La Vie rêvée d'Ernesto G.
- Автор: Guenassia Jean-Michel
- Серия: Epub commercial #18
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: Asohar - TAZ
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «La Vie rêvée d'Ernesto G.». Краткое содержание книги:
L’éviction de Sourek n’était pas passée inaperçue. Depuis la cuisine, Tereza, Helena, Marta et Karel avaient suivi son départ avec effarement. Qu’un être humain (étranger de surcroît) ose s’en prendre à un officier de la Sécurité intérieure, l’insulter et l’humilier publiquement relevait de l’inconcevable, quelque chose qui n’avait pas de nom dans le langage courant. Non pas qu’ils en soient chagrinés le moins du monde (au contraire), mais c’était tellement blasphématoire qu’ils n’auraient pas été étonnés qu’une bombe atomique s’écrase aussitôt sur cette vallée perdue de Bohême pour les punir d’avoir été les témoins de cette transgression criminelle. C’était certain, ils étaient fautifs d’avoir vu et entendu et de pouvoir transmettre ce que nul n’aurait pu imaginer dans ce pays. Ils se demandaient s’ils n’avaient pas été les spectateurs d’un mirage collectif.
Karel se dépêcha de disparaître, suivi de Marta. Tereza fut envahie par cette vieille et sourde angoisse qui l’avait habitée si longtemps et qu’elle croyait effacée de sa mémoire et de son corps. Sans rien dire, elle leur emboîta le pas.
Helena, restée seule dans la cuisine, mit de l’eau à chauffer. Elle entendit du bruit et se retourna, Ramon venait d’entrer.
– Je fais du thé, tu en veux ?
– Avec plaisir mais très fort.
Ils restaient côte à côte, à attendre le frissonnement de l’eau.
– Est-ce que tu sais qui je suis ?
– Un communiste sud-américain, si j’ai bien compris.
– Ton père ne t’a rien dit ?
– Non.
– Tu ne lui as rien demandé ?
– Non.
– Il ne t’a pas parlé de moi ?
– Il ne parle jamais de ses malades.
– Je suis Guevara.
– Qui ça ?
– Ernesto Guevara. On m’appelle le Che. Tu as dû entendre parler de moi ?
– Non, excuse-moi, ça ne me dit rien.
– La révolution, à Cuba ?
– Déjà, la politique ne m’intéresse pas en Tchécoslovaquie, alors Cuba, franchement, je m’en fiche un peu, je ne sais même pas exactement où c’est. Tu m’en veux ?
– Non.
– Si, je vois bien que tu m’en veux. Mais je ne veux pas mentir, on est en train de crever du mensonge dans ce pays, moi, je ne veux plus mentir.
– Je comprends, quand j’avais dix-huit ans, la politique, je m’en fichais aussi.
– Finalement, je dois t’appeler comment : Ramon ou Ernesto ?
– Comme tu veux.
L’échec sans appel de la lutte africaine m’a ouvert les yeux, il est impossible d’entreprendre aucune action sans le soutien de la population. Si les exploités ne se révoltent pas, ne veulent pas se battre pour changer leur destin, le révolutionnaire est un fruit stérile, un être machinal. Sans eux, rien n’est possible, c’est pour cela que nous avons réussi à Cuba et échoué en Afrique. Cette interminable maladie, cet immobilisme auquel je suis contraint, ce silence effrayant qui me renvoie à moi-même m’amènent à un douloureux constat. Depuis toujours, les mêmes idées m’ont animé, les mêmes sentiments m’ont conduit : à la violence de l’exploitation devait répondre la violence des opprimés, je ne voyais pas quel autre chemin il était possible d’emprunter, sauf à renoncer à notre espoir d’un monde nouveau. Pendant ces années, la haine a été l’essence de mon corps, la haine de l’ennemi qui m’a poussé à le détruire, au-delà de mes limites humaines, et, quand je regarde ce que je suis devenu, je mesure à quel point je me suis éloigné de la raison même de mon idéal. Je ne suis pas sûr de m’être toujours battu pour la bonne cause mais plutôt pour de sombres besoins tapis au fond de moi. Tous les êtres humains haïssent la guerre, la redoutent et l’évitent. Quand on a commencé et mis sa foi dans l’engrenage, quand on a goûté à la guerre, on ne peut plus s’en passer. On ne peut plus s’arrêter, on veut recommencer. Le moment est peut-être venu pour moi d’abandonner cette course éperdue.
Helena avait l’impression de ne pas avoir fermé l’œil de la nuit. Elle ignorait quelle heure il pouvait être, elle alluma la lampe de chevet : cinq heures moins vingt. Elle se résigna à se lever et enfila sa robe de chambre. Elle emprunta l’escalier pour se rendre à la cuisine, arriva sur le palier de l’accueil. Elle allait continuer à descendre quand elle s’immobilisa, aux aguets, un silence de cimetière régnait dans le sanatorium. Dans la pénombre, elle aperçut une silhouette et alluma la lumière. Ramon était assis et la regardait.
– Qu’est-ce que tu fais dans le noir ?
– Je n’arrivais pas à dormir.
Elle s’assit dans le fauteuil près de lui.
– Moi non plus… Ça va ?
– Tu crois que je dois partir ou rester ?
– Je ne sais pas.
– Ton père dit que je suis guéri.
– Il y a des malades qui restent plusieurs mois ici, le temps de se rétablir complètement. On a beaucoup de mineurs qui ont les poumons silicosés. Il y en a qui viennent parce qu’ils en ont le droit, d’autres pour respirer le bon air et se reposer, profiter de la cuisine de Marta, presque des vacances, il y en a qui viennent pour oublier leur famille et leurs soucis. L’année dernière, un ancien mineur m’a dit qu’il venait parce qu’on avait la télévision.
– Qu’est-ce que je fais ?
– C’est à toi de décider, chacun a ses raisons de rester ou de partir.
À force de passer devant la coopérative, Ramon avait manifesté l’envie d’y faire un tour. D’habitude, les patients du sanatorium y allaient sans formalité, ils bavardaient avec les paysans qui les accueillaient chaleureusement et n’hésitaient pas à passer du temps avec eux. Certains malades s’y sentaient tellement bien qu’ils donnaient un coup de main pour les foins ou bricoler.
Helena demanda quand Ramon pourrait la visiter mais Jaroslav resta évasif, il n’avait absolument pas le temps. Elle expliqua que c’était un malade comme les autres, qui voulait découvrir leurs méthodes de production. Pour la première fois, Jaroslav se montra brutal, pas question que ce Ramon vienne ici.
– Je te connais depuis des années, Jaroslav, cela ne te ressemble pas. Il y a quelque chose que tu me caches. Tu as reçu des instructions ? Qu’est-ce qu’ils t’ont demandé ?
Jaroslav la fixa droit dans les yeux.
– Va-t’en, Helena, et laisse-nous tranquilles !
Elle ne voulut pas faire d’histoires, à quoi bon en parler à Joseph ? Elle affirma à Ramon que les paysans de la coopérative étaient trop pris par leurs travaux pour s’occuper de lui.
– Ah bon, dommage, fit Ramon. Ce n’est pas comme chez nous.
À partir de ce jour, Helena évita la coopérative. Au lieu de descendre par la route, elle empruntait le chemin de terre derrière le sanatorium, et ils rejoignaient les bois en faisant un détour.