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Les enfants de Venise

Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:

« Quand Mercurio s’était jeté dans le canal, Giuditta avait eu la tentation de le retenir. Ou de s’y jeter avec lui. Elle ne voulait pas renoncer à la sensation de sa main dans la sienne. Elle ne voulait pas renoncer à lui. Déjà, les nuits précédentes, dans le chariot, elle avait senti une forte attraction pour les yeux de cet étrange garçon. Qui était-il ? Il n’était pas prêtre, il le lui avait avoué. Quels mots avait-il dits en sautant du bateau ? Elle se souvenait à peine. Sa tête se faisait légère. « Je te retrouverai », voilà ce qu’il avait dit. »
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— Qu’est-ce qu’on doit faire ? demanda Tonio.

— Vous devrez m’attendre ici, au coucher du soleil, répondit Mercurio. Quand j’arriverai… il faudra être très rapides.

— Votre Seigneurie, moi je…, intervint le pêcheur.

— Vous serez payés trois sols d’argent chacun.

Les deux galériens s’illuminèrent.

— Votre Seigneurie… », insista le pêcheur.

Mercurio lui pointa l’index sur la poitrine. « Toi, tu as encore quelque chose à te faire pardonner. Je pourrais même te demander ça pour rien. Ou dire à Scarabello que tu as refusé de m’aider. »

Le pêcheur pâlit et baissa la tête.

« Maintenant, emmenez-moi à la Porte de Terre, je veux parler avec des gens de l’Arsenal. À quoi on les reconnaît ? »

Quand ils arrivèrent à la DarsenaVecchia, ils accostèrent à un quai où une énorme péate déchargeait des balles de chanvre brut destiné à fabriquer des cordages.

« Voyez, dit le pêcheur à Mercurio en lui désignant des hommes vêtus de haillons, ceux-là sont de simples manœuvres, des débardeurs. Les autres, avec leur uniforme gris et la rayure blanche et rouge sur leurs chausses… sont des arsenaliers. »

Mercurio lui mit une tape sur l’épaule. « Merci », dit-il. Puis il sauta à terre.

« Votre Seigneurie », appela le pêcheur qui l’avait suivi sur la fondamenta et s’arrêta devant lui, la tête basse. Il prit une ou deux inspirations puis parla tout bas, sans lever les yeux de terre. « Je voulais vous demander pardon pour ce qui s’est passé avec Zarlino, la première fois qu’on s’est rencontrés. J’ai été lâche, vous aviez raison. C’est vrai que… ». L’homme se torturait les doigts. « Voilà, c’est vrai que je suis lâche… » Il respira à fond, puis haussa les épaules. « Acceptez mes excuses, votre Seigneurie. »

Mercurio ne s’attendait pas à cette situation. Il ne sut que répondre. « Comment tu t’appelles ? finit-il par demander.

— Battista, dit le pêcheur.

— Et moi Mercurio. Arrête de m’appeler “seigneurie”. »

Le pêcheur leva la tête et sourit. Il hocha la tête, reconnaissant, et dit : « Ciao ».

Mercurio fronça les sourcils « Ciao ? Qu’est-ce que ça veut dire ?

— Pour se saluer, la coutume est de dire schiavo vostro, “je suis votre esclave”. Dans notre langue, schiavo se dit s-ciavo. Avec le temps, des lettres se sont perdues… on ne sait pas où ! dit-il en riant.

— Il me plaît, ce mot-là, dit Mercurio en lui tapant sur l’épaule. Ciao, Battista. »

Le pêcheur le retint, en rougissant. « C’est dangereux ce qu’on doit faire dans le rio della Tana ? Parce que j’ai une femme et deux enfants qui sont encore petits…

— Mais non, mentit Mercurio. C’est une bêtise. Ciao, Battista. »

Battista sourit, content. « Ciao… Mercurio. »

Le garçon lui fit un clin d’œil, glissa ses mains dans ses poches et passa tout près de la zone de déchargement. Il salua de la tête le groupe d’arsenaliers. Personne ne lui répondit, à part un jeune homme qui devait avoir son âge.

Il avait l’air cordial. Il ferait l’affaire.

Mercurio feignit de continuer tout droit puis se cacha derrière un bâtiment pour l’observer. Le soleil allait se coucher. Bientôt, la péate s’éloigna et une autre barque arriva, large et basse, à fond plat, les armes de l’Arsenal peintes sur le flanc. Les arsenaliers y chargèrent les balles de chanvre, puis la barque vira et remonta le canal en direction de la Porte d’Eau. Les hommes se saluèrent puis partirent par groupes de deux ou trois vers les logements que leur accordait la Sérénissime.

Il suivit discrètement l’arsenalier qui avait répondu à son salut. Quand il le vit rejoindre ses collègues et entrer dans une vaste construction à deux étages, il fut déçu. Si le jeune homme rentrait chez lui, Mercurio n’avait plus aucun moyen d’engager la conversation avec lui. Mais le garçon réapparut l’instant d’après, lançant des regards alentour pour vérifier que ses camarades étaient loin. Mercurio se tapit dans l’ombre et le vit se diriger d’un pas rapide vers une calle sombre. Ce type avait quelque chose à cacher.

L’arsenalier alla jusqu’au milieu de la ruelle où brillait faiblement une lanterne, ouvrit une porte et disparut.

C’était une taverne. Mercurio jeta un coup d’œil par une petite fenêtre. Il vit le jeune homme se jeter avec avidité sur le verre de vin que lui tendait la tenancière. “Tu aimes boire, se dit-il. C’est bon pour moi.” Puis il vit l’arsenalier s’asseoir à une table où l’on jouait aux dés. “Et tu aimes jouer de l’argent. De mieux en mieux.”

L’arsenalier, qui s’apprêtait à lancer les dés, fit signe à une fille de s’approcher. Elle le rejoignit avec satisfaction et rit quand le garçon, avant de lancer les dés, les frotta sur ses seins. “Et tu aimes les putains, pensa Mercurio. Tu es mon homme.”

Mercurio entra dans la taverne sans un regard pour l’arsenalier, alla vers le comptoir où la tenancière s’épouillait avec nonchalance et fit rebondir un matapan sur la surface de bois, assez fort pour qu’on entende le bruit de la pièce aux tables voisines. Dans l’air vicié par l’haleine des clients flottait une odeur de vin rance et de ragoût de viande caramélisée. Il donna une claque sur le derrière de la fille qui s’était laissé frotter les dés sur les seins.

Celle-ci voulut réagir méchamment, mais Mercurio sortit un autre matapan d’argent et le laissa tomber dans son décolleté. Alors elle rit, avec une grimace pleine de malice.

Mercurio s’assit de façon que l’arsenalier le voie. Il invita la fille à s’approcher et poussa vers elle son verre de vin, qu’il n’avait pas la moindre intention de boire. Il savait que c’était son point faible : il ne tenait pas le vin. La fille le but d’un trait et claqua le verre sur le comptoir.

L’arsenalier, qui s’apprêtait à lancer les dés, appela la fille.

Mercurio lui remplit son verre. Elle bougea la poitrine, provocante, en direction de l’arsenalier, et glissa deux doigts dans son décolleté pour récupérer le matapan d’argent. Elle ferma à demi les paupières et haussa les épaules. Puis elle donna un baiser à Mercurio et avala le second verre.

L’arsenalier lança les dés, mécontent, et perdit. Il tapa du poing sur la table et se leva, malgré les protestations de ses camarades de jeu. Furieux, il attrapa la fille par le poignet. « Quand je te dis de venir me porter chance, tu viens. » Il se tourna vers Mercurio, l’air provocant. « T’as quelque chose à redire ? »

Il n’était pas costaud. Mercurio en aurait facilement raison. Il avait l’agressivité de ceux qui ont une position sociale. Comme les nobles, qui se croient mieux nés et par conséquent inattaquables. Ce garçon pensait qu’il avait plus de droits que les autres et que tous le savaient. Pourtant ce n’était pas un dur. Au contraire. Il avait un regard de faible. Mais sympathique aussi, se dit Mercurio. Sa première impression avait été la bonne.

« Oui, j’ai quelque chose à dire, fit Mercurio.

— Quoi ? », dit le garçon en serrant les poings, mal à l’aise.

Mercurio le regarda sans agressivité. « Je pense que cette pute devrait comprendre que c’est un grand honneur d’être choisie par un arsenalier… »

Le garçon fronça les sourcils, pris à contre-pied.

« Je peux t’offrir à boire ? insista Mercurio. Et toi, tire-toi, fit-il à la fille en la poussant.

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