La Vie rêvée d'Ernesto G.
- Автор: Guenassia Jean-Michel
- Серия: Epub commercial #18
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: Asohar - TAZ
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «La Vie rêvée d'Ernesto G.». Краткое содержание книги:
– Tu sais l’âge qu’il a ?
– Cela n’a aucune importance.
– Et Ludvik ?
– Il comprendra.
– Non, je te jure, ce n’est pas un homme pour toi, dit-il d’une voix faible. Pas lui.
Elle se dirigea vers le fourneau et retira la cafetière qui commençait à bouillir.
– Écoute, Helena, on a tous des tocades dans la vie. On ne peut pas toujours contrôler son corps. Des fois, il est plus fort que nous, on ne peut pas résister. Mais avec lui, tu n’as rien à attendre, rien à espérer. Cela ne durera pas. Crois-moi. Je dis ça pour toi. Je ne veux pas que tu souffres.
Elle fixa Joseph droit dans les yeux.
– Je t’en prie, ne m’en empêche pas.
– J’ai peur pour toi.
Elle approcha la main comme si elle voulait prendre la sienne mais elle se ravisa.
– Ne t’inquiète pas, Joseph.
Ramon avait demandé à passer un coup de fil. Joseph lui avait laissé son bureau. Ramon avait essayé de s’expliquer mais Joseph l’avait regardé d’une telle façon qu’il avait renoncé.
Vers 11 heures, une voiture noire arriva, conduite par un homme inconnu qui portait un blouson gris. Le chauffeur rangea leurs deux valises dans le coffre. Ramon et Helena montèrent à l’arrière, sans hésitation.
Sur les marches du sanatorium, Joseph et Tereza les regardèrent partir. Tereza posa son bras sur l’épaule de Joseph et se serra contre lui.
Dans la voiture qui les conduisait à Prague, Ramon avait le regard qui se perdait à travers la vitre, la campagne défilait sans qu’il y prête attention. Helena lui jetait des coups d’œil à la dérobée. Il se mordillait la lèvre inférieure. Dans le rétroviseur, elle apercevait le visage émacié du chauffeur. Elle se demandait s’il était tchèque. Elle prit son paquet de cigarettes, fit semblant de chercher ses allumettes dans sa poche et s’adressa à lui :
– Vous avez du feu, s’il vous plaît ?
L’homme continua de fixer la route sans répondre.
– C’est le chauffeur de l’ambassade, il ne parle que l’espagnol, dit Ramon. Dame fuego, Diego.
L’homme ouvrit la boîte à gants, prit une boîte d’allumettes, Ramon la donna à Helena.
– Merci, dit-elle. Tu veux une cigarette ?
– Pas maintenant. Je te remercie.
– À quoi tu pensais ?
– Enfin, une question. Finalement, tu ne sais pas grand-chose de moi et de ce que j’ai fait, je vais t’en parler, on va avoir le temps. Je suis venu dans ce pays parce que, après la déroute africaine – je te raconterai ça plus tard aussi –, je ne voulais pas rentrer chez moi dans cet état, j’avais besoin de faire le point, de comprendre ce qui s’était passé. Quand je suis arrivé à Prague, il y a deux mois, j’allais si mal que je n’imaginais même pas pouvoir me rétablir. J’avais tellement tiré sur la corde qu’elle avait fini par se rompre. J’étais persuadé que c’était la fin et j’étais désespéré de mourir si loin de chez moi, sans revoir ma femme et mes enfants. Le gouvernement tchèque m’avait installé dans une maison de la banlieue de Prague, c’est là où nous allons maintenant. J’y suis resté quelques jours et, quand ma santé s’est détériorée, ils ont fait venir un toubib, je revois sa tête, le malheureux, un médecin peut raconter des histoires à un patient, lui assurer qu’il va s’en sortir, qu’il doit garder espoir, même si lui sait que c’est foutu, mais il ne peut pas tromper un autre médecin. Est-ce cet échec épouvantable, ces maladies accumulées ou les deux, mais je n’avais plus aucune force et je n’arrivais plus à respirer. Dans mon semi-coma, j’ai entendu ce médecin leur dire que c’était la fin et qu’il n’y avait plus rien à faire. Lorsque vient ce moment, à quoi bon continuer ? Il faut savoir s’arrêter. Mais ils avaient tous l’air de tenir à moi comme à la prunelle de leurs yeux, comme si je leur étais plus indispensable que leur mère, je ne comprenais pas leur sollicitude, ils venaient à mon chevet me remonter le moral et m’encourager à lutter, ma survie était devenue leur priorité absolue. Je me suis retrouvé au sanatorium, je n’ai pas eu mon mot à dire. Je me suis dit, c’est là que je vais mourir, ce n’est pas si important, il faut bien mourir quelque part. Moi, je voulais en terminer au plus vite, je n’avais plus envie de souffrir, de traîner, et puis, à l’instant où je t’ai vue, dans la chambre, le premier soir, tout d’un coup, j’ai eu envie de continuer à vivre.
– C’est Joseph qui t’a sauvé.
– C’est vrai. Mais c’est toi qui m’as donné envie de vivre. Sans toi, je serais mort.
Ramon prit la main de Helena et lui sourit. La voiture s’immobilisa à un passage à niveau.
– C’est vrai que tu es médecin ?
– Ton père ne t’a rien dit ?
– Il ne parle jamais de ses patients.
– Il ressemble à l’homme que j’aurais aimé être. Je crois que j’aurais fait un bon médecin aussi. J’aimais ça. J’étais proche des gens. J’aurais pu être utile. Et puis, le destin en a voulu autrement.
Ramon et Helena s’installèrent dans la villa de Ladir que le gouvernement tchèque avait mise à la disposition de l’ambassade cubaine. Le réfrigérateur avait été rempli. Il y avait des géraniums en fleur dans les parterres. Le quartier était tranquille. Le chauffeur déposa leurs deux valises dans l’entrée. Ramon et lui discutèrent à voix basse puis il s’en alla.
– Comment tu trouves ? demanda Ramon. Ça te plaît ?
– Ce n’est pas mal mais c’est une banlieue perdue.
– Je ne savais pas. Prague est loin ?
– Au moins quinze ou vingt kilomètres. Il doit y avoir un train.
– On a un chauffeur. Il attend dehors.
– Ce n’est pas très pratique.
– Dans un hôtel, on serait sous surveillance constante. Au moins ici, on n’a pas ce problème. Mais si tu préfères, on peut trouver un hôtel à Prague.
– Non, on sera bien ici.
La première chose que fit Ramon, avant même d’enlever sa veste, fut d’ouvrir une boîte en bois sur le buffet. Il parut soulagé. Elle contenait une vingtaine de cigares cubains. Helena n’en avait jamais vu d’aussi énormes. Ils étaient fabriqués par un de ses amis, le meilleur torcedor de La Havane, ils faisaient près de vingt centimètres de long et dégageaient une odeur âcre qui ravissait Ramon. Il la respirait avec délectation comme si c’était un parfum. Il voulut absolument qu’Helena y goûte. Il en alluma deux en chauffant l’extrémité à la flamme d’une longue allumette et lui en donna un.
– C’est trop fort pour moi, dit Helena en chassant de la main la fumée qui envahissait la pièce. Et je ne sais pas si c’est très conseillé pour ton asthme.
– Je vais te dire une chose, la fumée du havane asphyxie le dragon qui sommeille dans ma poitrine. Cela faisait longtemps que je ne m’étais pas senti aussi bien. Il ne faut pas exagérer, mais deux cigares par jour n’ont jamais fait de mal à personne. Au contraire.
Même si Helena ne voyait pas où il y avait un risque, Ramon refusait de sortir avec ses cheveux qui avaient repoussé. Depuis qu’il avait chassé Sourek et son garde du corps, il se rasait lui-même le sommet du crâne. À deux reprises, il s’était coupé, et la dernière fois, une estafilade avait saigné abondamment, depuis, il avait négligé de le faire.
Il demanda à Helena si elle voulait l’aider. Il s’assit sur une chaise, sortit son passeport de sa poche et lui montra la photo à laquelle il devait ressembler impérativement. Elle posa une serviette sur ses épaules, humidifia ses cheveux et, avec précaution, passa le rasoir et retrouva parfaitement le contour de la couronne. Il voulut aussi qu’elle en réduise l’épaisseur et, avec des ciseaux, elle égalisa le tour de sa tête.
– Merci beaucoup, Helena, c’est parfait, dit Ramon, en s’examinant dans la glace. J’ai retrouvé ma tête de comptable. Personne ne peut me reconnaître. Mais toi, tu me préférerais peut-être avec des cheveux, comme un jeune homme.