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L'assommoir

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L'assommoir
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Au milieu de ces histoires, Lantier faisait le gros dos. Il se montrait paternel et digne. A trois reprises, il avait empeche des brouilles entre les Coupeau et les Poisson. Le bon accord des deux menages entrait dans son contentement. Grace aux regards tendres et fermes dont il surveillait Gervaise et Virginie, elles affectaient toujours l'une pour l'autre une grande amitie. Lui, regnant sur la blonde et sur la brune, avec une tranquillite de pacha, s'engraissait de sa roublardise. Ce matin-la digerait encore les Coupeau qu'il mangeait deja les Poisson. Oh! ca ne le genait guere; une boutique avalee, il entamait une seconde boutique. Enfin, il n'y a que les hommes de cette espece qui aient de la chance.

Ce fut cette annee-la, en juin, que Nana fit sa premiere communion. Elle allait sur ses treize ans, grande deja comme une asperge montee, avec un air d'effronterie; l'annee precedente, on l'avait renvoyee du catechisme, a cause de sa mauvaise conduite; et, si le cure l'admettait cette fois, c'etait de peur de ne pas la voir revenir et de lacher sur le pave une paienne de plus. Nana dansait de joie en pensant a la robe blanche. Les Lorilleux, comme parrain et marraine, avaient promis la robe, un cadeau dont ils parlaient dans toute la maison; madame Lerat devait donner le voile et le bonnet, Virginie la bourse, Lantier le paroissien; de facon que les Coupeau attendaient la ceremonie sans trop s'inquieter. Meme les Poisson, qui voulaient pendre la cremaillere, choisirent justement cette occasion, sans doute sur le conseil du chapelier. Ils inviterent les Coupeau et les Boche, dont la petite faisait aussi sa premiere communion. Le soir, on mangerait chez eux un gigot et quelque chose autour.

Justement, la veille, au moment ou Nana emerveillee regardait les cadeaux etales sur la commode, Coupeau rentra dans un etat abominable. L'air de Paris le reprenait. Et il attrapa sa femme et l'enfant, avec des raisons d'ivrogne, des mots degoutants qui n'etaient pas a dire dans la situation. D'ailleurs, Nana elle-meme devenait mal embouchee, au milieu des conversations sales qu'elle entendait continuellement. Les jours de dispute, elle traitait tres bien sa mere de chameau et de vache.

-Et du pain! gueulait le zingueur. Je veux ma soupe, tas de rosses!... En voila des femelles avec leurs chiffons! Je m'assois sur les affutiaux, vous savez, si je n'ai pas ma soupe!

-Quel lavement, quand il est paf! murmura Gervaise impatientee.

Et, se tournant vers lui:

-Elle chauffe, tu nous embetes.

Nana faisait la modeste, parce qu'elle trouvait ca gentil, ce jour-la. Elle continuait a regarder les cadeaux sur la commode, en affectant de baisser les yeux et de ne pas comprendre les vilains propos de son pere. Mais le zingueur etait joliment taquin, les soirs de ribotte. Il lui parlait dans le cou.

-Je t'en ficherai, des robes blanches! Hein? c'est encore pour te faire des nichons dans ton corsage avec des boules de papier, comme l'autre dimanche?.. Oui, oui, attends un peu! Je te vois bien tortiller ton derriere. Ca te chatouille, les belles frusques. Ca te monte le coco... Veux-tu decaniller de la, bougre de chenillon! Retire tes patoches, colle-moi ca dans un tiroir, ou je te debarbouille avec!

Nana, la tete basse, ne repondait toujours rien. Elle avait pris le petit bonnet de tulle, elle demandait a sa mere combien ca coutait. Et, comme Coupeau allongeait la main pour arracher le bonnet, ce fut Gervaise qui le repoussa en criant:

-Mais laisse-la donc, cette enfant! elle est gentille, elle ne fait rien de mal.

Alors le zingueur lacha tout son paquet.

-Ah! les garces! La mere et la fille, ca fait la paire. Et c'est du propre d'aller manger le bon Dieu en guignant les hommes. Ose donc dire le contraire, petite salope!... Je vas t'habiller avec un sac, nous verrons si ca te grattera la peau. Oui, avec un sac, pour vous degouter, toi et tes cures. Est-ce que j'ai besoin qu'on te donne du vice?... Nom de Dieu! voulez-vous m'ecouter, toutes les deux!

Et, du coup, Nana furieuse se tourna, pendant que Gervaise devait etendre les bras, afin de proteger les affaires que Coupeau parlait de dechirer. L'enfant regarda son pere fixement; puis, oubliant la modestie recommandee par son confesseur:

-Cochon! dit-elle, les dents serrees.

Des que le zingueur eut mange sa soupe, il ronfla. Le lendemain, il s'eveilla tres bon enfant. Il avait un reste de la veille, tout juste de quoi etre aimable. Il assista a la toilette de la petite, attendri par la robe blanche, trouvant qu'un rien du tout donnait a cette vermine un air de vraie demoiselle. Enfin, comme il le disait, un pere, en un pareil jour, etait naturellement fier de sa fille. Et il fallait voir le chic de Nana, qui avait des sourires embarrasses de mariee, dans sa robe trop courte. Quand on descendit et qu'elle apercut sur le seuil de la loge Pauline, egalement habillee, elle s'arreta, l'enveloppa d'un regard clair, puis se montra tres bonne, en la trouvant moins bien mise qu'elle, arrangee comme un paquet. Les deux familles partirent ensemble pour l'eglise. Nana et Pauline marchaient les premieres, le paroissien a la main, retenant leurs voiles que le vent gonflait; et elles ne causaient pas, crevant de plaisir a voir les gens sortir des boutiques, faisant une moue devote pour entendre dire sur leur passage qu'elles etaient bien gentilles. Madame Boche et madame Lorilleux s'attardaient, parce qu'elles se communiquaient leurs reflexions sur la Banban, une mange-tout, dont la fille n'aurait jamais communie si les parents ne lui avaient tout donne, oui, tout, jusqu'a une chemise neuve, par respect pour la sainte table. Madame Lorilleux s'occupait surtout de la robe, son cadeau a elle, foudroyant Nana et l'appelant " grande sale ", chaque fois que l'enfant ramassait la poussiere avec sa jupe, en s'approchant trop des magasins.

A l'eglise, Coupeau pleura tout le temps. C'etait bete, mais il ne pouvait se retenir. Ca le saisissait, le cure faisant les grands bras, les petites filles pareilles a des anges defilant les mains jointes; et la musique des orgues lui barbottait dans le ventre, et la bonne odeur de l'encens l'obligeait a renifler, comme si on lui avait pousse un bouquet dans la figure. Enfin, il voyait bleu, il etait pince au coeur. Il y eut particulierement un cantique, quelque chose de suave, pendant que les gamines avalaient le bon Dieu, qui lui sembla couler dans son cou, avec un frisson tout le long de l'echine. Autour de lui, d'ailleurs, les personnes sensibles trempaient aussi leur mouchoir. Vrai, c'etait un beau jour, le plus beau jour de la vie. Seulement, au sortir de l'eglise, quand il alla prendre un canon avec Lorilleux, qui etait reste les yeux secs et qui le blaguait, il se facha, il accusa les corbeaux de bruler chez eux des herbes du diable pour amollir les hommes. Puis, apres tout, il ne s'en cachait pas, ses yeux avaient fondu, ca prouvait simplement qu'il n'avait pas un pave dans la poitrine. Et il commanda une autre tournee.

Le soir, la cremaillere fut tres gaie, chez les Poisson. L'amitie regna sans un accroc, d'un bout a l'autre du repas. Lorsque les mauvais jours arrivent, on tombe ainsi sur de bonnes soirees, des heures ou l'on s'aime entre gens qui se detestent. Lantier, ayant a sa gauche Gervaise et Virginie a sa droite, se montra aimable pour toutes les deux, leur prodiguant des tendresses de coq qui veut la paix dans son poulailler. En face, Poisson gardait sa reverie calme et severe de sergent de ville, son habitude de ne penser a rien, les yeux voiles, pendant ses longues factions sur les trottoirs. Mais les reines de la fete furent les deux petites, Nana et Pauline, auxquelles on avait permis de ne pas se deshabiller; elles se tenaient raides, de crainte de tacher leurs robes blanches, et on leur criait, a chaque bouchee, de lever le menton, pour avaler proprement. Nana, ennuyee, finit par baver tout son vin sur son corsage; ce fut une affaire, on la deshabilla, on lava immediatement le corsage dans un verre d'eau.

Puis, au dessert, on causa serieusement de l'avenir des enfants. Madame Boche avait fait son choix, Pauline allait entrer dans un atelier de reperceuses sur or et sur argent; on gagnait la dedans des cinq et six francs. Gervaise ne savait pas encore, Nana ne montrait aucun gout. Oh! elle galopinait, elle montrait ce gout; mais, pour le reste, elle avait des mains de beurre.

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