La Vie rêvée d'Ernesto G.
- Автор: Guenassia Jean-Michel
- Серия: Epub commercial #18
- Год: 2012
- Язык: французский
- Год: Asohar - TAZ
- Жанр: Прочая древняя литература
Электронная книга - «La Vie rêvée d'Ernesto G.». Краткое содержание книги:
– Est-ce que je suis libre ou est-ce que je suis en prison ? hurla Ramon à Sourek qui ne se permettait pas de rétorquer. Comment peut-on m’interdire quoi que ce soit ! Pour qui se prend-il ce toubib ! Vous avez intérêt à arranger cela au plus vite ou ça ira mal pour vous. Et je vous préviens, je veux pouvoir fumer ! Et des cigares !
Ramon partit en claquant la porte, l’officier alla voir Joseph dans son bureau et, sous le sceau du secret, se confia à lui.
– Je suis obligé de vous révéler, professeur, que Ramon Benitez est un camarade très important, une personnalité même, les instructions le concernant viennent de…
Il ne finit pas sa phrase, le visage soudain paralysé, avec son index il désigna à plusieurs reprises le plafond en opinant de la tête.
– Je connais le président Novotný, j’ai soigné sa femme et son fils, je lui en toucherai deux mots.
– Vous m’avez mal compris, poursuivit Sourek en baissant la voix, cela vient de beaucoup plus haut encore, du plus haut qu’on puisse imaginer…, du sommet de l’Union soviétique. Il parle d’égal à égal avec… On ne peut rien lui refuser. Vous ne pouvez rien lui interdire.
– Lieutenant, un malade, c’est un malade. Vous me l’avez confié parce que je suis le seul médecin dans ce pays à pouvoir le soigner. Il va mieux mais il n’est pas tiré d’affaire. Croyez-vous qu’on vous pardonnera s’il fait une rechute ?
Sourek devint le souffre-douleur de Ramon qui n’arrivait à rien dire à Joseph. Quand ce dernier l’auscultait et lui demandait : « Y a-t-il un autre problème dont vous voudriez me parler ? » Ramon réfléchissait quelques secondes avant de répondre : « Je ne vois pas, non, tout va bien. » Puis il s’en prenait à ce pauvre lieutenant, hurlait, l’insultait, lui lançait au visage ce qui lui tombait sous la main, et Sourek n’avait d’autre solution que de venir négocier avec Joseph qui conservait un calme qui l’étonnait lui-même et répondait : « Non, c’est non ! »
Ramon tournait dans sa chambre comme un guépard en cage, en zigzags irréguliers, se cognait au lit, heurtait le fauteuil, allait en quatre pas de la fenêtre à la porte, s’asseyait trente secondes, se relevait, regardait par la fenêtre le morne paysage enneigé et se rongeait les ongles qu’il avait pourtant très courts.
Quand on frappait, il répondait en espagnol, et Sourek ou son garde du corps apparaissait. Il leur claquait la porte au visage et s’énervait, toujours en espagnol. Il criait à suffoquer, avait des quintes de toux que son nébuliseur ne parvenait plus à calmer.
On tapa à la porte, il cria : « ¡Que pasen4 ! » On ne lui obéit pas, il ouvrit à Helena.
– Je n’en peux plus, lâcha-t-il, à bout de souffle. J’ai de l’électricité qui me traverse le corps. Je ne supporte pas de rester enfermé. Je crois que je vais mourir ici.
– Bon, on va aller faire un tour.
– Votre père ne veut pas que je sorte.
– Je m’arrangerai avec lui, dit-elle en prenant la couverture en laine blanche et verte dans l’armoire. (Elle la lui ajusta sur les épaules.) Vous ressemblez à un empereur romain.
– Il ne va pas être content.
– On ne va pas discuter pendant des heures. Allez, on y va.
Elle lui fit signe de passer, il sortit dans le couloir. Elle disparut à l’étage du dessus un instant et revint, vêtue de son manteau. Ils prirent l’escalier intérieur, passèrent par l’économat. Elle ouvrit la porte, un vent froid leur sauta au visage.
– Mettez la couverture sur votre tête… Comme on fait avec les nourrissons.
Elle se saisit des pans de la couverture et l’emmitoufla complètement, laissant juste une ouverture pour les yeux. Elle lui tendit la main.
– L’escalier est mal orienté, ça gèle sans arrêt, il faut faire attention.
Ils descendirent avec précaution les marches brillantes, il s’appuyait sur elle, de son autre main il s’accrochait à la rampe. Ils arrivèrent en bas, elle réajusta la couverture.
– Tenez-la. Vous n’avez pas froid ?… (Un Non sortit de la couverture.) On va vers la coopérative. Si vous vous sentez fatigué, vous me prévenez.
Helena leva la tête et aperçut Joseph qui, derrière la fenêtre de son bureau, les bras croisés, les suivait du regard. Il lui sembla immense, il ne répondit pas à son signe de la main.
Quelques trous de ciel bleu apparaissaient et un pâle soleil éclairait les nuages. La route avait été dégagée jusqu’au sanatorium, la neige noircie, repoussée dans les champs, s’accumulait sur un bon mètre, les congères commençaient à fondre, l’eau ruisselait comme s’il avait plu. Ils marchèrent en silence, côte à côte, de la buée sortait de la fente de la couverture. Au bout de cent mètres, le sanatorium disparut derrière le tournant, elle prit trois mètres d’avance, l’attendit, il rabattit la couverture sur ses épaules, il était ébouriffé et transpirait.
– Ça va ?
Il fit signe que oui, il respirait rapidement.
– On continue ? demanda-t-elle.
– Est-ce que vous fumez ?
– Oui.
– Vous n’avez pas une cigarette ?
Elle le fixa avec un sourire étonné. Elle allait lui dire qu’il exagérait, il la devança :
– Vous savez, dans l’état où sont mes poumons, cela ne changera rien.
Il y avait dans les yeux noirs de cet homme un mélange de fragilité et de détermination, d’enfance et de désespoir, quelque chose qu’elle n’avait jamais vu avant et qui la bouleversa.
– Je vous en prie.
Elle sortit son paquet de Petra du manteau, lui donna une cigarette, en prit une aussi. Elle gratta une allumette, il inclina la tête pour l’allumer, inspira une longue bouffée, ferma les yeux et souffla la fumée avec ravissement.
– Oh, merci. Vous ne pouvez pas savoir à quel point ça fait du bien.
– On va continuer à se vouvoyer longtemps ?
– Je ne crois pas, non. J’ai les pieds tout mouillés.
Elle baissa la tête, ses chaussures noires de ville émergeaient dans la gadoue.
– Surtout, ne le dis pas à ton père.
Le retour fut plus long, la couverture glissait, un pan traînait sur le sol mouillé, Ramon la remettait sans cesse sur ses épaules, il avait chaud et froid en même temps, il avançait plus lentement, la respiration hachée, il avait oublié son nébuliseur.
– Je ne sais pas ce que j’ai.
– C’est peut-être la cigarette, non ?
– Tu n’as pas honte de m’en avoir donné une ? Tu ne sais pas que je suis asthmatique ?
Elle allait répondre quand elle vit ses yeux brillants, elle chercha son paquet dans sa poche, alluma une cigarette.
– Tu en veux une ? Mais avec ce que tu as, je te le déconseille. Les pieds, ça va ?
– Ils sont glacés. Tu es très belle, tu sais.
– Quel âge as-tu, camarade ?
– Arrête de m’appeler camarade, je vais avoir trente-huit ans.
– Tu pourrais être mon père.
– Quel âge a ton père ?
– Cinquante-six ans.
– Je pourrais être son fils aussi.