L'assommoir
- Автор: Золя Эмиль
- Серия: les rougon-macquart #7
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «L'assommoir». Краткое содержание книги:
-S'il est possible de faire tant d'esbrouffe, dans un moment pareil! dit madame Lorilleux a son mari, en apercevant le corbillard devant la porte.
Le corbillard revolutionnait le quartier. La tripiere appelait les garcons de l'epicier, le petit horloger etait sorti sur le trottoir, les voisins se penchaient aux fenetres. Et tout ce monde causait du lambrequin a franges de coton blanches. Ah! les Coupeau auraient mieux fait de payer leurs dettes! Mais, comme le declaraient les Lorilleux, lorsqu'on a de l'orgueil, ca sort partout et quand meme.
-C'est honteux! repetait au meme instant Gervaise, en parlant du chainiste et de sa femme. Dire que ces rapiats n'ont pas meme apporte un bouquet de violettes pour leur mere!
Les Lorilleux, en effet, etaient venus les mains vides. Madame Lerat avait donne une couronne de fleurs artificielles. Et l'on mit encore sur la biere une couronne d'immortelles et un bouquet achetes par les Coupeau. Les croque-morts avaient du donner un fameux coup d'epaule pour hisser et charger le corps. Le cortege fut lent a s'organiser. Coupeau et Lorilleux, en redingote, le chapeau a la main, conduisaient le deuil; le premier dans son attendrissement que deux verres de vin blanc, le matin, avaient entretenu, se tenait au bras de son beau-frere, les jambes molles et les cheveux malades. Puis marchaient les hommes, M. Madinier, tres grave, tout en noir, Mes-Bottes, un paletot sur sa blouse, Boche, dont le pantalon jaune fichait un petard, Lantier, Gaudron, Bibi-la-Grillade, Poisson, d'autres encore. Les dames arrivaient ensuite, au premier rang madame Lorilleux qui trainait la jupe retapee de la morte, madame Lerat cachant sous un chale son deuil improvise, un caraco garni de lilas, et a la file Virginie, madame Gaudron, madame Fauconnier, mademoiselle Remanjou, tout le reste de la queue. Quand le corbillard s'ebranla et descendit lentement la rue de la Goutte-d'Or, au milieu des signes de croix et des coups de chapeau, les quatre croque-morts prirent la tete, deux en avant, les deux autres a droite et a gauche. Gervaise etait restee pour fermer la boutique. Elle confia Nana a madame Boche, et elle rejoignit le convoi en courant, pendant que la petite, tenue par la concierge, sous le perche, regardait d'un oeil profondement interesse sa grand'mere disparaitre au fond de la rue, dans cette belle voiture.
Juste au moment ou la blanchisseuse essoufflee rattrapait la queue, Goujet arrivait de son cote. Il se mit avec les hommes; mais il se retourna, et la salua d'un signe de tete, si doucement, qu'elle se sentit tout d'un coup tres malheureuse et qu'elle fut reprise par les larmes. Elle ne pleurait plus seulement maman Coupeau, elle pleurait quelque chose d'abominable, qu'elle n'aurait pas pu dire, et qui l'etouffait. Durant tout le trajet, elle tint son mouchoir appuye contre ses yeux. Madame Lorilleux, les joues seches et enflammees, la regardait de cote, en ayant l'air de l'accuser de faire du genre.
A l'eglise, la ceremonie fut vite baclee. La messe traina pourtant un peu, parce que le pretre etait tres vieux. Mes-Bottes et Bibi-la-Grillade avaient prefere rester dehors, a cause de la quete. M. Madinier, tout le temps, etudia les cures, et il communiquait a Lantier ses observations: ces farceurs-la, en crachant leur latin, ne savaient seulement pas ce qu'ils degoisaient; ils vous enterraient une personne comme ils vous l'auraient baptisee ou mariee, sans avoir dans le coeur le moindre sentiment. Puis, M. Madinier blama ce tas de ceremonies, ces lumieres, ces voix tristes, cet etalage devant les familles. Vrai, on perdait les siens deux fois, chez soi et a l'eglise. Et tous les hommes lui donnaient raison, car ce fut encore un moment penible, lorsque, la messe finie, il y eut un barbottement de prieres, et que les assistants durent defiler devant le corps, en jetant de l'eau benite. Heureusement, le cimetiere n'etait pas loin, le petit cimetiere de la Chapelle, un bout de jardin qui s'ouvrait sur la rue Marcadet. Le cortege y arriva debande, tapant les pieds, chacun causant de ses affaires. La terre dure sonnait, on aurait volontiers battu la semelle. Le trou beant, pres duquel on avait pose la biere, etait deja tout gele, blafard et pierreux comme une carriere a platre; et les assistants, ranges autour des monticules de gravats, ne trouvaient pas drole d'attendre par un froid pareil, embetes aussi de regarder le trou. Enfin, un pretre en surplis sortit d'une maisonnette, il grelottait, on voyait son haleine fumer, a chaque " de profundis " qu'il lachait. Au dernier signe de croix, il se sauva, sans avoir envie de recommencer. Le fossoyeur prit sa pelle; mais, a cause de la gelee, il ne detachait que de grosses mottes, qui battaient une jolie musique la-bas au fond, un vrai bombardement sur le cercueil, une enfilade de coups de canon a croire que le bois se fendait. On a beau etre egoiste, cette musique-la vous casse l'estomac. Les larmes recommencerent. On s'en allait, on etait dehors, qu'on entendait encore les detonations. Mes-Bottes, soufflant dans ses doigts, fit tout haut une remarque: Ah! tonnerre de Dieu! non! la pauvre maman Coupeau n'allait pas avoir chaud!
-Mesdames et la compagnie, dit le zingueur aux quelques amis restes dans la rue avec la famille, si vous voulez bien nous permettre de vous offrir quelque chose...
Et il entra le premier chez un marchand de vin de la rue Marcadet, A la descente du cimetiere. Gervaise, demeuree sur le trottoir, appela Goujet qui s'eloignait, apres l'avoir saluee d'un nouveau signe de tete. Pourquoi n'acceptait-il pas un verre de vin? Mais il etait presse, il retournait a l'atelier. Alors, ils se regarderent un moment sans rien dire.
-Je vous demande pardon pour les soixante francs, murmura enfin la blanchisseuse. J'etais comme une folle, j'ai songe a vous...
-Oh! il n'y a pas de quoi, vous etes pardonnee, interrompit le forgeron. Et, vous savez, tout a votre service, s'il vous arrivait un malheur... Mais n'en dites rien a maman, parce qu'elle a ses idees, et que je ne veux pas la contrarier.
Elle le regardait toujours; et, en le voyant si bon, si triste, avec sa belle barbe jaune, elle fut sur le point d'accepter son ancienne proposition, de s'en aller avec lui, pour etre heureux ensemble quelque part. Puis, il lui vint une autre mauvaise pensee, celle de lui emprunter ses deux termes, a n'importe quel prix. Elle tremblait, elle reprit d'une voix caressante:
-Nous ne sommes pas faches, n'est-ce pas?
Lui, hocha la tete, en repondant:
-Non, bien sur, jamais nous ne serons faches... Seulement, vous comprenez, tout est fini.
Et il s'en alla a grandes enjambees, laissant Gervaise etourdie, ecoutant sa derniere parole battre dans ses oreilles avec un bourdonnement de cloche. En entrant chez le marchand de vin, elle entendait sourdement au fond d'elle: " Tout est fini, eh bien! " tout est fini; je n'ai plus rien a faire, moi, si tout est fini! " Elle s'assit, elle avala une bouchee de pain et de fromage, vida un verre plein qu'elle trouva devant elle.
C'etait, au rez-de-chaussee, une longue salle a plafond bas, occupee par deux grandes tables. Des litres, des quarts de pain, de larges triangles de brie sur trois assiettes, s'etalaient a la file. La societe mangeait sur le pouce, sans nappe et sans couverts. Plus loin, pres du poele qui ronflait, les quatre croque-morts achevaient de dejeuner.
-Mon Dieu! expliquait M. Madinier, chacun son tour. Les vieux font de la place aux jeunes.... Ca va vous sembler bien vide, votre logement, quand vous rentrerez.
-Oh! mon frere donne conge, dit vivement madame Lorilleux. C'est une ruine, cette boutique.
On avait travaille Coupeau. Tout le monde le poussait a ceder le bail. Madame Lerat elle-meme, tres bien avec Lantier et Virginie depuis quelque temps, chatouillee par l'idee qu'ils devaient avoir un beguin l'un pour l'autre, parlait de faillite et de prison, en prenant des airs effrayes. Et, brusquement, le zingueur se facha, son attendrissement tournait a la fureur, deja trop arrose de liquide.