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Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres

Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres». Краткое содержание книги:

Ce sixième opus nous plonge plus avant dans ce monde du cirque dont Féval a fait l'un de ses univers de prédilection. Saladin, le «fils» d'Echalot et de Similor, a grandi au sein du cirque de Mme Samayoux. Héritant de la mauvaise nature de son père, il est devenu une crapule. En 1852, il enlève une petite fille, Justine, et la confie à Maman Léo et à Echalot, maintenant en ménage, en prétendant l'avoir trouvée. La mère de l'enfant, Lily, une jeune et belle fille du peuple que son amant avait abandonnée, désespérée de n'avoir pu retrouver sa fille, épouse le richissime duc de Chaves, dans l'idée de mener par la suite, grâce à sa fortune, les recherches nécessaires…
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Elle s’arrêta sur ce mot, pressant son front à deux mains comme si elle eût craint d’être folle.

Et en conscience, elle avait raison, celle-là, de compter sur l’empire de sa beauté pour enchaîner à ses genoux l’amant le plus sauvage.

Agenouillée qu’elle était en ce moment, ou plutôt accroupie à demi dans une pose pleine de désordre, ses cheveux bondissant en boucles prodigues par-dessus ses mains pâles qui pressaient ses tempes, les yeux mouillés, le sein frémissant, elle était belle comme ces saintes que créait au temps de croyance le génie des peintres chrétiens.

– La revoir! répéta-t-elle, dans deux jours… peut-être demain! Elle se redressa, éclairée plus vivement par son allégresse, qui la couronnait comme une auréole.

Une dernière action de grâces s’élança de son cœur vers Dieu, puis elle resta muette et souriante – de ce sourire qu’elles ont, quand le cher enfant dort, heureux dans son berceau.

– Petite-Reine! soupira-t-elle, comme elle va m’aimer! je suis sûre que je la reconnaîtrai… ne l’ai-je pas suivie jour par jour, dans ma pensée? dans ma douleur, ne l’ai-je pas vue grandir, changer, embellir? Elle n’a plus ses yeux bleus si clairs, je le sais bien, ses cheveux blonds ont pris une nuance plus foncée… je sais tout cela, j’ai calculé tout cela, je l’ai vue cent fois, je la vois, et si elle entrait en ce moment…

Elle tressaillit au bruit de la porte qui s’ouvrait.

– Une lettre pour madame la duchesse, dit un domestique derrière la draperie fermée.

Lily se leva en soupirant; elle avait presque espéré un miracle. Le domestique lui remit un pli maladroitement façonné et dont le papier grossier n’était pas d’une entière propreté.

– Madame la duchesse, dit-il, a ordonné qu’on ne fit pas attendre les lettres des pauvres.

Elle l’éloigna d’un geste.

Si charitable qu’on soit, les pauvres peuvent tomber mal. Lily, généreuse tous les jours, eût donné, à cette heure, des poignées d’or au premier venu.

Mais on avait tué son beau rêve.

La lettre resta un instant sur le guéridon où elle l’avait jetée, non sans un mouvement de dépit.

Elle la reprit bientôt, pourtant, parce qu’elle était bonne et qu’elle pensa:

– Il attend peut-être.

La lettre était fermée avec un pain à cacheter qui gardait encore des traces d’humidité. Lily l’ouvrit, sans émotion aucune, assurément, car la physionomie du message révélait d’avance son contenu. Ce devait être une supplique, accompagnée d’un certificat d’hospice ou de mairie.

Mais la lettre n’était pas une supplique. Le papier blanc, maculé en plusieurs endroits, ne montrait aucune trace d’écriture.

Il n’y avait, à l’intérieur, qu’un carton oblong qui portait à son revers l’adresse d’un photographe médaillé.

Lily, étonnée, le retourna et faillit tomber à la renverse.

C’était son propre portrait à elle, Lily, fait quinze ans auparavant; le portrait qui tenait dans ses bras une sorte de nuage, parce que Petite-Reine avait bougé en posant.

Mme de Chaves regarda ce portrait pendant plusieurs minutes, immobile de stupeur.

Puis elle sonna violemment.

Sa femme de chambre accourut.

– Pas vous! s’écria-t-elle. Le domestique! je crois que c’est Germain… Germain! à l’instant même!

On chercha Germain qui était retourné à ses affaires, et quand on l’eut trouvé, on l’envoya à madame la duchesse.

– Qui vous a remis ce pli? demanda-t-elle avec une émotion qui dut être remarquée.

– Le concierge, répliqua Germain.

– Faites monter le concierge sur-le-champ.

Le concierge monta, nous ne dirons pas sur-le-champ, ce serait invraisemblable, mais enfin aussi vite que peut le faire un fonctionnaire de cette importance.

C’était, du reste, un beau concierge, comme le faubourg Saint-Honoré sait en produire, un concierge à tête de préfet, à ventre de chef de division qui coûte cher.

Aux demandes de la duchesse, le concierge aurait pu répondre: cela regarde ma femme, mais il se montra bon prince.

– C’est un malheureux, dit-il, mauvaise mine et mal peigné. On l’a fait attendre dehors.

– Et il est encore là? demanda Lily vivement.

– Je prie madame la duchesse de faire excuse, il est parti. Madame, j’entends mon épouse, ayant eu occasion d’aller sur le pas de la porte cochère, le pauvre, qui avait attendu un bon moment, lui a dit:

«- Puisque la duchesse ne veut pas me recevoir aujourd’hui, je reviendrai demain… il a ajouté: la duchesse connaît bien mon nom.

«Et je me souviens de son nom parce qu’il est drôle, s’interrompit ici le concierge; il s’appelle Médor.

– Médor! répéta madame de Chaves d’une voix étouffée.

Elle renvoya le concierge et tomba sur un fauteuil en répétant pour la seconde fois:

– Médor!

Sa tête était faible et le flot de pensées qui se ruait dans son cerveau lui faisait mal.

Quatorze ans auparavant, elle avait laissé ce portrait dans sa chambrette, avec tout ce qui lui appartenait.

Sans doute, elle avait la pensée de revenir ou du moins d’envoyer prendre ces chères reliques, mais les choses avaient marché avec une rapidité inattendue; celui qui l’emmenait ne voulait point lui laisser le temps de la réflexion.

La voiture où elle était montée avec monsieur le duc de Chaves, à la porte de sa maison, l’avait conduite à la gare de chemin de fer du Havre, et une heure après son départ de chez elle, un train express l’emportait vers la mer.

Elle avait regretté bien souvent ces choses abandonnées qui étaient l’amusement de sa douleur: le berceau surtout, le berceau tout plein de jouets, de robes, de collerettes, avec le bouquet de lilas desséché, le lilas de la bonne laitière.

L’autel. – Et comme ce nom de Médor ressuscitait énergiquement tous ces souvenirs!

Médor était là, fidèle et doux, regardant aussi le petit berceau, pleurant aussi, écoutant la plainte de la jeune mère.

Elle n’avait gardé qu’une relique, et elle lui avait bien porté bonheur; c’était le petit bracelet à fermoir en cuivre doré qui avait amené chez elle M. le marquis de Rosenthal.

Et voyez le hasard! la veille du jour, du funeste jour, Petite-Reine avait cassé la monture de son bracelet. Lily l’avait dans sa poche pour le faire raccommoder, et comme depuis la perte de Petite-Reine, la réparation devenait, hélas! inutile, Lily avait toujours gardé le bracelet.

Vous jugez si elle y tenait! il ne fallait rien moins que cela pour la faire aller chez une somnambule.

Le marquis de Rosenthal! – Médor!

Que de choses dans une seule journée!

Mais je ne sais pourquoi la pensée de Médor n’ajoutait point à la joie de Lily et mettait au contraire un doute parmi sa certitude.

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