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Histoire de la Russie et de son empire

Электронная книга - «Histoire de la Russie et de son empire». Краткое содержание книги:

Fruit de plus de dix ans de travail, ce maître-livre raconte la riche et grande histoire de la Russie, des origines à la fin de l’URSS, en passant par l’établissement d’une autocratie impérialiste assise sur la force de l’orthodoxie et d’un nationalisme conquérant. Un classique dont l’ampleur et l’intelligence se conjuguent avec un rare bonheur d’écriture, ici présenté dans une édition entièrement revue et augmentée d’une préface inédite de Marie-Pierre Rey.
Michel Heller (1922-1997), né en Biélorussie, a été arrêté, puis déporté durant six ans, avant d’émigrer en Pologne, puis en France, où il a notamment enseigné l’histoire et la littérature soviétiques à l’université Paris-IV-Sorbonne.
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La chronique expose en détail le déroulement des événements. Le 3 décembre 1564, un train de centaines de traîneaux chargés du trésor du souverain, de précieuses reliques sacrées (icônes, crucifix) prises aux églises, quitte Moscou, emportant le tsar, la tsarine Maria Temrioukovna – une Kabardine, épousée par Ivan peu après la mort d’Anastassia –, les tsarévitchs et les familiers de la cour, avec femmes et enfants. Ayant erré quelque temps aux environs de la capitale, le tsar s’arrête au Faubourg d’Alexandrov (Alexandrovskaïa sloboda). Un mois plus tard seulement, le 3 janvier 1565, Ivan adresse à Moscou, à l’intention du métropolite Athanase et du gouvernement resté sur place, une lettre et « une liste ; or dans cette liste étaient décrites les trahisons des boïars et des voïevodes, et de toutes sortes d’employés des prikazes ».

Un mois durant, Moscou ne sait ni ne comprend ce qui se passe. Les souverains moscovites ont en effet coutume, même lorsqu’ils s’absentent peu de temps, de nommer des hommes pour conduire l’État. Ivan, lui, a abandonné Moscou sans désigner personne, laissant la ville privée de gouvernement. Terrifiés, les Moscovites qui ont gardé le souvenir des luttes sanglantes durant les années d’enfance et de jeunesse du tsar, craignent une émeute de la populace et l’arbitraire des boïars. En même temps que la lettre adressée à ces derniers et au métropolite, le tsar envoie une autre missive aux marchands ainsi qu’« à toute la chrétienté de la ville de Moscou ». Une délégation conduite par le métropolite et composée d’ecclésiastiques, de boïars et « de toutes sortes de Moscovites », se rend alors au Faubourg d’Alexandrov, afin de prier le tsar de revenir sur le trône.

La députation doit écouter les accusations que le tsar formule à l’encontre, non pas d’individus précis, mais, pour reprendre une formule moderne, de la structure d’État, de tous les « hommes de service », du premier boïar au dernier clerc. Le tsar les charge de tous les péchés de l’univers, depuis le pillage du Trésor jusqu’à la trahison des intérêts de l’État en politique extérieure. Ivan pose comme condition à son retour à Moscou que tous, sans exception, acceptent de lui laisser un pouvoir illimité. Cela implique que le clergé renonce à son droit traditionnel d’intercéder en faveur des hommes tombés en disgrâce, et les boïars aux très anciennes garanties d’une justice princière véritablement équitable. En même temps, le tsar exige la possibilité de créer une troupe personnelle de « réserve » (l’opritchnina), autrement dit une cour à part, pour bien marquer la rupture avec la précédente, symbole d’un système contre lequel Ivan s’élève. Le territoire de « réserve » que s’adjuge le tsar devrait permettre d’assurer l’entretien de la nouvelle cour et de la troupe. Au cas où ces conditions seraient repoussées, Ivan menace de renoncer au pouvoir.

Toutes les conditions posées par le tsar sont unanimement acceptées et, au début de février, Ivan IV rentre triomphalement à Moscou. Conçu depuis bien longtemps et soigneusement préparé, le coup de force a réussi. Le petit-fils d’Ivan III a réalisé l’utopie : il détient désormais ce pouvoir absolu, illimité, que prônaient Philothée et Ivan Peresvetov. Un système de pouvoir autocratique sans frein s’instaure, tel que la Russie n’en a jamais connu.

Taube et Kruze notent qu’à son retour après deux mois d’absence, Ivan est presque méconnaissable : il n’a plus ni cheveux ni barbe. Certains historiens expliquent ce phénomène par les tourments d’un tsar qui, croyant fanatiquement au caractère divin de sa fonction, supportait mal l’idée d’une éventuelle abdication. D’autres explications sont possibles. Le tsar auquel Kourbski, dans ses lettres, reproche souvent sa couardise, qu’il dit toujours prêt à « prendre ses jambes à son cou et se cacher », craignait peut-être que son coup de force n’échouât.

Ivan ordonne la construction des Quartiers de l’opritchnina (juste en face du Kremlin), il s’entoure de conseillers nouveaux, soigneusement choisis, et de la « troupe satanique » des opritchniks, puis entreprend de passer à la réalisation de ses plans.

Quels sont-ils et, surtout, contre qui le coup de force était-il dirigé ? La réponse qui vient aussitôt à l’esprit – contre ceux qui limitaient le pouvoir du tsar – est insuffisante, parce que trop générale et suscitant d’autres questions. Le point de vue de N. Karamzine, qui dénie à l’opritchnina des visées étatiques et n’y voit que la manifestation des qualités personnelles du Terrible, a fait école. Au milieu du XIXe siècle, Constantin Kaveline réhabilite l’opritchnina, « institution calomniée par les contemporains et incomprise des générations suivantes ». Représentant de l’« école historico-juridique » qui voit l’histoire russe comme une paisible évolution du « mode patrimonial » vers le mode étatique, Kaveline formule une théorie appelée, avec quelques réfutations et modifications, à être reprise par nombre d’historiens : « L’opritchnina fut la première tentative pour créer une noblesse de service vouée à remplacer l’ancienne noblesse patrimoniale fondée sur le sang, et pour faire entrer le mérite personnel dans la conduite de l’État5. » Contemporain de l’historien, l’écrivain Alexis Tolstoï exprime la même idée, de façon plus littéraire : « […] Le tsar priait avec zèle. Il demandait à Dieu la paix pour la Sainte Russie, implorait le Seigneur de le laisser combattre la trahison et l’insubordination, de lui accorder sa bénédiction afin qu’il pût mener à bien cette tâche de grande sueur : ramener au même niveau puissants et faibles, de sorte qu’en Russie nul ne fût plus haut que les autres, que tous vécussent dans l’égalité et qu’il fût ainsi le seul à les dominer tous, pareil au chêne se dressant dans la plaine nue. » Le comte Tolstoï perçoit le processus de la même façon que l’historien libéral Kaveline, mais il l’évalue différemment. Pour Kaveline, l’opritchnina est une affaire d’État, progressiste ; pour Alexis Tolstoï, c’est une révolution égalitaire qui n’a aucune chance d’aboutir. Car, affirme l’écrivain : « Deux épis ne peuvent pousser de la même façon, les montagnes escarpées ne peuvent être ramenées au niveau des collines, et la terre ne saurait exister sans boïars6. » L’historien et l’écrivain reconnaissent la même fin à l’opritchnina : la lutte contre les boïars et leur pouvoir qui restreint celui du tsar.

La rareté des sources empêche les historiens de percer les secrets de l’époque d’Ivan le Terrible. On ne peut qu’émettre des hypothèses, sur la base des quelques témoignages laissés par les contemporains et les chroniqueurs officiels. Sergueï Platonov (1860-1933), l’un des plus brillants spécialistes des XVIe-XVIIe siècles, considère que presque toutes les possessions territoriales princières, du moins les plus centrales, furent englobées dans l’opritchnina qui sapa la puissance boïare, privée de ses domaines. S. Vesselovski (1876-1952), auteur d’importantes études sur l’histoire de l’opritchnina, réfute « la conception compliquée et alambiquée de S.F. Platonov7 » : examinant le territoire de l’opritchnina, il en déduit que cette dernière n’était pas dirigée contre la haute noblesse, qu’elle se résuma à la suppression de personnes physiques et ne fut en rien une rupture avec l’ancien ordre. L’historien Rouslan Skrynnikov, auteur de très nombreux travaux sur l’histoire des XVIe-XVIIe siècles (en particulier, nous l’avons vu, d’une biographie d’Ivan le Terrible), a découvert une nouvelle source d’information : les registres fiscaux – les cadastres – de la région de Kazan où furent déportées nombre de victimes de l’opritchnina. Rouslan Skrynnikov estime avoir « définitivement percé l’énigme de l’opritchnina8 ». Les registres de quelque cent quatre-vingts personnes (avec leurs familles) se retrouvèrent dans l’exil de Kazan. Près des deux tiers des exilés portaient un titre princier. Le coup le plus dur, conclut Skrynnikov, fut porté contre la noblesse de Souzdal, sommet de l’aristocratie russe, « qui cernait le trône en muraille serrée », prenant la monarchie en otage. La pratique de l’opritchnina, consistant à expulser les propriétaires des terres qui lui étaient cédées, eut pour effet d’« anéantir les domaines princiers. La catastrophe fut telle qu’aucune des amnisties ultérieures de même que la rétrocession partielle des terres patrimoniales aux princes en disgrâce, ne purent en effacer les conséquences9 ».

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