La Vie rêvée d'Ernesto G.
- Автор: Guenassia Jean-Michel
- Серия: Epub commercial #18
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: Asohar - TAZ
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «La Vie rêvée d'Ernesto G.». Краткое содержание книги:
– Et tu es amoureuse de lui ?
– Pourquoi tu me poses cette question ?
Il ne répondit pas, elle leva la tête vers lui, il tirait sur le mégot une bouffée de haute précision, à s’en brûler les doigts, et l’écrasa sur le tronc.
– On est presque un vieux couple, on se connaît depuis toujours. Entre nous, c’était écrit.
– Et ta mère ?
– Ma mère ? Elle a disparu. Il y a longtemps.
Elle n’est pas triste quand elle parle de sa mère. Elle devait être jeune quand elle est morte et Tereza l’a remplacée complètement. Je n’ai pas voulu poser de questions. Je lui en pose déjà trop. Elle, elle ne m’en pose aucune. J’aurais pu lui parler de ce vide immense au fond de moi et qui m’aspire irrésistiblement, il y a presque un an, ma mère est morte et je n’étais pas là, elle m’a appelé au secours, on a refusé de lui dire où j’étais, qu’a-t-elle pu imaginer ? Elle voulait que je vienne la retrouver, que je sois à ses côtés dans ce moment d’éternité où nous nous séparons. J’aurais tellement voulu lui tenir la main, je lui aurais donné ma force, je l’aurais retenue, je lui aurais accordé cette joie ultime de voir son fils avant de partir. Mais ce 19 mai 65, j’étais à des milliers de kilomètres de Buenos Aires, au fin fond de la jungle africaine, en déroute, en perdition, cherchant à comprendre pourquoi tout s’écroulait, pourquoi les Africains refusaient de se battre, comment éviter le fiasco de notre guérilla aventureuse. Je suis sorti de cette catastrophe détruit moralement et physiquement à l’agonie, ce n’était pas seulement l’échec hallucinant de toutes mes idées mais la manière calamiteuse dont ce désastre s’était produit, nous nous sommes comportés comme des amateurs, aveugles et bornés. Les pieds nickelés de la révolution, voilà ce que nous avons été. Et, le pire de tout, c’est que, par mon aveuglement, mes maladresses, mes erreurs répétées, j’ai été le seul et unique responsable de cette pitoyable pantalonnade militaire. Et au milieu de cette déconfiture, j’apprends son décès. Personne n’avait pensé à me prévenir ! Je la savais malade d’un mal inguérissable. Et tout ce que j’ai pu faire, là-bas, quelque part au milieu du Congo, c’est une veillée funèbre à notre manière, lui chanter quelques-uns de ces tangos de Gardel qu’elle aimait tant.
Lorsque Sourek lui apprit qu’à Prague on était très content de lui, Joseph sentit une bouffée de chaleur envahir son visage et un léger tressaillement lui parcourir le dos. Le lieutenant ne distribuait jamais de récompense, ne disait jamais merci, Joseph connaissait trop la manière de fonctionner de la Sécurité intérieure pour avoir encore la moindre illusion et se tint sur ses gardes, attendant l’estocade.
– Je vous assure, professeur, poursuivit Sourek, le colonel Lorenc apprécie beaucoup votre collaboration. D’après vous, est-ce qu’il peut partir ?
– D’un point de vue médical, la crise de palu est guérie et son asthme stabilisé. Il n’est pas à l’abri d’une rechute mais pour moi, il peut quitter le sana.
– Quand j’ai abordé la question, il ne m’a même pas répondu.
– Je ne peux pas le mettre à la porte. Il est faible, il doit se reposer.
– Il y a trop de choses que nous ignorons. Ce qu’il raconte à votre fille, par exemple, ils se promènent matin et soir. De quoi discutent-ils, hein, vous le savez, vous ? Et pendant le dîner, aborde-t-il des sujets politiques concernant l’URSS ou les USA ?
– Jamais.
– Que dit-il ?
– On bavarde de choses et d’autres. Rien d’important.
– On veut tout savoir, tout ! l’interrompit Sourek.
– Ce que vous me proposez ne me plaît pas ! Je n’espionne personne !
– Tant pis pour vous, je vais faire mon rapport.
Sourek n’en eut pas le temps. Joseph croisa Ramon, il était assis dans un des fauteuils de l’accueil et attendait Helena.
– Ça ne va pas, Joseph ? Tu es tout rouge.
Ce n’était pas prudent de révéler ce qui devait rester secret, pas malin d’évoquer les machinations, mais Joseph était trop bouleversé pour se contenir.
Ramon était furieux. Jamais on ne l’avait entendu crier aussi fort. Sourek ressemblait à un enfant fautif. Ramon l’entraîna dans le bureau de Joseph et ils téléphonèrent à Prague. Sourek servit d’interprète avec son colonel ; la communication fut brève. Sourek et le garde du corps firent leurs bagages en un rien de temps et se retrouvèrent en bas du grand escalier. Joseph vint lui demander s’il pouvait faire quelque chose. Sourek n’avait pas l’air de lui en vouloir mais Joseph savait qu’avec un officier de la Sécurité intérieure, il ne fallait jamais se fier aux apparences.
– S’il se passe quelque chose d’important, appelez ce numéro, dit Sourek à voix basse en lui donnant une feuille de papier pliée en quatre.
– Comment saurai-je si c’est important ?
Note
2. Traduction de Louis Viardot, éd. BeQ.
3. Va te coucher.
4. Entrez !
– Pour nous, tout est important.
La voiture qui venait chercher chaque jour le rapport de Sourek arriva à 17 heures. Ramon discuta à l’écart avec son garde du corps qui l’embrassa et s’installa à l’arrière. Sourek avança vers Ramon, claqua des talons et s’inclina avec déférence.
– Je vous présente mes respects, mon commandant.
– Foutez le camp !
Le regard terrorisé, Sourek resta tétanisé quelques secondes puis comme un automate fit un salut militaire à Ramon mais sa main tremblait devant son front. Il recula de plusieurs pas et s’assit à côté du chauffeur. La voiture disparut dans le tournant.
– Bon débarras ! lança Ramon.
– Pourquoi a-t-il si peur de toi ? demanda Joseph.
– Je n’ai qu’un mot à dire et il disparaît de la surface de la terre. C’est compliqué à expliquer en cinq minutes, disons que Leonid Brejnev a besoin de moi.
– Tu connais Leonid Brejnev !
– Très bien et Kossyguine et tous les autres. Après ce qu’ils nous ont fait, ils ne peuvent rien me refuser.
– Excuse-moi, je suis peut-être indiscret, mais que vous ont-ils fait ?
– Khrouchtchev et eux, toute cette clique, ce sont des lâches, ils ne pensent qu’à sauver leur peau et à durer le plus longtemps possible, ce sont des bureaucrates. En vérité ils haïssent les communistes et ils nous ont mis dans la merde, pour longtemps, à cause d’eux, on n’arrivera jamais à s’en sortir.
– Sourek m’a donné un téléphone. Je dois les informer sur ton compte.
Il lui montra le bout de papier.
– N’oublie pas de téléphoner, Joseph. Et ne t’inquiète pas, cela n’a strictement aucune importance. Appelle-les chaque jour pour leur donner de mes nouvelles. Et si, par hasard, un jour, ils t’embêtent, dis-leur que tu es mon ami.
Un jour peut-être, si j’en ai le courage et surtout la patience, j’écrirai ce que je sais, ce que j’ai vu, entendu et supporté, et je dénoncerai la plus grande imposture de notre époque : la confiscation et l’élimination de l’idéal communiste par le Parti communiste d’Union soviétique. Il n’y a pas moins communiste que ces gens-là. Ce sont des planqués, des lâches, des bureaucrates qui ont réussi à se hisser au sommet du pouvoir, n’espèrent et n’attendent qu’une chose : s’y maintenir le plus longtemps possible. Par tous les moyens. Leur unique obsession est de profiter au maximum des avantages de leurs fonctions. Le Présidium du Soviet suprême n’est rien d’autre que le conseil d’administration d’une entreprise qui a pour seul objectif de conserver son pouvoir phénoménal. Le reste – la misère, l’exploitation de l’homme par l’homme, la lutte des classes – sont des arguments qui leur servent de leurres pour justifier leurs actions et manipuler les imbéciles qui y croient encore. Ils refusent tout affrontement avec leur ennemi naturel. Le capitalisme, l’impérialisme et les exploiteurs du monde entier ont de beaux jours devant eux. Ils n’ont rien à craindre des Soviétiques. Les Américains peuvent balancer des millions de bombes sur le Vietnam, avancer leurs pions au mieux de leurs intérêts, ils n’ont rien à redouter des communistes soviétiques. Nous avons perdu définitivement le combat le 28 octobre 62. Ce jour-là, Khrouchtchev a trahi ses promesses et retiré ses missiles de Cuba. Il a cédé au bluff américain et perdu la face devant le monde entier. Jamais, les Américains n’auraient engagé la guerre nucléaire les premiers. Sans agression directe. Ce repli a été celui de nos espoirs. Après, tous les combats étaient voués à l’échec. Il n’y aura plus entre eux que des escarmouches, pour se partager les miettes. Mais il n’y aura plus de choc frontal. Parce que les dirigeants soviétiques, soi-disant communistes, ont choisi leur camp. Ce n’est ni celui de la liberté ni celui des opprimés. En vérité, ils haïssent les communistes et, à cause d’eux, nous n’avons plus d’avenir.