L'assommoir
- Автор: Золя Эмиль
- Серия: les rougon-macquart #7
- Язык: французский
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «L'assommoir». Краткое содержание книги:
Ce dont les Coupeau eurent le plus a souffrir alors, ce fut de voir les Poisson s'installer dans leur boutique. Ils n'etaient point trop jaloux de leur naturel, mais on les agacait, on s'emerveillait expres devant eux sur les embellissements de leurs successeurs. Les Boche, surtout les Lorilleux, ne tarissaient pas. A les entendre, jamais on n'aurait vu une boutique plus belle. Et ils parlaient de l'etat de salete ou les Poisson avaient trouve les lieux, ils racontaient que le lessivage seul etait monte a trente francs. Virginie, apres des hesitations, s'etait decidee pour un petit commerce d'epicerie fine, des bonbons, du chocolat, du cafe, du the. Lantier lui avait vivement conseille ce commerce, car il y avait, disait-il, des sommes enormes a gagner dans la friandise. La boutique fut peinte en noir, et relevee de filets jaunes, deux couleurs distinguees. Trois menuisiers travaillerent huit jours a l'agencement des casiers, des vitrines, un comptoir avec des tablettes pour les bocaux, comme chez les confiseurs. Le petit heritage, que Poisson tenait en reserve, dut etre rudement ecorne. Mais Virginie triomphait, et les Lorilleux, aides des portiers, n'epargnaient pas a Gervaise un casier, une vitrine, un bocal, amuses quand ils voyaient sa figure changer. On a beau n'etre pas envieux, on rage toujours quand les autres chaussent vos souliers et vous ecrasent.
Il y avait aussi une question d'homme par-dessous. On affirmait que Lantier avait quitte Gervaise. Le quartier declarait ca tres bien. Enfin, ca mettait un peu de morale dans la rue. Et tout l'honneur de la separation revenait a ce finaud de chapelier, que les dames gobaient toujours. On donnait des details, il avait du calotter la blanchisseuse pour la faire tenir tranquille, tant elle etait acharnee apres lui. Naturellement, personne ne disait la verite vraie; ceux qui auraient pu la savoir, la jugeaient trop simple et pas assez interessante. Si l'on voulait, Lantier avait en effet quitte Gervaise, en ce sens qu'il ne la tenait plus a sa disposition, le jour et la nuit; mais il montait pour sur la voir au sixieme, quand l'envie l'en prenait, car mademoiselle Remanjou le rencontrait sortant de chez les Coupeau a des heures peu naturelles. Enfin, les rapports continuaient, de bric et de broc, va comme je te pousse, sans que l'un ni l'autre y eut beaucoup de plaisir; un reste d'habitude, des complaisances reciproques, pas davantage. Seulement, ce qui compliquait la situation, c'etait que le quartier, maintenant, fourrait Lantier et Virginie dans la meme paire de draps. La encore le quartier se pressait trop. Sans doute, le chapelier chauffait la grande brune; et ca se trouvait indique, puisqu'elle remplacait Gervaise en tout et pour tout, dans le logement. Il courait justement une blague; on pretendait qu'une nuit il etait alle chercher Gervaise sur l'oreiller du voisin, et qu'il avait ramene et garde Virginie sans la reconnaitre avant le petit jour, a cause de l'obscurite. L'histoire faisait rigoler, mais il n'etait reellement pas si avance, il se permettait a peine de lui pincer les hanches. Les Lorilleux n'en parlaient pas moins devant la blanchisseuse des amours de Lantier et de madame Poisson avec attendrissement, esperant la rendre jalouse. Les Boche, eux aussi, laissaient entendre que jamais ils n'avaient vu un plus beau couple. Le drole, dans tout ca, c'etait que la rue de la Goutte-d'Or ne semblait pas se formaliser du nouveau menage a trois; non, la morale, dure pour Gervaise, se montrait douce pour Virginie. Peut-etre l'indulgence souriante de la rue venait-elle de ce que le mari etait sergent de ville.
Heureusement, la jalousie ne tourmentait guere Gervaise. Les infidelites de Lantier la laissaient bien calme, parce que son coeur, depuis longtemps, n'etait plus pour rien dans leurs rapports. Elle avait appris, sans chercher a les savoir, des histoires malpropres, des liaisons du chapelier avec toutes sortes de filles, les premiers chiens coiffes qui passaient dans la rue; et ca lui faisait si peu d'effet, qu'elle avait continue d'etre complaisante, sans meme trouver en elle assez de colere pour rompre. Cependant, elle n'accepta pas si aisement le nouveau beguin de son amant. Avec Virginie, c'etait autre chose. Ils avaient invente ca dans le seul but de la taquiner tous les deux; et si elle se moquait de la bagatelle, elle tenait aux egards. Aussi, lorsque madame Lorilleux ou quelque autre mechante bete affectait en sa presence de dire que Poisson ne pouvait plus passer sous la porte Saint-Denis, devenait-elle toute blanche, la poitrine arrachee, une brulure dans l'estomac. Elle pincait les levres, elle evitait de se facher, ne voulant pas donner ce plaisir a ses ennemis. Mais elle dut quereller Lantier, car mademoiselle Remanjou crut distinguer le bruit d'un soufflet, une apres-midi; d'ailleurs, il y eut certainement une brouille, Lantier cessa de lui parler pendant quinze jours, puis il revint le premier, et le train-train parut recommencer, comme si de rien n'etait. La blanchisseuse preferait en prendre son parti, reculant devant un crepage de chignons, desireuse de ne pas gater sa vie davantage. Ah! elle n'avait plus vingt ans, elle n'aimait plus les hommes, au point de distribuer des fessees pour leurs beaux yeux et de risquer le poste. Seulement, elle additionnait ca avec le reste.
Coupeau blaguait. Ce mari commode, qui n'avait pas voulu voir le cocuage chez lui, rigolait a mort de la paire de cornes de Poisson. Dans son menage, ca ne comptait pas; mais, dans le menage des autres, ca lui semblait farce, et il se donnait un mal du diable pour guetter ces accidents-la, quand les dames des voisins allaient regarder la feuille a l'envers. Quel jean-jean, ce Poisson! et ca portait une epee, ca se permettait de bousculer le monde sur les trottoirs! Puis, Coupeau poussait le toupet jusqu'a plaisanter Gervaise. Ah bien! son amoureux la lachait joliment! Elle n'avait pas de chance: une premiere fois, les forgerons ne lui avaient pas reussi, et, pour la seconde, c'etaient les chapeliers qui lui claquaient dans la main. Aussi, elle s'adressait aux corps d'etats pas serieux. Pourquoi ne prenait-elle pas un macon, un homme d'attache, habitue a gacher solidement son platre? Bien sur, il disait ces choses en maniere de rigolade, mais Gervaise n'en devenait pas moins toute verte, parce qu'il la fouillait de ses petits yeux gris, comme s'il avait voulu lui entrer les paroles avec une vrille. Lorsqu'il abordait le chapitre des saletes, elle ne savait jamais s'il parlait pour rire ou pour de bon. Un homme qui se soule d'un bout de l'annee a l'autre n'a plus la tete a lui, et il y a des maris, tres jaloux a vingt ans, que la boisson rend tres coulants a trente sur le chapitre de la fidelite conjugale.
Il fallait voir Coupeau craner dans la rue de la Goutte-d'Or! Il appelait Poisson le cocu. Ca leur clouait le bec, aux bavardes! Ce n'etait plus lui, le cocu. Oh! il savait ce qu'il savait. S'il avait eu l'air de ne pas entendre, dans le temps, c'etait apparemment qu'il n'aimait pas les potins. Chacun connait son chez soi et se gratte ou ca le demange. Ca ne le demangeait pas, lui; il ne pouvait pas se gratter, pour faire plaisir au monde. Eh bien! et le sergent de ville, est-ce qu'il entendait? Pourtant ca y etait, cette fois; on avait vu les amoureux, il ne s'agissait plus d'un cancan en l'air. Et il se fachait, il ne comprenait pas comment un homme, un fonctionnaire du gouvernement, souffrait chez lui un pareil scandale. Le sergent de ville devait aimer la resucee des autres, voila tout. Les soirs ou Coupeau s'ennuyait, seul avec sa femme dans leur trou, sous les toits, ca ne l'empechait pas de descendre chercher Lantier et de l'amener de force. Il trouvait la cambuse triste, depuis que le camarade n'etait plus la. Il le raccommodait avec Gervaise, s'il les voyait en froid. Tonnerre de Dieu! est-ce qu'on n'envoie pas le monde a la balancoire, est-ce qu'il est defendu de s'amuser comme on l'entend? Il ricanait, des idees larges s'allumaient dans ses yeux vacillants de pochard, des besoins de tout partager avec le chapelier, pour embellir la vie. Et c'etait surtout ces soirs-la que Gervaise ne savait plus s'il parlait pour rire ou pour de bon.