulba). Étienne Bathory engage des mercenaires, prêts à vendre leur savoir-faire à qui en voudra. Pour reprendre l’expression d’Ivan, le roi de Pologne « dressa contre la Rus toute l’Italie » (autrement dit, l’Europe catholique).