La Vie rêvée d'Ernesto G.
- Автор: Guenassia Jean-Michel
- Серия: Epub commercial #18
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: Asohar - TAZ
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «La Vie rêvée d'Ernesto G.». Краткое содержание книги:
De temps en temps, deux ou trois fois par semaine, Ramon se mettait à étouffer, l’air lui manquait, ce n’était pas forcément après avoir fumé une cigarette (au contraire, jurait-il, fumer lui asséchait les poumons et lui faisait le plus grand bien) ou après avoir marché pendant deux heures ou monté la colline. Même s’il refusait de l’admettre, cela arrivait quand il forçait trop. Il devenait blême et émettait un râle assez faible, la poitrine agitée de soubresauts, il s’asseyait, des fois à même le sol, fouillait dans sa poche, attrapait son inhalateur, l’agitait, renversait la tête en arrière, plaçait l’embout au fond de sa gorge et aspirait une dose. Il restait une ou deux minutes, les yeux fermés, à retrouver sa respiration, puis se relevait et repartait.
Ramon était surpris qu’Helena soit si peu curieuse et ne lui pose aucune question sur sa vie passée, comme si elle ne s’y intéressait pas. Ils s’assirent au sommet d’une pyramide d’arbres abattus.
– C’est qu’on a perdu l’habitude, expliqua-t-elle. Dans ce pays, poser une question, c’est toujours suspect. Les gens se demanderaient si tu ne cherches pas à les espionner. Il y a des dizaines de milliers d’individus qui travaillent pour la police, on ne sait pas qui, évidemment. Elle est partout et nulle part. On nous a tellement mis en garde que nous avons appris à nous surveiller en permanence. Joseph dit que c’est une épidémie sociale et que nous sommes tous contaminés. Alors, on ne se parle plus ou on ne se raconte rien de confidentiel, uniquement les banalités du quotidien, et encore, si tu dis que le prix des pommes de terre a augmenté ou que tu n’as pas trouvé de côtes de porc au marché, c’est que tu es probablement un ennemi du peuple et certains sont en prison pour ça.
– Tu te méfies de moi ?
– Bien sûr que non. Ici on l’oublie un peu parce que nous sommes loin de tout, mais chacun vit comme dans une prison, sauf qu’on a plus d’espace. Personne ne se sent vraiment libre.
– Tu te rends compte que c’est le contraire de ce que l’on voulait au départ, de ce pour quoi nous nous sommes battus ?
– C’est possible, mais il n’y a que le résultat qui compte. Dans ton pays, on peut s’exprimer librement ?
– Ce dont les exploités ont besoin, c’est de pouvoir nourrir leur famille sans mourir au travail, de se soigner et d’éduquer leurs enfants gratuitement, la liberté d’expression viendra plus tard. Elle est surtout utilisée par nos ennemis pour nous attaquer.
– Tu te trompes complètement, Ramon. C’est aussi important de se sentir libre que de manger à sa faim.
Le soleil éclairait doucement la clairière. Ramon ôta son pull écru et resta en chemise. Helena prit son paquet de cigarettes, en offrit une à Ramon. Elle enleva son manteau et s’en servit comme coussin. Ils restèrent à fumer côte à côte, assis sur le rondin, les yeux fermés, le visage tourné vers le ciel. Soudain, Helena entendit une voix qui l’appelait. Elle se redressa et aperçut son père et Tereza à quelques dizaines de mètres. Ils se promenaient dans la forêt et, de temps en temps, Joseph criait : « Ohé, Helena, Ramon. » Ils approchaient de la pile de bois.
– C’est Joseph, chuchota Helena, s’il te voit fumer, il va hurler.
Helena et Ramon se dissimulèrent comme des enfants. Le souffle court, elle se tapit derrière un tronc et mit un doigt sur sa bouche pour lui signifier qu’il ne devait pas faire de bruit. Elle jeta sa cigarette à terre et l’écrasa, Ramon tira une dernière bouffée et, sans se dépêcher, éteignit son mégot. Helena agita la main pour dissiper la fumée. Tereza et Joseph étaient maintenant à quelques mètres d’eux, lui se serait bien assis un moment pour se reposer, mais Tereza avait envie de continuer leur promenade. Ramon les observait par une fente entre deux troncs. Helena le tira par le bras et il se baissa. Joseph et Tereza passèrent devant le tas de bois sans les remarquer et poursuivirent leur chemin en bavardant.
Helena et Ramon entendirent leurs voix décroître. Elle ferma les yeux, reprit sa respiration, elle semblait dormir, il se rapprocha sans bruit, mit la main sur sa joue, lui caressa le front du bout des doigts, elle ne bougea pas, un infime sourire apparut sur ses lèvres. Il posa sa bouche sur la sienne, elle l’enveloppa de ses bras, ils s’embrassèrent, avec fièvre, les doigts d’Helena remontèrent sous la chemise de Ramon, elle balayait son dos comme si elle en prenait possession, la main de Ramon souleva sa jupe, elle le serra contre elle avec une force imprévisible. Ils firent l’amour avec précipitation et fébrilité, sans se dévêtir, collés l’un à l’autre, gauches, avec de petits cris de bonheur, puis ils restèrent longtemps à se regarder, sans rien se dire, leurs deux visages rapprochés.
Ce fut un dîner bizarre. Quelque chose avait changé mais ni Joseph ni Tereza ne pouvaient dire quoi. Helena répondait par monosyllabes et fixait son assiette. Ramon ne mangea presque rien, Tereza s’inquiéta de sa santé.
– Non, je t’assure, Tereza, ça va.
– Tu n’as pas l’air bien, observa Joseph. On fera des analyses demain.
Helena quitta la table avant la fin du repas, elle devait préparer son dossier d’inscription. Ramon prétexta un peu de fatigue pour s’éclipser à son tour.
Dans la nuit, ils se retrouvèrent, forcément. Ramon avait attendu que le calme revînt dans la maison. Il traversa le sanatorium dans l’obscurité, pieds nus, monta les escaliers et donna deux coups à la porte de la chambre d’Helena. Elle ouvrit aussitôt.
– Il faudrait qu’on parle, dit Ramon.
– De quoi ?
– De tout ça, de ton père aussi.
– Je m’en fous.
Elle l’attira vers lui, l’embrassa, sans le quitter du regard. Elle lui enleva sa chemise et dégrafa sa ceinture, le pantalon de Ramon tomba. Elle déboutonna son pyjama et le laissa glisser au sol. Ils étaient nus, face à face, ils avaient la peau incroyablement blanche. Ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre, elle l’entraîna sur son lit et s’allongea sur lui.
Après avoir fait l’amour, ils restèrent longtemps immobiles. Elle lui caressait la poitrine.
– Je vais partir demain, dit Ramon.
– Pourquoi ?
– Je ne peux pas rester, je me sens mal à l’aise vis-à-vis de ton père. Je préfère m’en aller.
– Si tu t’en vas, je pars avec toi.
– J’ai une vie compliquée, et tu n’étais pas prévue, ça ne va pas être facile nous deux.
– Tu ne veux pas que je vienne avec toi ?
Il tardait à répondre. Elle se redressa légèrement.
– Je vais aller voir Joseph, je vais lui parler, murmura-t-elle.
– Tu sais, il ne faut pas que tu te fasses d’illusions.
Elle lui posa la main sur la bouche, puis l’embrassa.
Joseph préparait du café dans la cuisine quand Helena le rejoignit. Il portait sa robe de chambre bleue. Il fut surpris de la voir levée et habillée de si bonne heure.
– Tu veux du café ? demanda-t-il.
Elle s'assit. Il posa deux bols sur la table et attendit que le café passe.
– Qu’est-ce qu’il y a ?
– Pourquoi tu me poses cette question ?
– Tu as un drôle d’air.
– Je vais partir avec Ramon.
– Quoi ?
– On va partir tous les deux. Tout à l’heure.
– Vous allez où ?
– Je ne sais pas. À Prague, probablement.
– Que se passe-t-il, Helena ?
– Je suis amoureuse de lui.
– Tu es folle !
– C’est comme ça, je n’y peux rien.
Le café était en train de passer mais Joseph ne le retirait pas du feu. Il attrapa la chaise d’une main et s’assit comme une masse. Il secoua la tête avec des yeux perdus.
– Tu te rends compte avec qui tu veux t’en aller ?
– Tu ne le connais pas, personne ne le connaît.