Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
La terreur suit sa propre logique : les ennemis sont de plus en plus nombreux. Après les familles princières, vient le tour des notables moscovites non titrés, puis de l’Église ; ensuite, ce sont la mise à sac de Novgorod et l’anéantissement du sommet de l’administration. Chaque exécution met en lumière de nouveaux noms, entraîne de nouvelles exécutions. Dans la seconde moitié des années 1570, les initiateurs de l’opritchnina, Alexis Basmanov, Athanase Viazemski et leurs proches sont visés. Le favori d’Ivan, Fiodor Basmanov, égorge son propre père afin de prouver son affection au tsar. Il sera le seul, parmi les premiers dirigeants de l’opritchnina, à être épargné et mourra en relégation à Bieloozero. Maliouta Skouratov et Vassili Griaznoï, esclaves fidèles du tsar qui jamais n’osèrent le contredire, occupent les places laissées vacantes par les exécutions.
Les massacres perpétrés au plus haut niveau de la société russe ne peuvent rester sans incidence sur les autres couches sociales : des paysans émigrent vers des régions plus tranquilles, le commerce est anéanti, le pays ruiné. L’anéantissement des chefs de l’opritchnina soupçonnés de trahison, jette le doute, dans l’esprit du tsar, sur l’utilité d’une institution principalement créée pour assurer sa sécurité et en laquelle il n’a plus confiance. En 1571, après la mort de Maria Temrioukovna, sa deuxième épouse, le tsar élit, au terme de la traditionnelle « présentation de fiancées » (près de deux mille candidates sont amenées au Faubourg d’Alexandrov), Marfa Sobakina. Elle meurt quinze jours après les noces. Cette fois, le doute n’est plus possible : seuls les hommes du tsar ont pu empoisonner son épouse, dans cette capitale de l’opritchnina qu’est le Faubourg d’Alexandrov, où les gens de la zemchtchina n’ont aucune chance de pénétrer sans autorisation spéciale. L’armée des opritchniks compte alors six mille hommes et est en pleine déliquescence. L’impunité, la toute-puissance, les occasions de pillage attirent chez les opritchniks, selon l’expression de Kourbski, « des parasites et des scélérats de partout ». Heinrich Staden, témoin et acteur, relate : « Les opritchniks mirent sens dessus dessous le pays, les villes et les villages de la zemchtchina, ce pour quoi le grand-prince n’avait pas donné son accord. Ils se fabriquaient eux-mêmes des ordres, prétendant que le grand-prince avait enjoint de tuer tel ou tel notable ou marchand dont ils pensaient qu’il avait de l’argent, de le tuer avec femme et enfants, et de verser l’argent et les biens au trésor du grand-prince. C’est alors que commencèrent d’innombrables crimes et scélératesses dans la zemchtchina. Et cela est impossible à décrire11. »
La confiance du tsar envers la cour de l’opritchnina est fortement ébranlée après un raid du khan de Crimée, Devlet, au printemps 1571. Le prince et opritchnik Mikhaïl Tcherkasski, frère de la seconde épouse du tsar, est nommé commandant en chef de toutes les troupes – de l’opritchnina comme de la zemchtchina – envoyées contre les assaillants. Apprenant que le père du prince Mikhaïl participe au raid de Devlet, à la tête de ses alliés de Nogaïsk et de Kabarda, Ivan ordonne l’exécution de son commandant en chef. Une mesure qui sème la confusion dans les armées russes. Devlet parvient sans obstacle aux portes de Moscou, il en incendie les faubourgs, pille les environs et repart avec un énorme butin. L’incendie gagne le Kremlin et le Kitaï-gorod voisin, tout le territoire de l’opritchnina – y compris le palais de la Neglinnaïa – est réduit en cendres. C’est l’un des incendies les plus effroyables qu’ait jamais connus Moscou.
Affolé, Ivan se réfugie dans le nord et ne rentre à Moscou qu’à la mi-juin. Après une enquête sur les causes de la catastrophe, trois des six voïevodes de l’opritchnina (en plus du prince Tcherkasski) sont exécutés, alors que sur les dix voïevodes de la zemchtchnina, aucun ne tombe en disgrâce. L’année suivante, en prévision d’une nouvelle incursion de la Horde de Crimée, le prince Mikhaïl Vorotynski, voïevode de talent, écarté puis gracié, est nommé commandant en chef. En juillet 1572, les Tatars de Crimée et leurs alliés font irruption sur le territoire de l’État moscovite et marchent sur Moscou. L’affrontement a lieu à quarante-cinq kilomètres de la ville, près du village de Molodia. Il s’achève par la défaite de la Horde. Un coup très grave est ainsi porté à la Crimée. La victoire pousse définitivement Ivan, « installé » à Novgorod le temps des opérations militaires, à supprimer l’opritchnina. Ses prikazes se fondent à ceux de la zemchtchina, des propriétaires expulsés regagnent leurs terres naguère confisquées au profit des opritchniks, l’armée de l’opritchnina est dissoute. Heinrich Staden se plaint amèrement de ce coup du sort. En 1572, un oukaze du tsar interdit même d’employer le terme d’opritchnina.
S. Vesselovski fait remarquer que si Ivan, en créant l’opritchnina, avait effectué de réelles transformations structurelles dans la classe des « hommes de service », il eût été impossible de se contenter d’un « changement d’enseignes », autrement dit de renoncer à l’opritchnina, sans presque rien modifier. « Mais, conclut l’historien, l’opritchnina n’avait pas de visées étatiques. Elle n’apporta aucun changement essentiel à l’organisation de la cour, elle ne fit que la scinder temporairement en deux parties ennemies ou rivales, ne laissant après elle que confusion et effroyables souvenirs12. »
Si l’on accepte ce jugement sur l’opritchnina, la question des raisons de la marque indélébile laissée sur les contemporains et les générations suivantes, demeure en suspens. Les listes des morts établies sur l’ordre du Terrible ont permis aux historiens de calculer le nombre des victimes. R. Skrynnikov, qui a étudié minutieusement les sources, estime que « dans les années de règne du tsar Ivan, près de quatre mille personnes ont péri13 ». La plupart ont été tuées durant la terreur organisée par l’opritchnina. Si l’on ajoute les victimes de l’arbitraire des opritchniks, non mentionnées dans les listes, on arrive à un chiffre de dix mille personnes. La population de la Moscovie est alors de huit-dix millions. Pour donner un ordre de grandeur, au même moment, le 24 août 1572, la nuit de la Saint-Barthélemy, les Parisiens tuent environ mille cinq cents huguenots. Le massacre des protestants se poursuit dans d’autres villes, portant le nombre des victimes à cinq mille. La France comptant alors près de vingt millions d’habitants, le nombre des victimes est proportionnellement moindre.
Les contemporains rapportent les horreurs dues à la cruauté d’Ivan. À partir de la fin du XVe et jusqu’au XVIIe siècle, l’histoire de Dracula connaît un franc succès en Russie. Cette popularité vient pour une bonne part de ce que, très vite, la figure de Dracula est associée dans l’esprit du lecteur russe à celle d’Ivan le Terrible, en raison de sa cruauté effrénée et de son extrême arbitraire14. Mais cette cruauté n’est pas l’apanage de Moscou ou de la Valachie. Les historiens français notent, à propos des guerres de Religion en France dans les années 1562-1593, soit l’époque d’Ivan le Terrible : « Les adversaires s’y montrèrent en général d’une atroce cruauté15. »