Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres
- Автор: Феваль Поль Анри
- Серия: Les Habits Noirs #6
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres». Краткое содержание книги:
– Madame, dit-il délibérément, je suis venu ici pour vous rendre votre fille. J’ai trouvé d’abord en vous une grande joie, la joie naturelle à une mère; maintenant vous voilà inerte et comme anéantie.
Il semble qu’un obstacle étranger à moi se soit mis entre votre fille et vous. Je ne vous comprends plus, madame, et cependant il faut que je vous comprenne.
– C’est vous-même, répondit Lily, qui avez mis cette tristesse dans ma joie. Au premier moment, j’ai été tout entière au bonheur, au plus grand, au seul bonheur que je puisse encore éprouver sur cette terre. Mais à mesure que vous parliez, j’ai compris qu’un dernier rempart me séparait de ma fille, et je cherche en moi-même les moyens de faire évanouir cet obstacle. J’y parviendrai peut-être, j’y parviendrai sûrement. Que ce soit pour elle ou pour vous, monsieur, vous exigez des garanties. Poursuivez, je vous prie, votre interrogatoire; quand vous saurez tout, absolument tout, je vous montrerai le fond de ma conscience et vous jugerez.
Saladin n’était pas homme à éprouver de l’enthousiasme, néanmoins il se sentit vaguement ému tant il y avait d’amour profond sous la froideur apparente de ces paroles.
Cette femme qui restait maintenant glacée devant lui eût donné, il le sentait, plus que son sang pour un seul baiser de sa fille.
– Nous nous comprenons admirablement, reprit-il, et le nœud de la question est monsieur le duc de Chaves. Si vous croyez devoir me communiquer, à son sujet, quelque chose de nouveau, je vous écoute.
– Monsieur de Chaves, répondit la duchesse d’un ton lent et rassis, est l’homme le meilleur et le plus cruel que j’aie rencontré jamais. Il adore à genoux, il outrage avec une brutalité féroce; sa générosité n’a point de bornes, mais il est cupide à ses heures comme un sauvage bandit de l’Amérique du Sud. C’est un gentilhomme, plus que cela, c’est un très grand seigneur, mais c’est un laquais aussi quand la passion le conseille mal. Je ne sais pas ce qu’un grand amour partagé aurait pu faire de monsieur de Chaves.
– Et il n’a jamais été aimé? murmura Saladin.
– Il a toujours été haï, dit la duchesse avec une sorte de dureté. Saladin croyait qu’elle allait poursuivre, elle fit une longue pause. Il était impossible de voir sans admiration la beauté tragique de son pâle visage.
– Moi qui lui dois beaucoup, reprit-elle avec un douloureux effort, j’ai peur de ses mains où il y a du sang. Ses vices me repoussent, ses fureurs m’épouvantent, et je n’ai jamais pu voir en lui…
Elle s’arrêta encore, mais cette fois, brusquement.
Les yeux de Saladin brillaient.
Il attendit un instant. Quand il vit que la duchesse se refusait à poursuivre, il prit son parti, disant sans trop de regret et d’un ton d’affaires:
– Sa fortune, s’il vous plaît?
– Il est encore très riche, répliqua la duchesse. Sur six termes de paiement réglés après la vente de ses domaines dans la province de Para, il a reçu deux termes seulement.
– À quelle somme se montent ces termes?
– À trois cent mille piastres ou quinze cent mille francs.
– Peste! fit Saladin, c’est un joli denier, et ses domaines devaient faire un beau morceau de terre. Dois-je penser que les deux premiers termes payés ont été dissipés?
– En presque totalité, répondit madame de Chaves. La vie de monsieur le duc est un tourbillon. Les échos de ses folies furieuses arrivent parfois dans ma solitude, mais jusqu’à ce jour j’y ai donné peu d’attention. Il joue et perd comme un insensé; le sourire d’une femme lui ferait prodiguer des tonnes d’or, et il y a en outre sa grande affaire des émigrants: la Compagnie brésilienne.
– Ah! interrompit Saladin, l’histoire où est mêlé ce précieux Annibal Gioja?
La duchesse approuva d’un signe de tête.
– Nous avions dit que nous y viendrions, reprit Saladin, mais avant d’entamer ce chapitre, je désirerais savoir quelles sont les dates de paiement des termes de trois cent mille piastres.
– Je les connais, parce que je les redoute, repartit la duchesse, il y a toujours, vers cette époque, redoublement d’orgies. Le troisième paiement doit avoir lieu ces jours-ci, nous sommes à échéance.
Saladin ne prit point de notes, mais quiconque eût observé sa physionomie aurait pu jurer qu’il n’en avait pas besoin. C’était encore une nouvelle face de l’affaire.
– Arrivons, s’il vous plaît, dit-il, au vicomte Annibal et à la Compagnie brésilienne, cela m’intéresse, quoiqu’il me semble probable que le brillant Napolitain s’occupe encore d’autres choses auprès de Son Excellence.
– L’affaire de l’émigration, répondit madame de Chaves, est une affaire comme toutes celles que nous voyons aujourd’hui. Elle a trait encore à nos biens du Brésil, non pas, bien entendu, aux domaines de la province de Para, déjà vendus, mais à d’autres, plus reculés vers le sud-ouest. C’est une société par actions, dont la fondation a coûté de grosses sommes à monsieur le duc, et qui garantit des terrains labourables aux gens d’Europe qui consentent à s’établir au Brésil.
– Y a-t-il eu déjà, demanda Saladin, un versement opéré sur les actions?
– Je l’ignore, répliqua madame de Chaves.
Saladin rassembla ses notes et les mit en ordre dans son carnet. La duchesse le regardait faire, plus froide que lui, en apparence, désormais.
– J’avais espéré mieux, dit Saladin qui se disposait évidemment à prendre congé; je ne vois pas pour madame la marquise de Rosenthal une garantie suffisante dans la situation qui m’est présentée.
– Et n’ayant pas, ou ne voyant pas cette garantie suffisante, interrompit madame de Chaves sans aucun symptôme d’amertume, vous séparez la fille de la mère…
– Par intérêt pour la fille, acheva Saladin.
– Par intérêt pour la fille, répéta la duchesse, c’est bien ainsi que je l’entends, car autrement ce serait une infamie.
Saladin s’inclina. Il savait bien qu’il ne s’en irait pas sans avoir le dernier mot de madame la duchesse. Celle-ci reprit:
– Vous m’avez mise en garde contre les excès d’un premier mouvement, contre ce rêve que pourrait faire une mère d’appeler à son aide la justice du pays, pour avoir raison d’un mariage illégal, en définitive, puisqu’il fut contracté, sans le consentement des parents, avec une mineure qui venait d’atteindre sa quinzième année.
Saladin sourit.
– Toutes ces questions me sont familières, dit-il, j’y ai songé beaucoup, et quoiqu’il fût possible de répondre judiciairement à une action pareille, j’ai préféré mettre «Mme Renaud» (il appuya sur ce dernier mot) en lieu de sûreté. Elle a peut-être même encore un autre nom, de même que moi, car nous ne sommes pas ici au confessionnal, chère madame. Je vous le dis dans la sincérité de mon cœur: je suis maître de la situation, j’en suis maître dans toute la force du terme. Je trouverais des gendarmes à votre porte, je serais entouré par eux que, du milieu de leur rang, je me retournerais pour vous dire encore: je suis maître de la situation! et la seule chose qui me fâche c’est que la situation ne soit pas meilleure.
– Voulez-vous me laisser voir ma fille? demanda tout à coup madame de Chaves.
Chose véritablement singulière, Saladin n’était pas préparé à cette question, la plus naturelle de toutes. Il fut troublé si visiblement que madame de Chaves se demanda si toute cette longue scène n’était pas une fantasmagorie.