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Les mailles du réseau

Электронная книга - «Les mailles du réseau». Краткое содержание книги:

Bienvenue dans les années 2020 !Multinationales toutes-puissantes, complots terroristes, réseaux informatiques, réveil du tiers-monde, ingénierie génétique, retour en force de l’irrationnel, sida, torture, intox, chantage atomique… Toute ressemblance avec la Terre que vous connaissez n’est pas une pure coïncidence.Citoyenne de ce monde dément, Laura Webster a su s’adapter, trouver l’équilibre entre réalité et virtuel. Mais quand elle se retrouve impliquée malgré elle dans le meurtre du représentant d’un État-pirate, une course contre la mort s’engage pour échapper aux mailles du réseau.
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Elle reconnaissait à présent l’endroit où elle se trouvait – elle avait couru à l’autre bout des quais, jusqu’aux docks Victoria-et-Albert, juste à l’ouest d’East Lagoon. Vers le nord, elle avisa les gratte-ciel du complexe de HLM de Tanjong Pagar – immeubles sans grâce, en briques gris brunâtre.

Elle s’assit, respirant à petits coups, toussant, crachant de temps à autre. Elle aurait voulu se retrouver auprès des siens, à l’intérieur du comptoir. Mais il n’était plus question pour elle de les rejoindre. C’était trop dangereux.

Elle les retrouverait en prison, de toute manière. Mieux valait se tirer au plus vite du champ de bataille et trouver le moyen de se faire arrêter. Une bonne prison bien tranquille. Ouais. Ça semblait pas mal.

Elle se releva, s’essuya la bouche. Trois vélo-pousse la dépassèrent en trombe, fonçant vers East Lagoon ; s’y accrochait une masse de rebelles trempés, ahuris. Ils l’ignorèrent.

Elle se mit en route.

Il y avait deux barrages branlants entre elle et Tanjong Pagar. Elle les escalada sous l’averse. Personne ne se montra pour l’arrêter.

Les portes vitrées du complexe d’habitation de Tanjong avaient été dégondées de leur cadre en aluminium. Laura fonça à l’intérieur, écrasant sous ses pas des éclats ronds de verre trempé. L’air froid de la climatisation mordait ses vêtements imbibés.

Elle se trouvait dans un hall plutôt miteux mais propre. Ses sandales en mousse gorgées d’eau laissaient des taches humides sur le lino éraflé. L’endroit était désert ; sans doute les occupants, respectueux du couvre-feu gouvernemental, restaient-ils tapis chez eux, dans les étages. Ici, au rez-de-chaussée, ce n’étaient que boutiques pépères – petits ateliers de réparateurs de cycles, une poissonnerie, une officine de fractionnement sanguin. Chaleureusement éclairées de tubes fluorescents, prêtes à accueillir le chaland mais, pour l’heure, toutes désertes.

Elle perçut un lointain murmure de voix. Tonalités calmes, autoritaires. Elle obliqua dans leur direction.

Les bruits venaient de la vitrine d’un revendeur télé. Des appareils à bas prix, fabriqués au Brésil ou en Maphilindonésie, aux couleurs criardes. On les avait allumés dans tout le magasin ; certains montraient la chaîne gouvernementale, d’autres sautaient convulsivement, déréglés.

Laura se glissa à l’intérieur. Une rangée de clochettes en laiton tressaillit et carillonna. L’odeur d’encens au jasmin était entêtante. Les murs de la boutique étaient tapissés d’images de saines et souriantes vedettes singapouriennes : de bons petits gars en smoking à paillettes et de gentils brins de filles en péplum et chapeau de paille. Laura enjamba précautionneusement l’épave d’un distributeur de chewing-gum renversé.

Une petite vieille d’origine tamoule venait d’investir les lieux. Une grand-mère ratatinée, cheveux blancs, un mètre trente, bossue comme une douairière, les poignets fins comme des os de poulet. Elle s’assit dans un fauteuil de réalisateur en toile, fixant les écrans vides en mâchonnant de la gomme.

« Euh… Bonjour ? » hasarda Laura. Pas de réponse. La vieille avait l’air sourde comme un pot – sénile, même. Laura s’approcha, dans le bruit d’éponge de ses semelles. La vieille sursauta, lui jeta un œil surpris et rajusta son sari, rabattant pudiquement sur sa tête le pan qui lui couvrait l’épaule.

Laura se passa les doigts dans les cheveux ; elle sentit l’eau de pluie lui goutter dans le cou. « Pardon, m’dame, est-ce que vous parlez anglais ? »

Sourire timide de la vieille. D’un doigt, elle désigna une pile de sièges en toile, pliés contre le mur.

Laura en prit un. En travers du dossier s’étalaient les lettres d’aspect farfelu d’une inscription en tamoul – sans doute un mot d’esprit ou une phrase amusante. Laura ouvrit la chaise et s’assit près de la vieille femme. « Hum… Vous m’entendez, au moins, ou bien est-ce que vous… euh… »

La mémé tamoule continua de regarder droit devant elle.

Laura poussa un gros soupir. Ça faisait du bien de s’asseoir.

Cette pauvre vieille abrutie – nonagénaire, au bas mot – était sans doute descendue par hasard, acheter à manger à ses canaris peut-être, trop sourde ou trop gâteuse pour prêter attention au couvre-feu. Et pour découvrir – seigneur – un monde vide.

Avec un geste brusque, la vieille s’enfourna dans la bouche, en catimini, une petite dragée colorée. Du chewing-gum. Elle se mit à mâcher triomphalement.

Laura examina les téléviseurs. La vieille les avait réglés sur tous les canaux possibles.

Soudain, sur la Trois, l’image cessa de sauter.

Avec la rapidité de l’éclair, la vieille dégaina une télécommande. Le porte-parole du gouvernement disparut. Le son de la Trois monta jusqu’à un grondement envahi de parasites.

L’image déchirée provenait d’une vidéo d’amateur. Laura la vit tressauter quand le narrateur retourna le caméscope vers son propre visage. C’était un Chinois de Singapour. Il avait l’air d’avoir dans les vingt-cinq ans, avec des joues d’écureuil, de grosses lunettes et une chemisette à la poche bardée de stylos.

Pas vraiment nul, comme mec, mais franchement pas le genre à crever l’écran. Trop normal. Dans une rue de Singapour, vous le croisiez sans vous retourner.

Le type se rassit dans son gros divan capitonné. Il y avait une croûte accrochée derrière sa tête, une marine. Il sirotait un café et tripotait son micro-cravate. Elle l’entendit déglutir avec bruit.

« Je crois que je suis à l’antenne », annonça-t-il. Laura échangea un regard avec la petite vieille. Air déçu de l’ancêtre. Causait pas anglais.

« Ça, c’est mon magnétoscope, là, dit M. Normal. Y disent toujours : “Le branchez pas à l’antenne collective, vous risquez de brouiller la réception.” Les signaux parasites, vous comprenez ? Alors, c’est ce que j’ai fait. J’émets ! Enfin, je crois. »

Il se resservit du café, d’une main un peu tremblante. « Aujourd’hui, dit-il, ma nana, j’allais la demander en mariage. C’est peut-être pas un canon, et je suis pas non plus le mec super, mais enfin, on manque de rien. Je pense que quand un type a besoin de demander la main d’une fille, ça devrait au moins être possible. Sinon, y a plus rien de civilisé. »

Il se pencha vers l’objectif, ses épaules et sa tête grossirent. « Et puis voilà qu’arrive cette histoire de couvre-feu. J’aime pas trop ça, mais je suis bon citoyen alors je décide, d’accord. Vas-y, fonce, Jeyaratnam. Chope ces salopards de terroristes, donne-leur ce qu’ils méritent, une bonne fois pour toutes. Là-dessus, les flics débarquent dans mon immeuble. »

Il se tortilla un peu sur son siège, une comète lumineuse suivait le reflet de ses verres sur l’écran. « Moi, j’admire un flic. Le flic est un type sympa, nécessaire. Un flic sur la brèche, je lui dis toujours : “Bonjour, l’ami ! Bon boulot, préserve la paix.” Même dix flics, pas de problème. Mais cent, pardon, là, je change d’avis vite fait. D’un seul coup, le quartier tout plein de flics. Des milliers. Plus que les gens normaux. Débarquent dans mon appartement. Fouillent toutes les pièces, toutes mes affaires. Y prennent mes empreintes ; me font même une prise de sang. »

Il montra un pansement adhésif sur le gras de son pouce.

« Me contrôlent avec l’ordinateur, pof-pof, me disent de penser à régler ce PV de stationnement. Et puis là-dessus, ils détalent, laissent la porte grande ouverte, ni au revoir, ni merci, faut dire qu’y z’en ont quatre millions d’autres à aller enquiquiner. Alors, j’allume la télé pour voir les infos. Une seule et unique chaîne, là. M’annoncent qu’on a repris le réservoir de Johore. Si on a tant d’eau que ça, alors pourquoi que tout le sud de la ville est en flammes, apparemment, là ? C’est ce que je me demande. »

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