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Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres

Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres». Краткое содержание книги:

Ce sixième opus nous plonge plus avant dans ce monde du cirque dont Féval a fait l'un de ses univers de prédilection. Saladin, le «fils» d'Echalot et de Similor, a grandi au sein du cirque de Mme Samayoux. Héritant de la mauvaise nature de son père, il est devenu une crapule. En 1852, il enlève une petite fille, Justine, et la confie à Maman Léo et à Echalot, maintenant en ménage, en prétendant l'avoir trouvée. La mère de l'enfant, Lily, une jeune et belle fille du peuple que son amant avait abandonnée, désespérée de n'avoir pu retrouver sa fille, épouse le richissime duc de Chaves, dans l'idée de mener par la suite, grâce à sa fortune, les recherches nécessaires…
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– Je ne vous prie pas de la mettre en mon pouvoir, insista-t-elle pourtant; je ne saurais pas tendre un piège et j’accepte les choses comme vous les avez posées: vous êtes le maître, je vous reconnais pour tel, je vous demande uniquement la possibilité d’embrasser ma fille. Pour cela, je vous paierai le prix que vous voudrez.

– Oh! madame…, fit Saladin en jouant l’offensé.

– Le prix que vous voudrez, répéta madame de Chaves, car nous avons parlé de la fortune de monsieur le duc, mais nous n’avons rien dit de la mienne.

Les yeux de Saladin ne pouvaient pas devenir plus ronds, mais ils s’écarquillèrent. L’affaire entrait encore dans une nouvelle phase.

– Vous ne me direz pas votre secret, poursuivit la duchesse qui s’animait en parlant, je ne saurai pas où est cachée ma fille, ma pauvre chère enfant, sur le sort de laquelle nous discutons ici froidement et pour qui je consentirais à mendier mon pain dans la rue! Nous monterons en voiture, vous me banderez les yeux; je recouvrerai la faculté de voir au moment seulement où je serai en présence de ma fille. Pour cela, je vous le répète, monsieur, et que Dieu me préserve de vous offenser! je vous donnerai ce que vous me demanderez: par contrat de mariage, monsieur le duc de Chaves m’a donné les diamants de sa famille évalués à deux cent mille piastres et la propriété de sa terre de Guarda, dans la province de Coïmbre, en Portugal, qui porte un revenu annuel de cent vingt mille francs.

Saladin dépensait une force de héros à garder son impassibilité. Des gouttes de sueur perlaient sous ses cheveux.

– Madame! madame! dit-il, ai-je si mal réussi à me faire apprécier par vous? je suis le marquis de Rosenthal!

– Vous êtes monsieur Renaud, murmura la duchesse non sans une nuance de dédain. Si vous ne voulez pas, je croirai que vous avez appris par hasard différents épisodes d’une bien triste histoire, je croirai…

Elle s’interrompit et sa voix trembla, tandis qu’elle achevait:

– Je croirai que vous spéculez sur ma fille morte!

Saladin resta un instant étourdi.

La duchesse le mesura du regard et ajouta:

– Répondez ou sortez.

Saladin ne bougea pas, et comme la duchesse se levait, écrasante de dédain, il fit sur lui-même un violent effort.

– Madame! s’écria-t-il, disant pour la première fois la vérité qu’il devait entourer bientôt de nouveaux mensonges, je ne peux pas vous conduire chez votre fille, parce qu’il n’est pas de lieu où puisse vous recevoir votre fille. Nous en sommes arrivés à ce point de parler franchement tous les deux. On ne cache pas aujourd’hui une jeune personne dans les entrailles de la terre, mais sous le masque d’une profession qu’on épaissit encore par un faux nom. Si vous montiez en voiture pour vous rendre chez votre fille, qui sait dans quel humble atelier vous la trouveriez? et entourée de quelles compagnes? Je vous ai dit la vérité, madame, en toutes choses, sauf peut-être en ce qui me concerne personnellement. Ne soyez pas irritée contre moi si j’ai diminué la distance qui sépare un pauvre proscrit allemand de l’héritière d’une grande dame telle que vous. Je suis pauvre, en réalité, voilà où gît mon seul mensonge… et j’ajoute bien vite, car la colère de votre regard me fait peur, tant j’ai de respect pour vous, tant j’ai d’affection pour celle que nous chérissons tous les deux, Justine et moi, j’ajoute bien vite que je vous demande trois jours… est-ce trop? deux jours… et peut-être même moins, non plus pour vous conduire les yeux bandés vers celle que vous avez le droit de voir à visage découvert, mais pour l’amener ivre de bonheur dans vos bras.

Il voyait battre le cœur de la duchesse.

Et certes il avait bien changé de ton depuis la mention faite des deux cent mille piastres de diamants et du domaine de Guarda, dans le pays de Coïmbre, en Portugal.

Il fallait pour qu’il ne tombât pas aux pieds de son opulente belle-mère en lui disant: «Dans une demi-heure, Justine sera sur votre sein», il fallait une impossibilité véritable, et nous verrons bientôt que l’impossibilité existait.

Saladin pouvait être un diplomate assez retors, mais il n’avait pas ce clair coup d’œil qui perce le cœur humain.

Il s’était dit: la première séance se passera en préliminaires.

Comme s’il y avait des préliminaires pour un cœur maternel!

Les choses avaient marché plus vite qu’il ne l’avait cru. Il n’était pas en mesure de livrer.

– Deux jours! répéta la duchesse en se parlant à elle-même: c’est long.

Puis, se tournant vers Saladin, elle ajouta:

– Je vous donne deux jours, monsieur, et puisque vous parlez d’amener ma fille ici, chez moi, je vais ajouter quelque chose aux renseignements que je vous ai fournis sur monsieur le duc de Chaves. Ils sont exacts, seulement, de même que j’avais passé sous silence ma fortune privée, de même j’ai cru devoir taire ma position personnelle vis-à-vis de mon mari. Sachez tout, avant de me quitter: je suis coupable, monsieur, non pas à la façon ordinaire qui pourrait expliquer les soupçons jaloux de monsieur de Chaves, mais coupable à un plus haut degré peut-être, coupable des vices, coupable des folies et des malheurs de celui que j’ai accepté pour époux. Mon pouvoir sur monsieur le duc aurait pu être sans bornes, la tendresse qu’il m’a vouée ressemble à de l’adoration. C’est le chagrin de trouver à ses côtés une froide statue qui l’a jeté tout frémissant de colère et de vengeance au plus profond de l’orgie. Justine, en entrant dans cette maison, peut y trouver un père aussi bien qu’une mère. Il dépend de moi d’arrêter monsieur de Chaves sur la pente de sa ruine, je le sais, j’en suis sûre; bien souvent je me suis reproché de ne l’avoir pas fait; la force me manquait. Mais maintenant, pour ma fille, j’aurai tous les courages; il me semble que je n’aurai même pas besoin de feindre, que mon cœur s’ouvrira et que, pour ma fille, j’aimerai… Si j’aime, monsieur de Chaves fera pénitence à mes genoux, et ma fille aura l’avenir d’une princesse.

Saladin avait remis son carnet sous son bras. L’affaire, qui avait un instant disparu derrière une nuée d’orage, se montrait de nouveau plus brillante que jamais, et chacune de ses facettes étincelait au soleil.

Il y avait de quoi éblouir.

Saladin salua respectueusement la duchesse et lui dit:

– Madame, dans deux jours, et peut-être à demain!

VII Le nuage

Madame de Chaves, restée seule, tomba dans une sorte d’accablement. Elle essaya de résumer en elle-même cette scène, qui changeait si violemment sa vie, afin d’y retrouver, par l’analyse, des motifs vrais d’espérer ou de craindre, mais elle ne le put. Son intelligence s’affaissait en une écrasante fatigue.

Son cœur au contraire semblait grandir dans sa poitrine, et un vent d’irrésistible triomphe le gonflait.

L’exaltation de sa joie eut le dessus et un torrent de larmes noya sa lassitude.

Elle vint s’agenouiller à son prie-Dieu pour y rester un instant en extase. Les paroles de l’oraison lui manquaient, mais son âme entière s’élançait vers Dieu pour rendre grâces.

– Seigneur Jésus! murmura-t-elle dès qu’elle put parler, et sa voix était douce comme jadis, douce comme le chant des jeunes mères, vous m’avez exaucée. Que vous êtes bon! divinement bon! vous devez entendre le cri de ma reconnaissance, et il me semble que je vous vois sourire… Je ne pleurerai plus, Sainte Vierge, moi qui ai tant pleuré, et des larmes si cruelles! Je vais être heureuse! je vais la revoir!

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