Histoire de la Russie et de son empire
- Автор: Геллер Михаил Яковлевич
- Год: 2015
- Язык: французский
- Год: Perrin
- Жанр: История
Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
Devenu sujet du roi de Pologne, Andreï Kourbski ne cesse pas un instant de se considérer comme russe, autrement dit orthodoxe. Il combat Moscou mais déteste et méprise la Pologne, accuse catholiques et protestants d’« innovations et oscillations mécréantes », oppose avec orgueil la pure langue slave – le russe – à « la barbarie polonaise ». Ne se sentant de devoir envers quiconque, Andreï Kourbski, cinq ans après sa fuite, prend part à la guerre contre Moscou aux côtés de Sigismond II Auguste, puis décide d’influer sur la politique étrangère russe. Il s’adresse à un agent de l’empereur allemand en Pologne pour suggérer une union entre l’Empire et le souverain russe, contre le sultan. Informé de la proposition par son agent, l’abbé Czyr, Maximilien se montre extraordinairement intéressé : une année durant, des pourparlers ont lieu entre Kourbski et un représentant de l’empereur. S’ils n’ont aucune chance d’aboutir, le prince n’étant pas mandaté par Moscou, ils montrent la certitude du transfuge d’être habilité à les mener et sa conviction de chaque seconde que Moscou se doit de guerroyer au sud17.
K. Waliszewski note que les idéaux de Kourbski furent réalisés en Pologne et qu’il s’agissait d’« idéaux anarchiques, dangereux et mortels pour son pays ». L’historien polonais conclut son chapitre sur Kourbski par ces mots : « Dans la lutte entre l’ancien et le nouvel ordre, Kourbski fut le champion le plus brillant du passé. » Mais voir dans le programme d’Andreï Kourbski une « défense du passé » implique de placer l’action d’Ivan le Terrible en prise directe sur l’avenir. Le conflit opposant Ivan le Terrible et le prince Kourbski peut être perçu comme celui de deux modèles : moscovite et polonais, autocratique et monarcho-républicain.
La correspondance entre le tsar de toute la Russie et son vassal infidèle excède largement le cadre d’une querelle personnelle entre deux anciens amis devenus ennemis irréconciliables. Déjà, N. Kostomarov posait la question du but visé par la réponse d’Ivan le Terrible aux accusations de Kourbski. L’auteur de l’article La Figure du tsar Ivan Vassilievitch le Terrible18 s’étonne : est-il pensable que le tsar eût voulu persuader Kourbski de reconnaître qu’il avait raison en tous points et que ceux tombés en disgrâce et persécutés étaient coupables ? Les historiens du XXe siècle, qui ont étudié les différentes copies des lettres, en sont venus à la conclusion que les missives du tsar concernaient moins que tout le prince traître. La première d’entre elles est intitulée : Missive souveraine du tsar à tout son royaume de Russie, relative à la trahison du prince Andreï Kourbski et de ses compagnons parjures. Les noms des « compagnons » en question sont connus ; ce sont ceux des émigrés qui ont fui Moscou et les persécutions du tsar. Une émigration politique se forme en Lituanie. « Pour la première fois depuis de longues années, l’opposition eut la possibilité d’exprimer ouvertement ses besoins, d’opposer au point de vue officiel ses propres revendications19. »
Spécialiste de l’opritchnina, S. Vesselovski note que la correspondance de Kourbski et du tsar nous est parvenue par le biais de multiples copies gardées en divers endroits, et en vient à la conclusion qu’elle fut « une lutte à caractère de pamphlet entre le tsar et le traître, visant, de la première à la dernière ligne, un large public, et avant tout l’opinion de l’État polono-lituanien20 ». Dans les limites de l’État moscovite, les destinataires en étaient les « cercles instruits », autrement dit les monastères avec lesquels Kourbski, partisan de toujours des « non-thésauriseurs », était lié.
10 L’opritchnina
Ayant pris en horreur les cités de sa terre… et toute la terre de son État, [le tsar] scinda cette dernière en deux, comme d’un coup de hache.
Chronique universelle, 1617.
Cette troupe satanique, par toi réunie pour la perte des chrétiens.
Le métropolite PHILIPPE à IVAN, 1568.
L’opritchnina est l’armée royale… une année progressiste.
Joseph STALINE, 1947.
En février 1565, un oukaze du tsar divise l’État moscovite, le fend en deux « comme d’un coup de hache », pour reprendre l’image de la Chronique universelle de 1617. La plus grande partie, qui prend le nom de zemchtchina (la « terre », le « pays »), conserve l’ancienne administration ; dans l’autre, l’opritchnina (la « réserve »), tout le pouvoir est entre les mains du tsar. Le mot russe opritch, qui désigne d’abord la part de biens revenant à une veuve, s’ancre solidement dans la langue après l’apparition des néologismes opritchnina et opritchnik, devenus synonymes de pouvoir impitoyable et sans limites. Durant les années staliniennes, les responsables de la culture, qui doivent répondre à la « commande d’État », s’efforcent, sur l’injonction personnelle du Guide, de présenter l’opritchnina comme un phénomène « progressiste ». Ils y réussiront temporairement.
L’opritchnina est l’invention la plus étonnante du Terrible ; elle frappera l’imagination des contemporains du tsar et des générations suivantes. L’oukaze relatif au partage de l’État restera en vigueur sept ans et demi, mais l’opritchnina deviendra le symbole du règne d’Ivan IV et déclenchera une polémique sur les moyens et les fins, le sens du décret imposé par le souverain et ses conséquences.
Le débat s’ouvre dès le XVIe siècle et se poursuit de nos jours. Les faits en sont connus. La chronique officielle les rapporte et des témoins nous en ont laissé le récit ; la chronique en donne les grandes lignes, les contemporains des événements précisent les détails, décrivent le comportement des acteurs, victimes et bourreaux. Que les témoins, pour la plupart, soient des étrangers ayant à régler des comptes avec le tsar et Moscou, donne un tour particulier à leur relation. L’Allemand Heinrich Staden1 est un opritchnik enrichi durant les années de l’opritchnina et qui, après la suppression de cette dernière, perd le domaine dont il avait la jouissance ; les aventuriers livoniens que sont Johann Taube et Helert Kruze2, commencent, eux, par effectuer des missions diplomatiques pour Ivan le Terrible, puis trahissent le tsar et se réfugient en Lituanie. Albert Schlichting3, Allemand servant dans l’armée polonaise au temps de la guerre de Livonie, se retrouve prisonnier à Moscou. Il est le seul, parmi les témoins étrangers, à connaître le russe, ce qui lui permet d’être employé comme interprète par un Belge, médecin personnel du tsar. En 1570, Schlichting s’enfuit en Pologne et y écrit ses carnets de l’opritchnina. Son récit fait sensation au Vatican : le pape Pie V renonce à son projet d’entamer des pourparlers avec Ivan sur l’union des Églises. Pour Hugh F. Graham, historien anglais du XXe siècle, Schlichting inaugure la longue série des « écrits antirusses » ; mais un historien russe de notre temps considère que le récit de l’Allemand, « malgré toutes ses erreurs, ses inexactitudes et ses outrances parfois fantastiques, produit une impression favorable parce le mensonge haineux, la calomnie volontaire, dont est empreinte la lettre des courtisans liflandiens Taube et Kruze, en sont absents4 ».