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Les enfants de Venise

Электронная книга - «Les enfants de Venise». Краткое содержание книги:

« Quand Mercurio s’était jeté dans le canal, Giuditta avait eu la tentation de le retenir. Ou de s’y jeter avec lui. Elle ne voulait pas renoncer à la sensation de sa main dans la sienne. Elle ne voulait pas renoncer à lui. Déjà, les nuits précédentes, dans le chariot, elle avait senti une forte attraction pour les yeux de cet étrange garçon. Qui était-il ? Il n’était pas prêtre, il le lui avait avoué. Quels mots avait-il dits en sautant du bateau ? Elle se souvenait à peine. Sa tête se faisait légère. « Je te retrouverai », voilà ce qu’il avait dit. »
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La petite fille attendait, impatiente, au-dessus d’une marche couverte de vomissures.

« Bon Dieu, dit Isacco, mais où sommes-nous ? »

Donnola rit. « C’est le Castelletto, docteur. Le quartier des putains.

— Bon Dieu, répéta Isacco.

— Vite, pressez-vous, s’il vous plaît ! »

Isacco hocha la tête et commença à monter les marches. Une prostituée maigre, le nez busqué comme le bec d’un aigle royal, ouvrit sa chemise devant lui, montrant un sein flétri et vide sur une poitrine qui évoquait plutôt celle d’un homme atteint de phtisie. Isacco protégea son visage de sa main, fit une grimace et continua de monter.

« Sodomite ! », hurla la prostituée.

Le docteur se retourna. La femme avait la bouche ouverte sur une petite poignée de dents longues et jaunes. « T’aimes pas les femmes, sodomite ? »

Donnola ne put s’empêcher d’éclater de rire. Alors Isacco se mit à rire aussi, pour la première fois depuis des jours. Pas fort. Mais il rit. Et quelque chose bougea dans son âme. D’un pas vif, deux marches à la fois, il dépassa Donnola et rejoignit la petite fille.

« Attendez, docteur ! criait Donnola, haletant dans l’escalier. Du diable si on vous comprend ! Qu’est-ce qui vous arrive tout à coup ?

— Presse-toi !

— Ma parole, cet homme est fou », marmonna Donnola.

Au cinquième étage, traversant toute une foule d’hommes et de femmes, la petite fille guida Isacco dans un couloir étroit et sombre. La plupart des lanternes étaient éteintes ou cassées. Des dizaines de portes ouvraient sur ce couloir, collées les unes aux autres. Certaines étaient ouvertes, et Isacco, en passant, entrevoyait des corps mêlés dans des ébats sommaires sur des couches crasseuses.

La fille de la prostituée passait devant sans montrer le moindre trouble. Arrivée à une petite porte où était peinte la silhouette maladroite d’une femme provocante et dénudée, elle frappa trois fois puis une seule et dit : « C’est moi.

— Tu es seule ? dit une voix faible à l’intérieur.

— Je suis avec le docteur. »

Un sanglot étouffé leur parvint. Puis : « Entre ».

La petite prit une clé qu’elle portait accrochée au cou et la fit tourner dans la serrure. Avant de pousser la porte, elle se tourna vers Isacco. « Guérissez ma mère, docteur… s’il vous plaît. » Et elle se mordit la lèvre inférieure pour arrêter ses larmes. « Et ne lui dites pas que j’ai pleuré », ajouta-t-elle dans un murmure.

Isacco acquiesça. Mais il se sentit de nouveau écrasé par la responsabilité. Il aurait mieux fait de partir en disant à la petite que sa mère était condamnée, et qu’elle souffrirait toutes les peines de l’enfer avant de mourir rongée par la maladie.

« Me voilà », dit Donnola, qui les rejoignit.

Isacco le regarda : « Qu’est-ce qu’on fait ? », lui demanda-t-il à voix basse.

La petite les fixait.

Donnola, sur le moment, ne répondit pas.

« Faites ce que vous avez fait pour Marianna, dit la petite, les yeux rouges. Même si elle meurt… », et elle retint un sanglot. « … Faites-la mourir heureuse comme Marianna. » Puis elle sortit de sa poche un mouchoir vert qu’elle dénoua, et tendit un marquet au docteur.

Isacco avait la tête lourde de tout le vin des jours précédents. Il huma l’air malsain du couloir et regarda le marquet dans la main de la petite fille. C’était une pièce de monnaie qui ne circulait que parmi les enfants et les crève-la-faim. Il referma la paume sale de la petite autour de la monnaie des pauvres.

« Garde-le pour toi », lui dit-il.

Puis il entra.

43

« Mets-toi aux rames, dit Mercurio en sautant dans la Zitella, la barque du pêcheur qui l’avait emmené à Venise la première fois.

— Où vous voulez aller, votre Seigneurie ?

— Rio della Tana, et ensuite Porte de l’Arsenal. »

L’homme hésita. « Rio della Tana ? demanda-t-il d’une voix plus faible. Il n’y a rien… Juste les remparts… »

Mercurio s’assit à la proue et tourna le dos sans répondre.

« Tonio ! », s’écria alors le pêcheur. Un grand gaillard avec une boucle en or à l’oreille gauche apparut. « Appelle ton frère, va falloir ramer. »

Tonio se tourna. « Berto ! Aux avirons ! », cria-t-il.

L’instant d’après apparut un autre gaillard, plus costaud encore, avec la même boucle d’oreille.

Mercurio les regarda. L’idée de se retrouver au milieu de la lagune avec ces deux géants ne lui plaisait guère.

« Monsieur est un ami de Scarabello », dit alors le pêcheur.

Les deux géants s’inclinèrent à la seule écoute de ce nom. « Votre Seigneurie…, lança l’un des deux à l’intention de Mercurio.

— On va à l’Arsenal », dit le pêcheur.

Les frères s’assirent sur le banc central et remontèrent les manches de leur tunique, malgré le froid.

« On ira plus vite si c’est eux qui rament, dit l’homme. Ils sont bonevoglies tous les deux.

— Quoi ?

— On est galériens volontaires, payés à la pièce », répondit Tonio. Il lui montra une marque en cercle sur la peau de son poignet, comme une cicatrice ou un cal. « Même volontaires, on nous enchaîne pendant les batailles, pour qu’on n’ait pas envie de sauter à la mer et de prendre la fuite », ajouta-t-il en riant.

Mercurio hocha la tête devant ce poignet aussi large que son bras.

Le pêcheur largua les amarres et poussa la barque loin du môle. Tonio et Berto se regardèrent pendant la manœuvre, puis prirent une profonde inspiration et plongèrent les rames dans l’eau.

« Et scie… et vogue… et scie… et vogue… », scanda Tonio.

Les rames de vieux hêtre grinçaient sous la poussée puissante des deux frères.

« Doucement, vous allez me les casser ! cria le pêcheur, qui était à la barre. »

Ils se mirent à rire mais ne ralentirent pas.

En un instant, la barque atteignit une vitesse que Mercurio n’avait jamais connue. La proue s’enfonçait avec vigueur dans l’eau qu’elle fendait en deux vagues d’écume. Chaque fois que les rameurs disaient “vogue”, Mercurio devait se tenir au banc pour ne pas tomber, entraîné par la force qu’ils imprimaient à l’embarcation. Il les regarda. Ils avaient l’air de s’amuser, nullement fatigués en dépit de la sueur qui perlait déjà sur leur visage.

Le brouillard ne permettait pas d’y voir à dix pas, mais le pêcheur les guidait avec assurance dans les canaux bordés de joncs. Mercurio ignorait où ils étaient. Ils avancèrent à cette vitesse folle pendant une demi-heure, sans que les deux géants donnent le moindre signe de faiblesse.

Mercurio était plongé dans ses pensées. Il avait déjà étudié un plan pour entrer dans l’Arsenal. Il n’y en avait pas d’autre possible. Comme il n’y avait pas d’autre relation possible avec Scarabello. Pour le moment, cet homme le tenait. Un jour pourtant, tôt ou tard, ce serait lui qui gagnerait, comme avec les curés de l’orphelinat ou Scavamorto ou les gardes du pape.

« On est au rio della Tana, votre Seigneurie », dit le pêcheur.

Mercurio émergea de ses réflexions. Sur sa gauche s’élevaient les remparts de l’Arsenal. Il leva les yeux. Ce serait un sacré plongeon. Mais avec ces deux géants à la rame on pourrait toujours tenter de les suivre, on ne les rattraperait pas. « Je vais avoir besoin de vous. Tous les trois. Dans quelques jours.

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