Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #3
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304349
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:
Dans la voiture, les gens se passionnaient :
— « Hardi, les gars ! » — « Maggi, c’est un Prusco… », dit le monsieur à lorgnon. « Un colonel de uhlans, même !… L’Action française l’a dénoncé depuis longtemps ! Il n’attendait que la mobilisation pour faire son coup ! » — « Paraît que ce matin, rien qu’à Belleville, il a empoisonné plus de cent gosses, avec son lait ! »
Jenny voyait le va-et-vient du bélier ; elle entendait ses coups sourds contre le rideau de fer. Enfin la tôle céda. À l’intérieur, des carreaux volèrent en miettes. La foule, amassée devant la boutique, exultait : « À bas l’Allemagne ! Mort aux traîtres ! » Au coin de la place, un peloton d’agents cyclistes avait mis pied à terre ; ils surveillaient la scène de loin, sans intervenir. Après tout, la France était attaquée ; le peuple se faisait justice lui-même : il n’y avait qu’à laisser faire.
Enfin, le tramway atteignit la gare de Lyon.
La cour était pleine de monde. Jenny, traînant son bagage, fonça dans la foule, et gagna la buvette, où elle s’installa.
Par la baie largement ouverte, un jour cruel entrait à flots dans la salle. Tapie dans un angle du fond, elle serrait l’une contre l’autre ses mains moites ; et, bien qu’il fût beaucoup trop tôt pour qu’elle pût espérer voir arriver Jacques, elle ne quittait pas la porte du regard. La chaleur était étouffante. L’inconfort de cette banquette de cuir, après les secousses du tramway, rendait tous ses membres douloureux. L’éclat de la lumière l’aveuglait. Des gens ne cessaient d’entrer, de sortir, à contre-jour ; d’autres passaient sur le trottoir, marchant vite, poussant eux-mêmes leurs chariots de bagages. Elle s’interrompit pour saisir sa mallette qu’elle avait posée près d’elle, et la glissa sous la table ; puis elle la remit sur la banquette et recommença à guetter. Ses gestes incohérents trahissaient sa fébrilité. Pendant le trajet, elle avait réussi à s’étourdir ; maintenant, elle était sans recours contre elle-même ; et l’obligation de rester là, une heure peut-être, seule, livrée à cette effervescence intérieure, l’emplissait d’une intolérable angoisse. Elle s’ingéniait à faire travailler son esprit sur des riens, à multiplier de petites pensées inoffensives ; mais elle sentait voleter autour de son cerveau, comme un rapace dont les cercles vont se rapprochant, l’idée terrible qu’elle avait jusque-là pu tenir à distance… Pour se défendre, elle s’appliqua, un instant, à examiner les objets disposés devant elle, à compter les croissants de la corbeille, les morceaux de sucre de la soucoupe. Puis elle ramena son regard vers la porte, et suivit les allées et venues des gens. Une femme en cheveux, grisonnante, franchit le seuil ; elle avisa, près de l’entrée, la première table libre, s’accouda lourdement, sa tête entre ses paumes. Et, aussitôt, Jenny se sentit happée par le souvenir qu’elle écartait, qui n’attendait qu’une occasion pour fondre sur elle… Sa mère lui apparut, telle qu’elle l’avait laissée, au fond de sa bergère, les mains pressées sur les tempes. Que faisait-elle maintenant ? Penserait-elle à déjeuner ? Jenny l’imagina dans la cuisine en désordre, devant les assiettes sales, les deux couverts… Et ce fut elle, cette fois, qui, fermant les yeux, pencha son front entre ses mains.
Quelques minutes passèrent sans qu’elle fît un mouvement… Tu es jalouse !… Si tu avais un peu de cœur… Elle se répétait ses propres paroles ; elle ne parvenait plus à comprendre comment elle avait pu les prononcer ; ni comment, après l’avoir fait, elle avait pu partir !
Lorsqu’elle souleva enfin la tête, ses traits étaient calmes, durs, et, sur ses joues, la pression des doigts laissait des traces sensibles. « À quoi bon réfléchir », se dit-elle ; « c’est ça que je dois faire, et rien d’autre. » Elle demeura, un moment encore, les prunelles fixes, sans voir, écrasée sous le poids de sa résolution. Elle n’hésitait plus que sur un point : ce geste, cet impérieux devoir, attendrait-elle l’arrivée de Jacques, avant de l’accomplir ? Pourquoi ? Pour le consulter ? Gardait-elle donc le lâche espoir qu’il la dissuaderait ? Non : sa décision était irrévocable. Alors, le plus urgent, n’était-ce pas d’abréger le martyre maternel ?
Elle redressa le buste, et appela le garçon :
— « D’où peut-on envoyer un pneumatique ? »
— « La poste ? Elle doit être ouverte, un jour pareil ! Tenez, vous la voyez d’ici : le réverbère bleu… »
— « Gardez mon bagage. Je reviens. »
Elle partit en courant.
En effet, le bureau était ouvert ; des civils, des militaires, assiégeaient les guichets. Elle se fit donner un petit bleu, et, tout d’un trait, elle écrivit :
« Maman chérie, j’étais folle, je ne me pardonnerai jamais la peine que je t’ai faite. Mais toi, je te supplie de comprendre, d’oublier. Je reste. Je renonce à accompagner ce soir Jacques en Suisse. Je ne veux pas te laisser seule. Lui, c’est le dernier délai, il faut bien qu’il parte. Je le rejoindrai plus tard. Avec toi, j’espère. N’est-ce pas ? Tu ne refuseras pas de partir, avec moi, pour que je le retrouve ?
« J’aurais dû rentrer tout de suite, courir t’embrasser. Mais, ces dernières heures avant son départ, ce serait trop dur de ne pas les passer toutes avec lui. Ce soir, je reviendrai près de toi, et je t’expliquerai tout, maman chérie, pour que tu me pardonnes.