La Vie rêvée d'Ernesto G.
- Автор: Guenassia Jean-Michel
- Серия: Epub commercial #18
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: Asohar - TAZ
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «La Vie rêvée d'Ernesto G.». Краткое содержание книги:
– Non, tu es mauvais joueur, je gagne aussi souvent que toi, affirmait-elle.
Ce soir-là, quand Ramon s’assit dans le canapé, il avait froid, Tereza lui prêta une écharpe en laine grenat, épaisse et douce, qu’elle avait tricotée et qu’il mit sur ses épaules, il posa son regard sur la table basse.
– Oh, un jeu d’échecs.
C’était celui de Pavel. L’ambassadeur d’URSS le lui avait offert pour son anniversaire, trois mois avant sa disparition. Tereza adorait ce damier en marbre veiné de vert et ses pièces en ivoire finement sculptées (Pavel était toujours sa lumière intérieure et secrète).
– Il est magnifique, ajouta Ramon en prenant une tour et admirant le raffinement de la figurine.
– Je crois qu’il vient de Chine, d’après ce qu’on nous a dit.
– Je n’en ai jamais vu d’aussi beau. Et vous jouez avec ?
Joseph aurait dû le prévoir mais manqua d’à-propos.
– Bien sûr.
Ramon prit le jeu à deux mains et, avec précaution, le souleva. Les pièces tremblèrent mais aucune ne tomba, il le posa avec délicatesse sur la table entre eux.
– Joseph, à nous deux.
– Je n’ai pas très envie, Ramon, ça va être long.
Ramon fit pivoter l’échiquier, Joseph se retrouvait avec les blancs devant lui. Tereza s’approcha, Helena s’assit sur une chaise. Ramon enleva l’écharpe.
– Jouons-la rapidement, pour nous échauffer, cela fait si longtemps que…
– C’est toujours ce qu’on dit, l’interrompit Joseph avec un sourire.
La partie fut expédiée en trente minutes. Ramon fixait le plateau avec une attention extrême, il avançait ses pièces comme un chat, à peine le voyait-on s’en saisir qu’il les avait déjà posées, Joseph lui jetait des coups d’œil à la dérobée, il se mordillait la lèvre, se pinçait la joue. Au vingt-troisième coup, il garda les yeux plissés un long moment, leva son regard vers Ramon qui restait concentré sur le jeu, puis il soupira et renversa son roi.
– Mes félicitations. Mais tu m’as cueilli à froid.
Ils se serrèrent la main par-dessus l’échiquier.
– Une revanche ?
– Pas maintenant, je vais préparer une tisane.
– Helena, tu sais jouer ? demanda Ramon.
– Et comment !
– Viens plutôt m’aider, fit Joseph en se levant.
– Moi, je veux bien en faire une, je te préviens, je ne suis pas une championne, dit Tereza.
Elle s’assit à la place de Joseph et ils remirent les pièces à leur place. Helena suivit son père de mauvaise grâce dans la cuisine. Joseph mit de l’eau à bouillir.
– Si tu joues avec lui, il faut que tu le laisses gagner.
– Ça ne va pas ?
– Ce serait mieux, pour lui.
– Je ne vois pas pourquoi.
– Il faut toujours que tu discutes pour tout. Pour une fois, tu ne peux pas faire ce que je te demande sans poser de question ?
– Je jouerai comme d’habitude et, s’il est meilleur, il gagnera.
– Moi, je l’ai laissé gagner.
– Ah oui ? Je ne m’en étais pas rendu compte.
– Je n’étais pas dans un bon jour.
Je m’appelle Ernesto. Chez moi, on m’appelait Ernestito pour ne pas me confondre avec mon père. On avait le même prénom. C’est la tradition chez nous. Le petit Ernesto, voilà qui j’étais, je n’aimais pas être petit et j’ai tout fait pour qu’on l’oublie. Mes parents m’ont élevé comme j’aurais rêvé, libre et sans contrainte, d’eux je n’ai reçu qu’amour et bienveillance, le meilleur exemple du monde pour l’éducation, mon père m’a toujours aidé à m’accomplir, mes six enfants pourront-ils garder de moi autre chose que le souvenir d’un barbu qui les a fait sauter sur ses genoux pendant cinq minutes ? Je les ai abandonnés à leurs mères et ne me suis jamais occupé d’eux. Que peut faire un homme pour ses enfants si ce n’est leur préparer une bonne vie, leur donner le meilleur pour qu’un jour ils puissent se dire, mon père a été un bon père. Moi, j’ai voulu qu’ils vivent dans un monde meilleur et plus juste. À la réflexion, je me suis surtout préoccupé de l’avenir des autres et j’ai négligé mes propres enfants. Jamais je n’avais mesuré combien j’ai dû leur manquer, comme ils me manquent à moi-même aujourd’hui. Peut-être n’étais-je pas vraiment fait pour avoir des enfants. Mon dernier s’appelle aussi Ernesto, je ne connais même pas la couleur de ses yeux, je me souviens à peine de son visage, il a moins d’un an et je l’ai porté deux fois dans mes bras. Ce n’est pas moi qui ai choisi son prénom mais ma femme, je n’étais pas très chaud, j’ai vu que ça lui faisait plaisir, alors j’ai dit : pourquoi pas ? Comme je ne suis pas un mari très présent, probablement a-t-elle voulu m’appeler encore quand je ne serais pas là. Mais je me demande si c’est vraiment une bonne idée pour un garçon de s’appeler Ernesto Guevara aujourd’hui.
Ramon aurait eu du mal à y couper. Quand Tereza l’avait vu si mal équipé pour affronter le froid incisif des collines, elle lui avait prêté les affaires de Ludvik mais ce dernier avait laissé peu de choses dans son armoire. Un soir, après le dîner, Ramon écoutait un disque de Gardel, elle s’était assise à côté de lui sur le canapé pendant que Joseph et Helena débarrassaient la table.
– Est-ce que tu as froid, Ramon ?
– Il fait bon ici.
– J’ai envie de te tricoter un pull irlandais comme celui de Joseph. Qu’en penses-tu ?
– Il est magnifique, j’ai vu le même à New York. Mais c’est inutile de te donner cette peine.
– Tout homme a droit à un beau pull.
Ramon se dit que c’était sans doute la coutume dans ce pays et qu’il serait impoli de refuser. Ils se levèrent en même temps. Elle donna une feuille et un crayon à Helena et attrapa son mètre à ruban.
– Lève les bras, je vais prendre tes mesures.
Elle lui entoura le torse avec le mètre.
– Quatre-vingt-six…, tu n’es pas bien épais, Ramon.
– Tu pourrais dire comme Don Quichotte : « Je sens de nouveau sous mes talons les côtes de Rossinante. »
Elle lui fit plier le bras et mesura les longueurs de l’épaule au poignet, de l’aisselle à la hanche et la taille, Helena les inscrivit sur la feuille.
– Tu es tout en os. Pourtant tu manges bien.
– Je suis parti de loin. Cela fait quelques jours que Joseph ne m’a pas pesé. J’avais repris cinq kilos en un mois.
– On se demande où tu les as mis.
– Dis-moi, qui est Ludvik ?
Avec le redoux, la neige avait disparu. Ramon et Helena, assis à la lisière de la clairière sur un empilement de troncs d’épicéas équarris, lui sur le sommet, elle à l’étage du dessous, fumaient une unique cigarette qu’ils se passaient l’un l’autre. Ils entendaient le bruit de râpe des scies, la cognée des haches, les cris des bûcherons qui reprenaient le travail après la fonte. S’ils étaient allés au bord de la forêt, ils les auraient aperçus dans le dévers de la pente. Ils se faisaient chauffer au faible soleil qui traversait la frondaison.
– C’est mon petit ami. Il fait ses études à Prague. Il reviendra cet été.
– Il étudie quoi ?
– Journalisme.
– C’est vraiment ton petit ami ?
– Et le seul que j’ai eu, si tu veux tout savoir.
– Excuse-moi, tu couches avec lui ?
– Ça nous arrive, en effet.
– C’est bizarre, non ?
– Pourquoi ?
– C’est le fils de Tereza.
– Oh, je comprends. Tereza n’est pas ma mère et Ludvik n’est pas mon frère. Mon père s’est remarié avec elle et ils sont venus vivre avec nous. Maintenant, c’est vrai, je considère Tereza comme ma mère, je reconnais que c’est une relation un peu particulière.