Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #3
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304349
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:
La désapprobation, et même la souffrance de sa mère, loin de toucher Jenny, l’aiguillonnaient :
— « Et si ça m’est égal, à moi, d’être malheureuse avec lui ? Ça ne regarde pas Daniel ! Ça ne regarde que moi ! Je ne demande pas de conseils ! Peu m’importe ce que les autres pensent ! Je n’ai plus à consulter personne, personne, maintenant que je l’ai, lui ! »
Mme de Fontanin reçut ce nouveau coup, et pâlit. Ce qui la poignait le plus, c’était de sentir combien l’offense était consciente, volontaire. L’Esprit du Mal, l’Esprit des Ténèbres, s’était installé au cœur de son enfant ! Elle jeta vers Dieu un appel atterré. Elle commençait à ne plus pouvoir se défendre contre la contagion de cette ambiance envenimée ni refouler la colère qui la gagnait. Elle réussit cependant, un moment encore, à garder un ton de fermeté prudente :
— « Tu as toujours eu ta complète indépendance morale, Jenny. Tu le sais bien : depuis que tu as l’âge d’entendre la voix de ta conscience, je ne t’ai imposé aucune volonté ni même aucun conseil pressant. Aujourd’hui encore, tu peux te croire libre d’agir sans prendre mon avis. Mais, moi, j’ai le devoir… »
— « Je t’en prie, maman ! »
— « … j’ai le devoir de te parler, fût-ce en vain… le devoir de te prémunir contre toi-même… Jenny… Mon enfant… Je fais appel au meilleur de toi-même… Est-il possible que tu aies perdu toute notion du bien et du mal ? Ouvre les yeux, reprends-toi ! Tu es victime d’un inconcevable égarement… Tu en es à ce point où tu t’abandonnes à ta passion, non seulement sans remords, mais comme si cet abandon était une manifestation de… de force… de courage… de noblesse… » Elle s’essoufflait. Elle eut la sensation cuisante qu’elle était au-dessous de sa tâche ; trop fatiguée… qu’elle faisait fausse route, qu’elle ne disait pas ce qu’elle devait dire ni avec l’accent qu’il eût fallu… Elle se serait arrêtée peut-être, si, à ce moment, la vue de Jenny étendue n’avait brusquement fait resurgir devant ses yeux la vision du couple enlacé sur le divan de Daniel.
— « Tu devrais avoir honte ! » balbutia-t-elle.
— « Je t’en prie, maman ! » répéta Jenny, avec une dureté chargée de menace.
— « Honte ! » reprit la pauvre femme qui, cette fois, ne se maîtrisait plus. « Toi, Jenny ? Ma petite fille, mon enfant !… Tu as profité de ce que tu étais seule pour céder à tous les entraînements !… » Elle regretta soudain la voie où son indignation l’entraînait, et, coupant court, changea de direction : « Est-ce en quelques jours qu’on prend une décision aussi grave, aussi lourde de conséquences ? Une décision qui engage toute une vie ? Et non seulement ta vie à toi, mais la nôtre… Celle de ton frère — la mienne… Car, enfin, c’est tout notre avenir commun qui est en jeu ! Y as-tu même pensé ! Non ! Tu étais… Tu as… »
— « Assez, maman ! Assez ! Assez ! »
— « Tu as perdu la tête ! Tu as agi comme une enfant ! » lança Mme de Fontanin, à bout de course. Et la phrase qu’elle se répétait sans cesse lui jaillit enfin des lèvres : « Rien de bon ne peut sortir de là ! »
Jenny sentit monter en elle une violence froide, qui la souleva comme une lame de fond, et, brusquement, la mit debout. Ah, comme elle jugeait sa mère, aujourd’hui ! Incompréhension, sécheresse, égoïsme !
— « Veux-tu que je te dise ? » articula-t-elle, en s’avançant vers Mme de Fontanin. « Si quelqu’un de nous ne voit pas clair en lui, c’est toi ! Oui ! Tu penses à ton avenir, pas au mien ! Il y a une chose que je découvre, maintenant : c’est que tu ne m’as jamais aimée que pour toi, pour toi seule ! C’est la jalousie qui te dresse contre nous ! Tu es jalouse ! Jalouse ! Tu ne songes qu’à une chose : pouvoir me garder égoïstement près de toi !… Eh bien, n’y compte pas ! Trop tard ! Je regrette d’avoir à te faire cette peine. Mais, autant que tu l’apprennes le plus tôt possible : Jacques part, ce soir, pour la Suisse. Et moi… — je m’en vais avec lui ! »
— « Ce soir ? Pour la Suisse ? » murmura Mme de Fontanin, d’une voix à peine perceptible.
— « Ce n’est pas un coup de tête : nous étions décidés, avant ton retour. C’est le dernier train qui… »
— « Toi ? Ce soir ? »
— « Oui, tout à l’heure ! »
— « Non ! N’y compte pas, Jenny ! Ça, non ! »
— « Il n’y a rien à dire, rien à faire, maman », répliqua Jenny, d’une voix cinglante. « Personne, maintenant, ne nous fera changer d’avis ! »
— « Je m’y oppose ! Tu entends ? »
Pour toute réponse, la jeune fille haussa les épaules.
— « Tu m’entends, Jenny ? Je te défends de partir ! »
— « C’est inutile d’insister, maman… Je te répète… D’ailleurs, au lieu de me désapprouver, tu devrais… si seulement tu avais un peu de cœur… »
— « Si j’avais un peu de cœur ?… » balbutia-Mme de Fontanin. Elle oubliait tout le reste, pour ne retenir que ces mots affreux.
— « Oui ! si tu avais vraiment souci de mon bonheur », cria Jenny, perdant tout contrôle d’elle-même ; « si tu m’aimais pour moi, eh bien, aujourd’hui, tu… »
Cette fois, Mme de Fontanin n’eut pas la résistance d’en supporter davantage. Elle prit son front entre ses mains, et enfonça ses doigts dans ses oreilles pour échapper à cette voix qui la transperçait. « Ce n’est pas la Créature qui décide, c’est l’Éternel », pensa-t-elle, en fermant les yeux. « Mon Dieu, que Ta volonté soit faite ! »
Elle entendit un bruit sourd, et releva craintivement la tête. Jenny avait quitté la chambre, en claquant la porte. Son chapeau, son voile, n’étaient plus sur le lit.
« Il faut prier… prier », se disait Mme de Fontanin.
Elle ne parvenait pas à écarter la vision de Jenny, telle qu’elle l’avait vue là, hors d’elle, insolemment dressée…
— « Mon Dieu », supplia-t-elle, « aide-moi, donne-moi la force !… Rien n’est irréparable… Nous ne devons jamais désespérer de Tes créatures… » Lentement, deux fois de suite, elle se récita la parole sainte : Il ne faut pas regarder aux choses visibles, mais aux invisibles. Car les visibles ne sont que pour un temps ; mais les invisibles sont éternelles.
Enfin, au premier moment d’hébétude succéda, au contraire, une activité d’esprit inattendue. Brisée, les épaules rondes, les mains jointes, elle restait enfoncée dans sa bergère, immobile. Mais son cerveau travaillait avec lucidité. Elle s’efforçait patiemment à un premier examen de conscience. Ainsi qu’elle faisait toujours aux heures d’épreuves, elle s’appliquait à analyser sa douleur, à en circonscrire les contours, à en faire, pour ainsi dire, une chose définie qui se puisse détacher, qui se puisse offrir à Dieu. Tout ce qui n’est pas offert est perdu…
Le départ de Jenny pour la Suisse n’était pas ce qui la bouleversait le plus. Elle ne parvenait d’ailleurs pas tout à fait à y croire. Ce dont, à tort ou à raison, elle souffrait surtout, c’était d’avoir été trompée. La blessure, la vraie, la profonde blessure, était là. Elle avait cru, naïvement, que sa tendresse compréhensive, la liberté qu’elle avait laissée à Jenny, même au temps où celle-ci n’était encore qu’une enfant, avaient créé, entre elle et sa fille, une telle habitude de confiance réciproque, que Jenny ne pourrait jamais prendre aucune résolution grave sans l’avertir, sans quêter son assentiment. Or, à l’heure la plus décisive de sa vie, Jenny s’était cachée d’elle ; profitant même de son absence, elle avait agi avec la dissimulation d’une jeune fille élevée dans la plus rigide dépendance, et qui, par un geste de révolte, se libère enfin d’une tutelle étroite, incompréhensible, impatiemment subie. Naturellement, malgré la douloureuse scène qui venait d’avoir lieu, Mme de Fontanin ne doutait pas de l’affection de sa fille ; pas plus qu’elle ne sentait diminuée son affection maternelle. Non : c’était dans sa confiance qu’elle se sentait atteinte. Une confiance comme celle qu’elle avait mise en Jenny reste à jamais mutilée quand elle a été aussi brutalement trahie. Autant de tendresse qu’autrefois, oui. La même confiance ? Non, jamais plus.