La Vie rêvée d'Ernesto G.
- Автор: Guenassia Jean-Michel
- Серия: Epub commercial #18
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: Asohar - TAZ
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «La Vie rêvée d'Ernesto G.». Краткое содержание книги:
– Vous allez voir, dit Ramon à Helena, c’est de la grande poésie.
Joseph revint vers la table. La voix de Gardel s’éleva, chaleureuse et aérienne. Ramon marmonna les paroles pour lui-même et ils pouvaient les suivre sur ses lèvres :
El día que me quieras
la rosa que engalana,
se vestirá de fiesta
con su mejor color
.
– Vous savez, Ramon, Joseph est un merveilleux danseur, dit Tereza.
– Arrête.
– Oh, montrez-moi, répondit Ramon, je vous en prie.
Joseph rajusta sa cravate et présenta son bras à Tereza.
– Invite plutôt ta fille, elle danse mieux que moi.
Il pivota vers Helena et avança la main.
– Ça fait si longtemps qu’on n’a pas dansé ensemble, Joseph.
– Allez, pour me faire pardonner.
– Tant pis pour toi.
Elle se leva, il ouvrit les bras, et ils se mirent à tourner, lentement, chacun de leurs mouvements était en symbiose avec la musique, ils se devinaient tellement qu’il était impossible de dire qui dirigeait l’autre, il s’enroulait sur elle, elle ondulait sur lui, on aurait dit un prince et une princesse dans un film.
Ramon les suivait du regard, la bouche entrouverte. À la fin de la chanson, personne ne prêta attention au grésillement du tourne-disque, ils ralentirent imperceptiblement et s’immobilisèrent au bout de quelques secondes, Ramon applaudit.
– Bravo, bravo, c’était magnifique.
Joseph fouilla dans sa collection et mit un autre disque de Gardel :
– Tu veux danser ? demanda Helena à Ramon.
– Malheureusement, je danse comme une bûche, tu me détesterais.
Ils dînèrent en musique, chose qu’ils ne faisaient jamais.
– Où avez-vous appris à danser comme cela ? interrogea Ramon.
– En regardant les autres, je pense, personne ne m’a appris, oui, j’ai su de façon spontanée. La valse et le tango sont de vieilles passions, répondit Joseph.
– Il n’y a que mon père qui danse encore le tango dans ce pays.
– Tu m’apprendras ?
– Moi, je ne suis pas très tango.
– J’ai été très heureux de cette promenade cet après-midi, ça m’a fait le plus grand bien. J’espère que nous en ferons d’autres ?
– Si mon père est d’accord.
Ramon n’eut pas besoin de demander, Joseph donna son autorisation, à la condition qu’il se couvre la tête et le cou et soit raisonnable.
– Il faudrait lui trouver des chaussures, les siennes prennent l’eau, poursuivit Helena.
– Je le savais ! s’écria Joseph. Dans votre état, il ne faut surtout pas vous enrhumer.
– Tu fais quelle pointure ?
– Du quarante et un.
– La même taille que Ludvik, dit Tereza, je vais vous en apporter une paire.
– Vous êtes obligés de vous tutoyer ? demanda Joseph après son départ. Je n’aime pas ça.
– Il a besoin de se sentir à l’aise, c’est tout.
Ramon prit l’habitude de venir dîner chaque soir, il préférait cette ambiance familiale à sa chambre monacale et à un repas en tête à tête avec Sourek. Il y avait comme un rituel, Joseph mettait quelques disques de Gardel mais ils évitèrent de danser à nouveau. Ramon avait bon appétit, il ne se faisait pas prier pour reprendre de chaque plat, demandait leur nom en tchèque, il n’y avait pas besoin de lui répéter, il avait une mémoire étonnante mais sa prononciation laissait à désirer. Il retint une centaine de mots qu’il mettait bout à bout pour féliciter Marta, son accent la faisait rire, elle le rectifiait, il allait souvent dans la cuisine en chantier et arrivait à se faire comprendre pour lui commander ses plats préférés. Très vite, il tutoya Joseph.
– C’est plus simple, non ?
Au début, Joseph eut plus de mal, Ramon le reprenait souvent. Il demanda à Tereza si cela ne la dérangeait pas et, comme elle n’y voyait pas d’objection, ils se tutoyèrent aussi.
Une fois par semaine, Ramon se livrait à un exercice obligatoire. Ses cheveux repoussaient vite et sa calvitie fabriquée disparaissait, le sommet de son crâne se couvrant d’un duvet noir et dense. Son garde du corps jouait au coiffeur. Il lui mettait une serviette sur les épaules, lui mouillait la tête et, délicatement, avec un rasoir, il enlevait les cheveux apparus, guidé par le contour de la couronne qu’il égalisait avec des ciseaux. Sourek, en face de lui, tenait le passeport uruguayen à la main et guidait le garde du corps. Le visage de Ramon finissait par ressembler à celui anonyme et passe-partout de sa photographie d’identité, ce qui le satisfaisait quand il se découvrait dans la glace.
– Esta perfecta, hombre.
Chaque jour aussi, vers trois heures, Ramon s’asseyait dans un des grands fauteuils de l’accueil. Il attendait Helena. Il ouvrait un livre étroit à la couverture blanche et froissée qu’il portait toujours sur lui, en lisait une ou deux pages ou il ne faisait rien, les yeux dans le vide. Parfois aussi, il écrivait dans un carnet vert qui tenait avec un élastique. Quand quelqu’un passait et lui demandait comment ça allait, il répondait : « Je ne sais pas. » Il fixait les énormes chaussures de Ludvik que Tereza lui avait données. Elles pesaient un poids fou. Elles brillaient, c’était dommage de sortir avec, elle les astiquait avec conviction, Ramon lui avait dit : « Ne te casse pas la tête, Tereza, inutile de te donner autant de mal. » Elle était pleine d’attentions avec lui. Il avait hérité d’autres affaires de Ludvik, un anorak bleu, une écharpe en grosse laine, marron et verte, avec le bonnet assorti et des gants bardés de cuir qu’il utilisait quand il avait le temps de faire du hockey. Ramon regardait fondre la neige par la fenêtre, le plancher de la terrasse commençait à apparaître, plus loin, la forêt se dessinait, des paquets de neige tombaient des sapins, la chute se répercutait de branche en branche et, d’un coup, l’arbre surgissait comme s’il s’ébrouait après l’interminable hiver. C’était un spectacle dont il ne se lassait pas. Et puis Helena arrivait : « On y va ? » Elle le calfeutrait avec l’écharpe, ajustait le bonnet sur les oreilles et la nuque, ils partaient en balade. Ils descendaient vers la coopérative. Les paysans les saluaient de loin. Personne ne s’arrêtait de travailler pour bavarder avec eux. Ils poursuivaient jusqu’à la route, continuaient par la clairière ouverte par les bûcherons, s’asseyaient sur les troncs empilés, et là, ils fumaient une cigarette.
Une seule, avait prévenu Helena.
Ramon la savourait, tirait dessus jusqu’à s’en brûler les doigts, il essayait d’en avoir une autre, négociait, jurait que ça ne lui faisait pas de mal, au contraire, mais Helena tenait bon. Ensuite, ils rentraient, sans trop se presser.
– Dis-moi une chose, Helena, es-tu communiste ?
– À qui je réponds ? À l’ami ou au dirigeant ?
– Ne te moque pas de moi, je ne dirige rien du tout.
– Dans ce pays, les communistes ont été pendus ou jetés en prison. Plus personne n’y croit. On fait semblant pour avoir la paix.
– C’est triste, non ? Peut-être que tu te trompes ?
– Faisons des élections, des vraies et tu verras.
– Toi, tu as envie de quoi ?
– Moi, à la première occasion, je me sauve.
– Et tu veux aller où ?
– En Amérique. Je rêve d’aller à San Francisco.
– Oh non, ne me dis pas ça. C’est un pays horrible, le totalitarisme impérialiste avec des élections libres.
– Je ne crois pas, non. Je veux faire du cinéma et ce que bon me semble sans avoir un censeur sur le dos, vivre mes rêves et pas ceux des autres.
Je suis médecin mais je n’ai soigné presque personne, c’était le rêve de ma jeunesse. Pourquoi aurais-je fait six ans d’études sinon, passé des milliers d’heures le cul sur une chaise en bibliothèque et obtenu mon diplôme avec les félicitations du jury si ce n’était pas pour sauver des vies ? Pourquoi suis-je parti courir l’Amérique latine comme un vagabond ? Pour ne pas m’installer, bien sûr. Ce mot m’a toujours fait horreur, dans tous les sens du terme. Je n’ai pas eu peur de soigner des lépreux à mains nues, je savais quoi faire, mais face à ceux que la misère a détruits, à qui on a volé leur dignité d’être humain, face à cette vieille grand-mère asthmatique que j’ai regardée mourir, j’étais impuissant, totalement impuissant, la cause de ses maux n’était pas dans ses poumons. Cette misère noire m’a toujours effaré, c’est la pire des maladies. Le fléau universel. Le médecin n’a d’autre traitement contre l’extrême dénuement qu’une parole creuse de réconfort, son médicament soignera la conséquence, jamais l’origine du mal. Aucun médecin ne pourra jamais s’attaquer à la maladie de la misère et de l’exploitation. Les exploités n’ont pas besoin de compassion mais de fusils. Voilà pourquoi j’ai renoncé à exercer, je ne le regrette pas. À Cuba, pendant la guérilla, je me suis trouvé confronté à un choix fondamental, il fallait fuir, abandonner le superflu, je n’ai pas hésité une seconde, j’ai laissé les médicaments et j’ai gardé les munitions. Nous avons gagné parce que nous avons eu le courage d’affronter la mort. C’était pourtant une belle idée de vouloir soigner les hommes, pourquoi a-t-il fallu en plus que je veuille les rendre heureux ? Est-ce seulement possible ? Quelle est la bonne réponse à l’exploitation des hommes ? N’y a-t-il pas d’autre alternative que de prendre les armes ? Mais aujourd’hui, ici, si loin de chez moi, après tout ce qui s’est passé, une question m’obsède : Ai-je vraiment trouvé ce que je cherchais ?