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La Vie rêvée d'Ernesto G.

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La Vie rêvée d'Ernesto G.
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Joseph, Tereza et Helena contemplaient Ramon en train de manger. Il engloutissait le contenu de son assiette comme s’il s’agissait d’une compétition, à peine Tereza l’avait-elle remplie qu’en quelques coups de fourchette, il la vidait.

– Vous n’êtes pas pressé, osait Joseph, nous avons toute la soirée.

– Vous en voulez encore ? proposait Tereza.

Il avançait son assiette, elle le resservait. En vérité, Ramon ne prêtait aucune attention à ce qu’il avalait. De la nourriture comme de l’essence qu’on rajoute dans un réservoir pour que la voiture avance.

– Arrête de te dépêcher, pourquoi tu manges si vite ? demanda Helena.

Ce fut la deuxième fois qu’il évoqua sa vie d’avant :

– J’ai pris de mauvaises habitudes. À une certaine époque, avec mes hommes, on ne mangeait pas tous les jours, et même on ignorait quand et si on remangerait. On ne craignait pas nos ennemis mais de mourir de faim, on en était réduits à sucer des cailloux et à mâchouiller de l’herbe pour se souvenir à quoi servaient nos mâchoires. Aussi, quand on arrivait à s’alimenter, on pratiquait d’instinct la stratégie du chameau, se remplir la panse au maximum en prévision des jours de disette, c’est idiot bien sûr, mais c’est un réflexe de pauvre et il faut avoir eu très faim pour comprendre que ce n’est pas idiot.

Ce dimanche midi, Ramon arriva tôt, Tereza mettait la table, Helena l’aidait. Ramon voulut participer, les protestations de Tereza ne purent le dissuader d’apporter sa contribution, les tâches ménagères le concernaient aussi.

– Il faudrait éduquer les camarades tchèques qui ont du mal à s’y faire, dit Tereza.

– Parle pour les gens de ta génération, répondit Helena. Aujourd’hui, les jeunes n’ont plus ces problèmes.

– Je me suis souvent demandé à quoi servaient les révolutions, maintenant je sais, conclut Ramon. Où est Joseph ?

– Il se relance dans la cuisine africaine. Faites attention, il est assez susceptible avec ça.

– On se tutoie, Tereza.

Joseph, installé sur la terrasse, avait profité du temps clément pour ressortir son matériel qui avait dormi tout l’hiver. Il l’avait conçu de mémoire, peu après son installation à Kamenice, dessinant les plans et n’hésitant pas à recourir aux services du maréchal-ferrant pour les pièces en métal compliquées. Cette machine d’un bon mètre de haut ne ressemblait à rien de connu en Europe de l’Est. Montée sur roulettes avec un bac rectangulaire assez grand pour contenir un mouton, surmontée d’une grille en fer réglable à trente centimètres au-dessus de la braise, elle affichait un poids respectable. Il était également le seul à savoir la faire fonctionner et à avoir le droit d’y toucher. L’appareil permettait de rôtir en plein air de la viande de bœuf, des côtelettes de porc et des saucisses de toutes sortes.

Enfin, presque.

Malgré de nombreux essais, il n’avait jamais réussi à retrouver le goût de cette saucisse piquante et si délicieuse dont il raffolait à Alger. En partant, il n’avait pas pensé à demander la recette. Il avait essayé de la retrouver, en vain, et les trois bouchers, dont le sien à Prague qu’il avait sollicité, avaient fait preuve de bonne volonté, testé différents poivres et épices, ajouté du cumin, de la marjolaine, du raifort, d’autres condiments encore, c’était souvent original, mais cela n’avait rien à voir avec la merguez, la vraie. Joseph en parlait à Tereza, à Helena, à ses amis et ses relations, avec un peu d’émotion dans la voix. Il devait se contenter des saucisses tchèques, âcres et grasses, qu’il fallait enrichir d’oignons à profusion ou de paprika pour en oublier l’acidité. Rien de comparable en densité et en nervosité à cette chère saucisse africaine.

Joseph se flattait (et à juste titre) d’avoir introduit le barbecue en Tchécoslovaquie. Et si, depuis, quelques imitateurs s’y étaient mis, il restait le seul à considérer cette pratique culinaire comme une science. Joseph s’était bien gardé de leur révéler les nombreux secrets de cuisson qu’il tenait de Padovani lui-même. Autant dire du Mozart de la merguez algéroise.

Il avançait sur ses souvenirs ensoleillés comme s’il marchait pieds nus sur du verre.

Joseph, présentement, attisait les flammes avec un carton qu’il agitait devant le foyer. Quelques braises apparaissaient et disparaissaient derrière une abondante fumée qui lui piquait les yeux.

– Que fais-tu, Joseph ? demanda Ramon en s’approchant.

– Oh, Ramon, je prépare un barbecue à la façon algéroise. Tu connais ?

– Et comment ! Rien ne pouvait me faire plus plaisir. Tu sais que tu as en face de toi un champion du barbecue.

– Ah bon ? fit Joseph en le toisant.

– Ce sont les Argentins qui ont inventé le barbecue. Chez nous, ça s’appelle un asado, ce n’est pas de la grillade mais un art. Qu’est-ce que tu utilises comme bois ?

– Je prends des sarments de vigne, ils sont bien secs pourtant, je ne comprends pas.

– Tu es trop courant d’air, il faut mettre le brasero contre la maison, à l’abri du vent.

Joignant le geste à la parole, il déplaça avec peine la lourde machine et l’adossa à l’arête du mur. Joseph allait lui expliquer qu’il n’avait pas besoin de son aide, il était le spécialiste incontesté à des centaines de kilomètres à la ronde, quand il constata que l’âtre ne fumait plus.

– Tu vois, ce n’est pas compliqué, poursuivit Ramon. Les Argentins savent en naissant que le vent tournoyant est l’ennemi de l’asado. Tu connais l’Argentine ?

– Non.

– C’est un beau pays.

– Pourquoi tu n’y es pas resté ?

– Je me pose souvent cette question en ce moment… Il faut attendre qu’il y ait de la cendre sur les braises avant de mettre la viande sur la grille.

Joseph disparut dans la cuisine attenante, Ramon attisa délicatement les braises avec le carton, Joseph revint en portant un plat avec des morceaux de viande et des saucisses courtes qu’il posa sur le rebord de la fenêtre. Il prit une entrecôte et la salière.

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