La Vie rêvée d'Ernesto G.
- Автор: Guenassia Jean-Michel
- Серия: Epub commercial #18
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: Asohar - TAZ
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «La Vie rêvée d'Ernesto G.». Краткое содержание книги:
– Je peux me permettre de te donner un conseil, Joseph ?
– Bien sûr Ramon.
– Il vaut mieux retirer le gras pour éviter que cela coule et fasse des flammes, et il ne faut pas saler la viande, sinon elle sèche.
– Tu faisais comme ça, en Argentine ?
– C’est loin, j’étais môme, c’était de vraies fêtes, l’occasion de retrouver les parents et les amis, jamais moins de vingt personnes, souvent plus. À la villa Nydia, là où ma famille habitait à côté de Córdoba, il y avait un grand parc. Avec mes frères et sœurs, c’est nous qui nous occupions de l’asado, tout le monde en redemandait et, je te jure, on salait après.
Avec le couteau affilé, Joseph enleva la graisse autour de la viande, déposa les morceaux sur le gril puis les saucisses.
– Je pense que le gril est à la bonne hauteur, dit Joseph.
– Je crois, confirma Ramon en se baissant pour vérifier. La flamme est parfaite.
Ils surveillèrent la cuisson deux minutes sans parler, Joseph s’apprêtait à retourner la viande quand Ramon l’arrêta.
– Ce n’est pas encore cuit, il ne faut retourner la viande qu’une seule fois, à mi-cuisson, comme ça elle reste plus tendre.
– Comme tu veux, mais je pense que les saucisses sont bien.
Il en prit une avec la fourchette et la donna à Ramon qui la goûta avec précaution, mastiqua lentement et fit la moue.
– À Alger, poursuivit Ramon, j’ai mangé des saucisses extraordinaires, un peu piquantes, tu connais ?
– Et comment, mais c’est impossible de trouver des merguez ici.
– Pourquoi tu es allé à Alger ?
– J’avais failli m’engager dans les Brigades en Espagne mais c’était la fin. J’ai eu cette proposition de l’Institut Pasteur, pour un jeune médecin, ça ne se refuse pas. C’est la meilleure des écoles. J’ai quitté l’Algérie en 45 après l’épidémie de peste.
– La peste ? À Alger ?
– Elle est endémique dans tout le Bassin méditerranéen. On n’en parle pas beaucoup mais elle existe bel et bien et elle sévira longtemps encore. Elle s’est propagée de façon fulgurante, il y a eu beaucoup de morts.
– C’est très contagieux ?
Joseph fit oui de la tête.
– C’est cuit, non ?
Ramon examina la cuisson des différents morceaux, les retira du gril et les posa sur l’assiette.
– Moi, quand j’étais étudiant, je suis parti avec un copain en moto, nous sommes allés de Buenos Aires à Caracas, je ne sais pas si tu te rends compte de la distance. Au Pérou, on est resté un mois dans une léproserie.
– Des lépreux ! Ça doit être horrible ?
– Oui, mais ce n’est pas très contagieux. J’aurais aimé être médecin comme toi.
– Rien ne t’en empêche. Après tout, tu es diplômé.
– J’ai voulu autre chose. Je ne sais pas si j’ai eu raison.
Tereza et Helena se régalèrent du barbecue, bien meilleur que d’habitude, elles en reprirent deux fois, Ramon alla faire cuire quelques morceaux lui-même, de son côté, il n’en mangea qu’une fois, il n’avait pas trop d’appétit. Joseph trouva la viande plus moelleuse, elles félicitèrent Joseph pour cette réussite.
– C’est grâce à Ramon, c’est un artiste du barbecue, pardon, de l’asado.
– Tu nous avais caché ce talent, dit Helena.
– Dans mon pays, c’est le plat national.
– Tu connais bien Alger ? demanda Joseph.
– J’y suis allé plusieurs fois, pour raisons professionnelles. Je n’ai pas eu le temps de visiter. Ça m’a beaucoup plu.
– Tu es allé chez Padovani ?… Un restaurant sur la plage, à la sortie d’Alger. Il y a une terrasse sur pilotis, on danse sur la mer, c’est magnifique.
– J’aurais bien aimé mais j’y étais en voyage officiel. La prochaine fois, j’irai. Padovani, tu dis ? Je m’en souviendrai.
– Avec ça, il faudrait un petit gris de Boulaouane, bien frais, soupira Joseph, ce serait le bonheur parfait.
Il prit son verre, Tereza et Helena l’imitèrent.
– Bonne santé à Ramon.
Tereza et Helena trinquèrent avec Ramon, formulèrent des vœux de prompt rétablissement.
– À vous aussi, je souhaite plein de bonnes choses.
À peine eut-il bu une gorgée de vin qu’il commença à tousser, on crut qu’il avait avalé de travers, la toux s’amplifia, le souleva de la chaise, il étouffait, n’arrivait pas à reprendre sa respiration, en quelques secondes son visage devint gris, il donnait l’impression d’un homme qui se noie.
– Où est l’inhalateur ?
– Dans ma chambre, réussit-il à murmurer entre deux quintes.
Helena quitta la pièce en courant. Joseph lui prit le pouls.
– Ouvre la fenêtre, dit-il à Tereza.
L’air frais envahit la pièce. Joseph le soutint par les épaules.
– Redresse-toi, détends-toi, du calme, ça va passer, essaye de respirer par le ventre, par à-coups, comme ça, doucement.
Helena revint avec l’inhalateur, Sourek et le garde du corps la suivaient. Joseph arma l’appareil.
– Souffle à fond.
Ramon expira, ouvrit la bouche ; Joseph mit l’embout de l’inhalateur dans sa bouche, délivra une dose.
– Aspire… lentement.
Sourek faisait deux rapports par jour, dont un le matin par téléphone. Il occupait le bureau de Joseph deux bonnes heures, d’abord il préparait son entretien et les points qu’il allait aborder, classés par ordre d’importance. Il ébauchait des réponses aux questions éventuelles, reprenait le compte rendu de la veille et les points laissés en suspens, ensuite il y avait l’appel proprement dit, passé à dix heures pétantes et qui durait au moins une demi-heure. Puis Sourek rédigeait un « rapport intermédiaire » où il retraçait avec le plus de précision possible la teneur de l’entretien et qui lui permettait d’établir le rapport de l’après-midi, plus complet et circonstancié, qu’une voiture venait chercher à 17 heures.
Joseph ignorait à qui il téléphonait et pour quelles raisons c’était si long. Chaque jour, on lui réclamait de nouveaux détails. Joseph ne put jamais savoir qui se cachait derrière ce pronom indéfini, c’était quelqu’un, au ministère ou ailleurs, au-dessus de Sourek, qui n’avait aucune connaissance médicale et exigeait des réponses précises.
– On trouve que vos explications manquent de rigueur scientifique.
– La maladie évolue sans prévenir, elle ne m’obéit pas.
– Le problème, c’est que ça change sans arrêt, un jour il va bien, le lendemain il rechute.
– Si cela ne tenait qu’à moi, il serait déjà rétabli et loin d’ici. C’est un homme usé et, quand on ajoute le palu, la dysenterie et l’asthme, cela fait beaucoup. En plus, il n’a pas bon moral.
– Ah ! Je n’en ai jamais parlé ; cela pourrait expliquer pourquoi il est odieux avec moi.
– Avec nous, il est très gentil. Je ne sais pas s’il est déprimé parce qu’il est malade et qu’il ne supporte pas de se voir diminué ou s’il y a autre chose, de plus profond, de plus ancien et d’extérieur à ses maladies.
– Vous sous-entendez un problème psychologique ?
– Je ne suis pas spécialiste mais il a les symptômes d’un homme qui fait une dépression. Il faudrait peut-être recourir à un psychologue, quelqu’un qui pourrait l’aider.
– C’est très embêtant. Si ça ne se voit pas trop, il vaut mieux ne pas en parler.
Dans l’appartement de Joseph, le plateau reposait sur la table basse comme une plante ou un bibelot, une décoration à laquelle il ne prêtait plus attention. Dans le temps, il jouait aux échecs avec Helena mais elle était devenue trop forte. Ludvik encore plus. Ce jeu l’ennuyait. Il n’avait plus la patience et pas envie de réfléchir. Quand le dimanche il neigeait tellement qu’il était impossible de sortir sans craindre de disparaître ou lors des interminables nuits d’hiver, quand les soirées s’étiraient au-delà de l’ennui, Tereza lui proposait une partie et il acceptait, elle s’appliquait mais il arrivait presque toujours à la battre.