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La Vie rêvée d'Ernesto G.

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La Vie rêvée d'Ernesto G.
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– Tu as vingt ans de plus que moi.

– Et toi, comment me trouves-tu ?

– Fatigué.

Ils paraissaient tous tellement grands, alignés sur les marches de l’escalier du sanatorium à les regarder revenir, Helena un peu en avant et Ramon à quelques mètres. Joseph descendit au-devant d’eux, Helena passa sans s’arrêter, il rejoignit Ramon, ramassa la couverture qu’il venait de laisser tomber.

– Je vais traîner combien de temps comme ça ?

– Il faut de la patience, vous savez bien.

Ramon monta les marches avec peine et le souffle court, en prenant appui sur le bras de Joseph. Son garde du corps et Sourek les rejoignirent.

– Ce n’est pas très prudent de partir sans nous prévenir, dit Sourek en espagnol.

– Qu’est-ce qu’il y a ? J’ai plus le droit de me promener ? De quoi vous avez peur ? Que je me fasse tuer par la CIA ?

– Je vous en prie, il y a des oreilles ennemies.

– Il n’y a pas un Américain à cent kilomètres à la ronde !

– On ne les voit pas mais ils sont là.

– Espèce d’imbécile, vous y croyez ! Foutez le camp !

Sourek et le garde du corps remontèrent rapidement les marches et disparurent. Ramon se retrouva seul en face de Joseph.

– Cet abruti a peur que je me fasse enlever par la CIA.

– Vous avez beaucoup attaqué les États-Unis, c’est normal qu’ils ne vous aiment pas.

– Vous savez qui je suis ?

– Ramon Benitez, citoyen uruguayen… ou argentin peut-être.

– Qui vous en a parlé ?

– Vous. Votre passion pour votre compatriote Gardel vous a trahi, et puis un ancien médecin asthmatique couvert de blessures et qui présente quelques ressemblances physiques avec un guérillero connu.

– Je vous en prie, n’en parlez à personne. Vous croyez que je vais récupérer ?

– Je vous le promets. Mais, vous devez être raisonnable.

– Si j’avais été raisonnable, je ne serais pas là.

Je suis argentin mais j’ai oublié l’Argentine. Cela fait si longtemps que j’en suis parti, j’ai l’impression que c’était un autre homme, une autre vie ; en douze ans, un retour de quelques heures seulement et sans revoir les miens ni cette ville que j’aime tant ; Buenos Aires est un tango et moi un Argentin indigne, je ne sais pas danser ; aujourd’hui j’ai si peu d’amis argentins à mes côtés, de vrais amis, comme des frères, pas des connaissances, que souvent je me dis que je suis un étranger dans mon propre pays, je m’en suis détaché, éloigné volontairement, parce que je pensais que, là-bas, rien n’était possible ; pour quelles raisons me suis-je si peu préoccupé de ma terre natale ? l’abandonnant aux réactionnaires et aux militaires. C’est vrai pendant ma jeunesse, je ne m’intéressais pas à la politique, j’ai regardé de loin les mouvements de protestation et l’agitation étudiante, je vivais avec ce sentiment étrange et puissant que mon pays, c’était l’Amérique latine, le continent de la misère, des opprimés et des victimes de l’impérialisme, il y avait pourtant tellement de luttes à y mener, j’ai laissé à d’autres le soin de combattre, ils ont été éliminés si rapidement que c’est comme s’il ne s’était rien passé, nous avons abandonné ceux qui luttent ; ce que nous avons réussi à Cuba, nous aurions pu le faire en Argentine, ce sera notre prochain combat, là-bas tout est possible, le fruit est mûr.

Joseph était mécontent, il ne pouvait le dissimuler, et Helena était mécontente parce qu’il était mécontent après elle. Joseph s’était fait une raison, quand quelque chose lui déplaisait chez sa fille ou chez Tereza, la plupart du temps, il n’en laissait rien paraître et la colère s’évanouissait vite. Le lendemain, il n’y pensait plus, cela ne valait pas la peine de se heurter et de se blesser. Il tenait à ce que l’harmonie règne dans sa famille, s’évertuait à la protéger de ces humeurs qui pourrissent la vie de chaque jour, se disait qu’il était préférable de ne pas s’agresser et pensait qu’il y avait peu de choses, très peu vraiment, qui valaient que l’on se fâche.

Ce soir-là pourtant, son irritation se devinait sur son visage de bronze, sa bouche disparue et ses deux poings posés sur la table, l’incendie ne demandait qu’à se propager et Tereza jetait de l’eau sur la braise qui couvait en monopolisant la conversation et en racontant les derniers potins de la coopérative : Miroslav avait surpris Magda au lit avec Milos, en plein après-midi.

– Vous vous rendez compte ? En plein après-midi !

Probablement aurait-elle réussi à faire passer l’orage si Helena n’avait jugé utile d’en rajouter :

– Mais pour qui ils se prennent ces paysans bornés, ils n’ont pas encore compris qu’ils ne sont pas propriétaires de leurs femmes comme d’une vache ou d’un chien à qui on donne un ordre ?

Oui, tous les efforts de Tereza se révélèrent inutiles, Helena le remarqua aussitôt sur le visage de son père qui devint rouge.

– Ça suffit ! cria-t-il en tapant du poing. (La soupe se mit à tanguer et faillit verser.) Je te préviens, je ne veux plus, tu entends, je ne veux plus que tu sortes avec monsieur Benitez. Je ne peux pas l’enfermer à clef, s’il veut aller faire un tour, qu’il y aille, mais seul !

– J’ai voulu l’aider, c’est tout, il avait l’air tellement perdu.

– Tu n’as pas à te promener avec lui. Sourek peut y aller, ou son garde du corps. Et moins tu auras de contacts avec Ramon, mieux ça vaudra.

– C’est toi qui m’as demandé de donner un coup de main, j’avais autre chose à faire, et de plus intéressant, crois-moi.

– Tu t’impliques trop. Tu dois apprendre à rester à ta place.

– J’ai quel âge, d’après toi ? Je te l’ai déjà dit, Joseph, je suis bientôt majeure et tu n’as pas à me donner d’ordres.

– Tant que tu seras chez moi, tu feras ce que je te dirai.

– Si tu préfères, je peux partir demain.

– Je te dis simplement que tu dois rester à l’écart de cet homme.

– Je ferai ce que je voudrai, tu n’as pas à me dire ce que je dois faire !

Elle se leva, furieuse, jeta sa serviette à terre et quitta la table. Joseph était navré, sa colère était retombée. Helena ouvrit la porte et tomba nez à nez avec Ramon.

– Qu’est-ce que vous voulez ? dit-elle en tchèque.

– Il faut me parler français. J’ai frappé mais personne n’a répondu. J’ai entendu des cris. Tout va bien ?

– Vous désirez quelque chose ?

– Les soirées sont longues, je m’embête dans ma chambre. Je n’ai personne avec qui parler, enfin parler vraiment.

– Entrez, monsieur Benitez, fit Joseph en les rejoignant avec un sourire accueillant.

– Pas de protocole, appelez-moi Ramon, tout simplement.

Peut-être était-ce dû à son état de fatigue mais Ramon n’aimait pas rester seul, il avait besoin de compagnie, il appréciait, comme il leur expliqua, la douceur de leur foyer familial, cette chaleur humaine qui lui manquait aujourd’hui, de parler de choses et d’autres, de rien, de la vie qui passe tout simplement.

Tereza lui proposa une assiette de soupe. Rien ne lui aurait fait plus plaisir mais il avait déjà mangé. Il accepta quand même, elle sentait si bon cette soupe aux pois. Il ramassa la serviette d’Helena, la lui rendit, ils s’assirent autour de la table et poursuivirent le repas en évoquant le temps assez doux pour la saison et la fonte des neiges qui annonçait le printemps, ils en avaient bien besoin après ce méchant hiver.

– Je peux vous demander quelque chose, Joseph ?

– Bien sûr, Ramon.

– Auriez-vous la gentillesse de me passer un disque de Gardel ?

– Qu’aimeriez-vous écouter ?

– Si vous aviez… El día que me quieras.

Joseph apprécia en connaisseur, trouva le disque immédiatement, remonta la manivelle et actionna le bras du phono.

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