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Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]

Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:

À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique. Tandis que la guerre est sur le point de ravager l'Europe, Jacques tente désespérément de sauver la paix, mais l'assassinat de Jaurès précipite le monde dans l'horreur, horreur à laquelle le jeune homme se refuse. Antoine, lui, participe au conflit. En 1918, survivant condamné par les gaz des champs de bataille, il comprend enfin le sens de la vie de son frère et les limites de la sienne.
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« Oui… », se dit Jacques. « Ils n’ont pas pensé qu’il y a des moyens plus rapides d’amener la paix !… »

— « En France aussi, vous trouveriez quelques îlots qui tiennent encore », murmura-t-il, d’un ton détaché, comme si ces questions ne le concernaient plus. « Vous devriez garder le contact avec la Fédération des métaux, par exemple. Il y a là des hommes. Tu as entendu parler de Merrheim ?… Il y a aussi Monatte, et le groupe de la Vie ouvrière. Ceux-là n’ont pas flanché… Et vous en trouveriez d’autres : Martov… Mourlan, avec les types de l’Étendard… »

— « En Allemagne, il y a Liebknecht… Richardley s’occupe déjà avec lui. »

— « À Vienne, aussi… Hosmer… Par Mithœrg, vous devriez pouvoir… »

— « Mithœrg ? » coupa l’Italien. Il s’était levé. Ses lèvres tremblaient. « Mithœrg ? Tu ne sais donc pas ?… il est parti ! »

— « Parti ? »

— « Pour l’Autriche ! »

— « Mithœrg ? »

Saffrio baissa les paupières. Sur son beau masque romain, se lisait une douleur nue, animale.

— « Le jour où Mithœrg est revenu de Bruxelles, il a dit : “Je retourne là-bas.” Nous tous, nous avons dit : “Tu es fou, voyons ! Tu es déjà condamné pour déserteur !” Mais, lui, il disait : “Justement. Un déserteur, ça n’est pas un lâche. Un déserteur, il revient quand il y a la guerre. Je dois aller !” Moi, je lui ai dit : “Pour faire quoi, Mithœrg ? Pas pour devenir soldat ?” Je n’avais pas compris !… Alors, il a dit : “Non, pas pour devenir soldat. Pour être un exemple. Pour qu’ils me fusillent, devant tous !…” Et, voilà. Le soir, il est parti… »

La phrase se perdit dans un sanglot.

— « Mithœrg ? » balbutia Jacques, le regard perdu. Après une pause de quelques instants, il se tourna vers l’Italien : « Maintenant, va lui dire que je suis là, veux-tu ? »

Resté seul, il répéta, à mi-voix : « Mithœrg… » Mithœrg avait fait quelque chose ; Mithœrg avait fait tout ce qu’il pouvait faire… Tout ce qu’il pouvait pour se prouver qu’il restait fidèle à lui-même !… Et il avait choisi un acte exemplaire, auquel il avait sacrifié sa vie…

Quand Saffrio redescendit, il fut stupéfait de surprendre sur le visage de Jacques comme le reflet d’un sourire qui tardait à s’effacer.

— « Tu as bonne chance, Thibault ! Il veut bien… Monte ! »

Jacques s’engagea, derrière l’Italien, dans l’escalier en spirale qui partait de la droguerie. Au dernier étage, Saffrio s’effaça, et, désignant au fond du grenier un réduit cloisonné de planches :

— « Il est là… Va seul, c’est meilleur. »

Meynestrel tourna la tête vers la porte qui s’ouvrait. Il était allongé sur son lit, le visage luisant ; ses cheveux noirs, collés par la sueur, faisaient paraître le crâne plus petit, le front plus bombé. Il tenait un journal au bout du bras pendant. Au-dessus de lui, une tabatière s’ouvrait sur un carré de ciel embrasé. L’air était étouffant. Des journaux dépliés traînaient sur le carrelage, jonché de cigarettes à demi fumées.

Meynestrel n’avait pas répondu au sourire de Jacques, dont l’élan s’était arrêté net, à mi-chemin du lit. Mais, d’un mouvement vif, qui n’était pas celui d’un rhumatisant, — (« c’est oune pretesto », songea Jacques) — il s’était mis debout. Il portait une combinaison d’aviateur en toile bleue déteinte dans laquelle il était nu ; le col ouvert laissait voir un thorax velu et décharné. Il était mal tenu, presque sale : ses cheveux, trop longs, relevaient du bout, formant sur la nuque un retroussis plumeux, pareil au croupion des canards.

— « Pourquoi es-tu revenu ? »

— « Qu’est-ce que je pouvais faire là-bas ? »

Meynestrel s’était adossé à la commode ; les bras croisés, il regardait Jacques, en triturant sa barbe. Un nouveau tic faisait sans cesse cligner l’œil gauche.

Jacques, totalement démonté par cet accueil, poursuivait au hasard :

— « Là-bas, vous n’imaginez pas ce que c’est, Pilote… Toute réunion est interdite : plus de meetings… La censure : pas un journal qui veuille, qui puisse, publier un article d’opposition… À la terrasse d’un café, j’ai vu écharper un type qui n’avait pas assez vite salué le drapeau… Que faire ? Des tracts dans les casernes ? Pour être coffré le premier jour ? Quoi ? Sabotage ? Pas mon genre, vous savez bien… D’ailleurs, faire sauter un dépôt d’obus, un train de munitions, quand il y a des centaines de dépôts, des milliers de trains… Non. Pour le moment, rien à faire là-bas ! Rien ! »

Meynestrel haussa les épaules. Un sourire sans vie effleura ses lèvres.

— « Ici non plus ! »

— « Ça dépend ! » répliqua Jacques, en détournant les yeux.

Meynestrel ne parut pas avoir entendu. Il se retourna vers la commode, trempa sa main dans la cuvette et se mouilla le front. S’avisant alors que Jacques, faute de siège libre, était resté debout, il débarrassa l’escabeau, encombré de paperasses. Le regard voilé qu’il promenait autour de lui était celui d’un obsédé. Il revint vers le lit, s’assit au bord du matelas, les bras ballants, et soupira.

Puis, soudain :

— « Elle me manque, tu sais… »

L’accent, net, quasi indifférent, ne marquait rien qu’une constatation.

— « Ils n’auraient pas dû faire ça », murmura Jacques, après une hésitation.

Cette fois encore, Meynestrel n’eut pas l’air d’entendre. Mais il se releva, poussa du pied un journal, marcha jusqu’à la porte, et, pendant quelques minutes, tirant la jambe comme un insecte blessé, il arpenta la chambre dans sa longueur, avec un mélange de fébrilité et de nonchalance.

« À ce point changé ? » pensa Jacques. Il doutait encore. Il observait d’autant plus librement Meynestrel, que celui-ci paraissait avoir oublié sa présence. Le visage, maigri, avait perdu son expression de force concentrée, de lucidité toujours en éveil. Les yeux restaient mobiles, mais sans éclat ; et le regard s’était étrangement adouci, au point de refléter par moments une sorte de sérénité, de paix. « Non », se dit aussitôt Jacques, « pas de sérénité : de lassitude… De cette paix négative qu’apporte la lassitude. »

— « Ils n’auraient pas dû ? » répéta enfin Meynestrel, sur un ton vaguement interrogatif. Il esquissa un haussement d’épaules, sans interrompre ses allées et venues. Puis, brusquement, il s’arrêta devant Jacques : « S’il y a une notion que je n’ai plus, aujourd’hui, après tout ça, — c’est bien celle de la responsabilité ! »

« Tout ça… » Jacques eut l’impression que Meynestrel ne songeait pas seulement à ce qui lui était arrivé, pas seulement à Alfreda, à Paterson, mais à l’Europe, à ses dirigeants, à ses diplomates, aux officiels du parti ; et peut-être à lui-même, à son poste déserté.

Le Pilote fit encore une fois le trajet d’un mur à l’autre, revint s’étendre sur son lit, et murmura :

— « Au fond, qui est responsable ? responsable de ses actes, de soi-même ? Connais-tu quelqu’un de responsable ? Moi, je n’en ai jamais rencontré. »

Un long silence suivit ; un silence opaque, oppressant, qui faisait corps avec la chaleur, avec la lumière implacable.

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