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L'assommoir

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L'assommoir
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-Ecoute, cria-t-il dans le nez de sa femme, je veux que tu m'ecoutes! Ta sacree tete fait toujours des siennes. Mais, cette fois, je suivrai ma volonte, je t'avertis!

-Ah bien! dit Lantier, si jamais on la reduit par de bonnes paroles! Il faudrait un maillet pour lui entrer ca dans le crane.

Et tous deux taperent un instant sur elle. Ca n'empechait pas les machoires de fonctionner. Le brie disparaissait, les litres coulaient comme des fontaines. Cependant, Gervaise mollissait sous les coups. Elle ne repondait rien, la bouche toujours pleine, se depechant, comme si elle avait eu tres faim. Quand ils se lasserent, elle leva doucement la tete, elle dit:

-En voila assez, hein? Je m'en fiche pas mal de la boutique! Je n'en veux plus... Comprenez-vous, je m'en fiche! Tout est fini!

Alors, on redemanda du fromage et du pain, on causa serieusement. Les Poisson prenaient le bail et offraient de repondre des deux termes arrieres. D'ailleurs, Boche acceptait l'arrangement, d'un air d'importance, au nom du proprietaire. Il loua meme, seance tenante, un logement aux Coupeau, le logement vacant du sixieme, dans le corridor des Lorilleux. Quant a Lantier, mon Dieu! il voulait bien garder sa chambre, si cela ne genait pas les Poisson. Le sergent de ville s'inclina, ca ne le genait pas du tout; on s'entend toujours entre amis, malgre les idees politiques. Et Lantier, sans se meler davantage de la cession, en homme qui a conclu enfin sa petite affaire, se confectionna une enorme tartine de fromage de Brie; il se renversait, il la mangeait devotement, le sang sous la peau, brulant d'une joie sournoise, clignant les yeux pour guigner tour a tour Gervaise et Virginie.

-Eh! pere Bazouge! appela Coupeau, venez donc boire un coup. Nous ne sommes pas fiers, nous sommes tous des travailleurs.

Les quatre croque-morts, qui s'en allaient, rentrerent pour trinquer avec la societe. Ce n'etait pas un reproche, mais la dame de tout a l'heure pesait son poids et valait bien un verre de vin. Le pere Bazouge regardait fixement la blanchisseuse, sans lacher un mot deplace. Elle se leva, mal a l'aise, elle quitta les hommes qui achevaient de se cocarder. Coupeau, soul comme une grive, recommencait a viauper et disait que c'etait le chagrin.

Le soir, quand Gervaise se retrouva chez elle, elle resta abetie sur une chaise. Il lui semblait que les pieces etaient desertes et immenses. Vrai, ca faisait un fameux debarras. Mais elle n'avait bien sur pas laisse que maman Coupeau au fond du trou, dans le petit jardin de la rue Marcadet. Il lui manquait trop de choses, ca devait etre un morceau de sa vie a elle, et sa boutique, et son orgueil de patronne, et d'autres sentiments encore, qu'elle avait enterres ce jour-la. Oui, les murs etaient nus, son coeur aussi, c'etait un demenagement complet, une degringolade dans le fosse. Et elle se sentait trop lasse, elle se ramasserait plus tard, si elle pouvait.

A dix heures, en se deshabillant, Nana pleura, trepigna. Elle voulait coucher dans le lit de maman Coupeau. Sa mere essaya de lui faire peur; mais la petite etait trop precoce, les morts lui causaient seulement une grosse curiosite; si bien que, pour avoir la paix, on finit par lui permettre de s'allonger a la place de maman Coupeau. Elle aimait les grands lits, cette gamine; elle s'etalait, elle se roulait. Cette nuit-la, elle dormit joliment bien, dans la bonne chaleur et les chatouilles du matelas de plume.

X

Le nouveau logement des Coupeau se trouvait au sixieme, escalier B. Quand on avait passe devant mademoiselle Remanjou, on prenait le corridor, a gauche. Puis, il fallait encore tourner. La premiere porte etait celle des Bijard. Presque en face, dans un trou sans air, sous un petit escalier qui montait a la toiture, couchait le pere Bru. Deux logements plus loin, on arrivait chez Bazouge. Enfin, contre Bazouge, c'etaient les Coupeau, une chambre et un cabinet donnant sur la cour. Et il n'y avait plus, au fond du couloir, que deux menages, avant d'etre chez les Lorilleux, tout au bout.

Une chambre et un cabinet, pas plus. Les Coupeau perchaient la, maintenant. Et encore la chambre etait-elle large comme la main. Il fallait y faire tout, dormir, manger et le reste. Dans le cabinet, le lit de Nana tenait juste; elle devait se deshabiller chez son pere et sa mere, et on laissait la porte ouverte, la nuit, pour qu'elle n'etouffat pas. C'etait si petit, que Gervaise avait cede des affaires aux Poisson en quittant la boutique, ne pouvant tout caser. Le lit, la table, quatre chaises, le logement etait plein. Meme le coeur creve, n'ayant pas le courage de se separer de sa commode, elle avait encombre le carreau de ce grand coquin de meuble, qui bouchait la moitie de la fenetre. Un des battants se trouvait condamne, ca enlevait de la lumiere et de la gaiete. Quand elle voulait regarder dans la cour, comme elle devenait tres grosse, elle n'avait pas la place de ses coudes, elle se penchait de biais, le cou tordu, pour voir.

Les premiers jours, la blanchisseuse s'asseyait et pleurait. Ca lui semblait trop dur, de ne plus pouvoir se remuer chez elle, apres avoir toujours ete au large. Elle suffoquait, elle restait a la fenetre pendant des heures, ecrasee entre le mur et la commode, a prendre des torticolis. La seulement elle respirait. La cour, pourtant, ne lui inspirait guere que des idees tristes. En face d'elle, du cote du soleil, elle apercevait son reve d'autrefois, cette fenetre du cinquieme ou des haricots d'Espagne, a chaque printemps, enroulaient leurs tiges minces sur un berceau de ficelles. Sa chambre, a elle, etait du cote de l'ombre, les pots de reseda y mouraient en huit jours. Ah! non, la vie ne tournait pas gentiment, ce n'etait guere l'existence qu'elle avait esperee. Au lieu d'avoir des fleurs sur sa vieillesse, elle roulait dans les choses qui ne sont pas propres. Un jour, en se penchant, elle eut une drole de sensation, elle crut se voir en personne la-bas, sous le porche, pres de la loge du concierge, le nez en l'air, examinant la maison pour la premiere fois; et ce saut de treize ans en arriere lui donna un elancement au coeur. La cour n'avait pas change, les facades nues a peine plus noires et plus lepreuses; une puanteur montait des plombs ronges de rouille; aux cordes des croisees, sechaient des linges, des couches d'enfant emplatrees d'ordure; en bas, le pave defonce restait sali des escarbilles de charbon du serrurier et des copeaux du menuisier; meme, dans le coin humide de la fontaine, une mare coulee de la teinturerie avait une belle teinte bleue, d'un bleu aussi tendre que le bleu de jadis. Mais elle, a cette heure, se sentait joliment changee et decatie. Elle n'etait plus en bas, d'abord, la figure vers le ciel, contente et courageuse, ambitionnant un bel appartement. Elle etait sous les toits, dans le coin des pouilleux, dans le trou le plus sale, a l'endroit ou l'on ne recevait jamais la visite d'un rayon. Et ca expliquait ses larmes, elle ne pouvait pas etre enchantee de son sort.

Cependant, lorsque Gervaise se fut un peu accoutumee, les commencements du menage, dans le nouveau logement, ne se presenterent pas mal. L'hiver etait presque fini, les quatre sous des meubles cedes a Virginie avaient facilite l'installation. Puis, des les beaux jours, il arriva une chance, Coupeau se trouva embauche pour aller travailler en province, a Etampes; et la, il fit pres de trois mois, sans se souler, gueri un moment par l'air de la campagne. On ne se doute pas combien ca desaltere les pochards, de quitter l'air de Paris, ou il y a dans les rues une vraie fumee d'eau-de-vie et de vin. A son retour, il etait frais comme une rose, et il rapportait quatre cents francs, avec lesquels ils payerent les deux termes arrieres de la boutique, dont les Poisson avaient repondu, ainsi que d'autres petites dettes du quartier, les plus criardes. Gervaise deboucha deux ou trois rues ou elle ne passait plus. Naturellement, elle s'etait mise repasseuse a la journee. Madame Fauconnier, tres bonne femme pourvu qu'on la flattat, avait bien voulu la reprendre. Elle lui donnait meme trois francs, comme a une premiere ouvriere, par egard pour son ancienne position de patronne. Aussi le menage semblait-il devoir boulotter. Meme, avec du travail et de l'economie, Gervaise voyait le jour ou ils pourraient tout payer et s'arranger un petit train-train supportable. Seulement, elle se promettait ca, dans la fievre de la grosse somme gagnee par son mari. A froid, elle acceptait le temps comme il venait, elle disait que les belles choses ne duraient pas.

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