Les mailles du réseau
- Автор: Стерлинг Брюс
- Год: 2002
- Язык: французский
- Год: Gallimard
- ISBN: 2-07-042558-4
- Переводчик: Jean Bonnefoy
- Жанр: Киберпанк
Электронная книга - «Les mailles du réseau». Краткое содержание книги:
Il reposa violemment sa tasse de café. « Pas moyen d’appeler ma copine. Pas moyen d’appeler ma mère non plus. Peux même pas me plaindre au politico local vu que le Parlement est complètement pourri. À quoi ça sert toutes ces élections et ces stupides campagnes si c’est pour en arriver là, point final ? Me demande si y en a pas d’autres qui pensent pareil. Je me demande. J’fais pas de politique, mais je me fie pas une seconde au gouvernement. Je suis peut-être un pas grand-chose, mais je suis pas un moins que rien. »
M. Normal avait soudain l’air au bord des larmes. « Si tout ça, c’est pour le bien de la cité, où sont les citoyens ? Des rues vides ! Où qu’ils sont tous passés ? Qu’est-ce que c’est que cette ville ? Où est la police de Vienne, eux, les experts en terrorisme ? Pourquoi est-ce que tout ça arrive ? Pourquoi que personne me demande si je trouve ça normal ? Je trouve ça pas normal, pas normal du tout ! Je veux réussir comme tout le monde, je bosse dur, je m’occupe que de mes affaires, mais là, c’est trop. Bientôt, ils vont venir m’arrêter pour avoir fait ce truc à la télé. Ça vous fait du bien d’avoir de mes nouvelles ? Toujours mieux que de rester planté là à moisir dans son coin… »
Il y eut un martèlement frénétique à la porte de M. Normal. Il avait l’air terrorisé. Il se pencha en tremblant et l’écran redevint gris.
Laura avait les joues mouillées. Elle s’était remise à pleurer. L’impression de s’être gratté les yeux à la laine de verre. Impossible de se dominer. Bon Dieu, ce pauvre petit bonhomme, brave et terrifié. Oh ! et puis merde, après tout…
Quelqu’un cria à la porte de la boutique. Laura releva la tête, surprise. C’était un grand Sikh à l’air pas commode, en turban, chemise kaki et short gurkha. Il avait un insigne et des épaulettes et portait une matraque gainée de cuir. « Que faites-vous, mesdames ?
— Euh… » Laura se leva en toute hâte. L’assise en toile de sa chaise était trempée de la marque circulaire de son arrière-train. Elle avait les yeux brillants de larmes – elle se sentait terrifiée et profondément, obscurément humiliée.
« Ne… » Elle était incapable d’imaginer quoi dire.
Le vigile sikh la regarda comme si elle était tombée de la planète Mars. « Vous êtes locataire ici, madame ?
— Les émeutes, expliqua-t-elle. J’ai pensé pouvoir m’abriter ici.
— Touriste, madame ? Une Yankee ! » Il la dévisagea puis retira d’un étui glissé dans sa poche de chemise une paire de lunettes à monture noire ; il les chaussa. « Oh ! » Il l’avait reconnue.
« Très bien », dit Laura. Elle étira ses poignets meurtris, qui portaient encore les bracelets en plastique des menottes. « Arrêtez-moi, monsieur l’agent. Mettez-moi en prison. »
Le Sikh rougit. « Madame, je suis seulement un vigile. Peux pas vous arrêter. » La petite vieille se leva soudain et fonça droit sur lui. Il s’écarta gauchement de sa route, au dernier moment. Elle fila dans le hall. Il la regarda s’éloigner, songeur.
« Vous ai pris pour des pillards, expliqua-t-il. Vraiment désolé. »
Laura observa un silence. « Pouvez-vous me conduire à un poste de police ?
— Bien sûr, madame… madame Vebbler. Madame, je ne puis m’empêcher de noter que vous êtes toute trempée. »
Laura essaya de lui sourire. « La pluie. Et aussi le canon à eau, à vrai dire. »
Le Sikh se raidit. « C’est pour moi une très pénible nouvelle d’apprendre que vous avez subi cette expérience dans notre cité alors que vous étiez l’hôte du gouvernement de Singapour, madame Webber.
— Pas grave, dit Laura. Quel est votre nom, monsieur ?
— Singh, madame. »
Tous les Sikhs s’appelaient Singh. Bien sûr. Laura se sentit idiote. « J’ai plus ou moins l’impression que j’aurais besoin de la police, monsieur Singh. Je veux dire, une police calme et tranquille, bien à l’écart de la zone des émeutes. »
Singh glissa prestement sa matraque sous le bras. « Très bien, madame. Il se retint presque de la saluer. Veuillez me suivre, je vous prie. »
Ils parcoururent ensemble le hall désert. Singh se voulait encourageant : « On va arranger ça très vite… Pas facile d’accomplir son devoir, ces derniers temps.
— À qui le dites-vous, monsieur Singh. »
Ils prirent un monte-charge pour gagner au premier sous-sol un garage poussiéreux. Quantité de vélos, quelques voitures, de vieux tacots pour la plupart. Singh pointa sa matraque. « Vous montez derrière sur mon scooter, ça vous convient ?
— Bien sûr, sans problème. » Singh déverrouilla l’antivol et mit le contact. Ils enfourchèrent l’engin et gravirent la rampe de sortie dans un vrombissement aigu, comique. La pluie avait cessé depuis un moment. Singh se glissa dans la rue.
« Il y a des barrages, avertit Laura.
— Oui, mais… » Singh hésita. Il freina brutalement.
Un des chasseurs à la voilure en dièdre de la SAF les survola dans un feulement soyeux. Avec la soudaineté d’un serpent, il entama un plongeon, comme pour éviter sa propre ombre. Une manœuvre acrobatique. Ils le regardèrent bouche bée.
Quelque chose jaillit de sous ses ailes. Un missile. Il laissait un pinceau de vapeur dans l’air humide. Une violente explosion de flammes orange et blanches jaillit du quartier des docks. Des fragments de grue de quai volèrent dans les airs, comme des pièces de Meccano.
Le tonnerre gronda dans les rues vides.
Singh jura et fit demi-tour. « L’ennemi attaque ! On retourne à l’abri tout de suite ! »
Ils redescendirent la rampe du parking. « C’était un avion singapourien, monsieur Singh. »
Singh fit mine de ne pas entendre. « Le devoir est clair, à présent. Vous venez avec moi, s’il vous plaît. »
Ils montèrent au sixième par un ascenseur. Singh était silencieux, le dos raide comme un piquet. Il évitait de croiser son regard.
Il la conduisit, au bout du couloir, jusqu’à la porte d’un appartement. Il frappa trois coups.
Une femme grassouillette en tunique et pantalon noir leur ouvrit. « Ma femme », dit Singh. Il fit signe à Laura d’entrer.
La femme la dévisagea, ébahie. « Laura Webster ! dit-elle.
— Eh oui ! » dit Laura. Elle avait envie de la prendre dans ses bras.
C’était un petit trois-pièces. Très modeste. Trois gosses mignons comme des choux déboulèrent dans l’entrée : un garçon de neuf ans, une petite fille, un autre garçon, presque un bébé. « Vous avez trois enfants, monsieur Singh ?
— Oui », répondit-il, souriant. Il prit le dernier et lui ébouriffa les cheveux. « Ça crée plein de problèmes d’impôts. Faut faire deux boulots. » Il se mit à dialoguer rapidement avec sa femme, en bengali, ou peut-être en hindi, en tout cas une langue incompréhensible mais émaillée d’emprunts à l’anglais comme jet ou télévision.
Mme Singh, dont le prénom était Aratavari ou quelque chose de vaguement approchant, conduisit Laura dans la chambre conjugale. « On va vous trouver des vêtements secs », lui dit-elle. Elle ouvrit la penderie et prit sur le rayon du dessus une étoffe pliée en carré. C’était beau à couper le souffle : de la soie vert émeraude brodée de fils d’or. « Un sari vous ira parfaitement », dit-elle en le dépliant d’un mouvement preste. C’était sans nul doute son plus bel habit. Le genre d’atours qu’on imaginait portés par la veuve d’un rajah pour un sâti[7] rituel.
Laura s’épongea le visage et le front. « Votre anglais est excellent.
7
Le sâti est le rite hindou d’immolation des veuves sur le bûcher funéraire de leur mari ; il était encore pratiqué parfois au XXe siècle, malgré son abolition en 1819. (N.d.T.)