Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #3
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304349
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:
Jacques parut sortir d’un rêve :
— « Moi ? » fit-il. « Non. Ce soir, c’est le dernier délai pour les étrangers qui se débinent. Nous filons tous les deux en Suisse… J’étais venu vous dire adieu. »
Mourlan regarda Jenny, puis Jacques :
— « Ah ? Tu t’es décidé ?… En Suisse ? Oui… Tu as raison… » Il avait soudain l’air très ému, bien qu’il fût persuadé que cela ne se voyait pas. « Eh bien », reprit-il d’un ton bourru, « allez ! Et tâchez de nous faire du bon travail là-bas ! Bonne chance, mes petits ! »
Jacques se sentait dans un état d’effervescence et de confusion intérieure qui lui faisait impérieusement souhaiter un peu de solitude.
— « Maintenant, Jenny, il faut être raisonnable et m’écouter », murmura-t-il, dès qu’ils furent dans la rue. Il avait pris le bras de Jenny, et, penché vers elle, parlait avec une douce autorité : « Tu auras mille choses fatigantes à faire encore avant ce soir. Tu es fatiguée. Il faut rentrer chez toi. Ne dis pas non. Il faut que tu te reposes… Dix heures et quart. Je vais te reconduire… J’irai seul à l’Huma. Et puis, j’ai à me renseigner sur les formalités de ton départ. En deux heures, tout sera fait… Tu veux bien ? »
— « Oui », dit-elle.
C’était vrai qu’elle était dans un état très pitoyable : épuisée, fiévreuse, profondément meurtrie dans sa chair. Elle avait attendu, longtemps, assise dans le petit square, sur ce banc dur qui lui brisait les reins, à l’endroit même où Jacques lui avait dit : « Aucun être n’a jamais été aimé comme vous l’êtes par moi ! » Plongée dans une douloureuse torpeur, elle s’était rappelé tous les détails de cette soirée, si proche, si éloignée déjà, et tous les jours qui avaient suivi — jusqu’au brutal miracle de cette nuit… Et, lorsque, après deux heures d’attente, elle avait enfin vu Jacques surgir au haut des marches, avec son visage tourmenté, combatif, son regard absent, elle avait compris qu’ils n’étaient pas à l’unisson, et elle en avait éprouvé un violent chagrin. Sans rien oser lui dire de sa longue rêverie, elle avait écouté le récit du départ d’Antoine ; elle s’était laissé emmener, à pied, jusque chez Mourlan. Mais elle n’en pouvait plus. L’accompagner ailleurs, elle n’en aurait pas eu le courage… Elle aspirait à rentrer chez elle, à s’allonger parmi les coussins, à reposer son corps endolori.
Les tramways étaient très espacés, mais, par chance, le service fonctionnait encore. De la Bastille, ils purent gagner, sans avoir à marcher, le haut du boulevard Saint-Michel. Jacques la soutint jusqu’à l’avenue de l’Observatoire, et ils se séparèrent devant la porte.
— « Je te laisse… Je reviendrai, entre une heure et deux. » Il sourit : « Nous ferons notre dernière dînette parisienne… »
Mais il n’avait pas franchi vingt mètres, qu’il entendit, derrière lui, une voix oppressée, méconnaissable :
— « Jacques ! »
En deux bonds, il eut rejoint jenny.
— « Maman est là ! »
Elle le regardait avec égarement.
— « C’est la concierge qui m’a arrêtée… Maman est revenue, ce matin… »
Ils se dévisageaient, le cerveau vidé brusquement de toute idée. La première pensée de Jenny fut pour le désordre qu’ils avaient laissé là-haut, le lit de Daniel défait, les objets de toilette de Jacques dans la salle de bains…
Puis, en un clin d’œil, sa décision prit forme. Elle lui saisit le bras :
— « Viens ! »
Son visage était clos, indéchiffrable. Elle répéta, comme si c’était tout simple :
— « Viens. Monte avec moi. »
— « Jenny ! »
— « Viens ! » répéta-t-elle presque durement.
Elle paraissait tellement résolue, et il se sentait l’esprit si nébuleux, la volonté si abolie, qu’il la suivit, sans autre résistance.
Elle grimpa les étages, devant lui, très vite ; elle avait oublié sa fatigue ; elle semblait impatiente maintenant d’en finir.
Mais, sur le palier, elle s’arrêta avant d’introduire la clef. Elle chancelait. Ils entendirent, dans le silence, leurs deux respirations essoufflées. Elle ne prononça pas un mot. Elle se raidit, ouvrit la porte, saisit Jacques au poignet, l’étreignit avec force, et l’entraîna derrière elle dans l’appartement.
LXXV
Mme de Fontanin avait passé la matinée chez elle, dans un état de trouble que, même aux pires heures de sa vie conjugale, elle n’avait jamais connu.
La porte de la chambre de Daniel, par bonheur, était close ; et la pauvre femme aurait pu se persuader qu’elle avait été le jouet d’un cauchemar, si le désir de se préparer une tasse de thé ne l’avait conduite dans la cuisine : en apercevant les deux couverts, elle avait instinctivement fermé les yeux, fait demi-tour, et elle était revenue se réfugier dans sa chambre.
Aux minutes d’abattement, succédaient des instants d’une fébrilité somnambulique. Lorsqu’elle eut quitté ses vêtements de voyage, revêtu une vieille robe d’intérieur, rangé la pièce, accompli avec application toutes sortes de gestes inutiles, elle voulut se contraindre à l’immobilité, et s’installa dans sa bergère, près de la fenêtre aux persiennes ensoleillées. Il fallait à tout prix qu’elle retrouvât la possession d’elle-même. Pour l’y aider, sa petite bible, restée dans sa valise, lui manquait. Elle alla chercher, sur une étagère, l’ancienne bible de son père : un gros volume noir, lourd, dont le pasteur de Fontanin avait empli les marges de signes et de références. Elle l’ouvrit au hasard, et s’efforça de lire. Mais son esprit, rétif, fuyant le texte, s’abandonnait malgré elle à un défilé incohérent d’images et d’idées, où la pensée de Daniel se mêlait aux souvenirs des hommes d’affaires de Vienne, des tribulations de son voyage, des gares remplies de troupes ; associations confuses, que finissait toujours par dominer cette vision du lit où Jenny et Jacques dormaient enlacés. Le bruit des convois qui passaient sur les boulevards voisins ébranlait les murs, se répercutait dans sa tête, enveloppait sa rêverie d’un accompagnement sinistre. Pour la première fois de son existence, une impression de peur, de panique, pesait sur elle, sans qu’elle pût réagir : la sensation qu’elle était prise, entraînée dans un tourbillon ; que des désordres terrifiants saccageaient l’Europe, son foyer ; que l’Esprit du Mal triomphait dans le monde.
Elle entendit soudain remuer dans la direction de l’antichambre ; puis, aussitôt, elle perçut des pas dans le couloir. Ses traits se figèrent. Elle n’avait pas la force de se lever ; elle redressa seulement le buste. La porte s’ouvrit, et Jenny, singulièrement pâle sous son voile de deuil, entra, l’œil fixe, la figure ravagée.
La vue de sa mère, si calmement installée à sa place habituelle, dans sa robe à ramages, la bible sur ses genoux, surprit la jeune fille, et la bouleversa : c’était tout son passé, qui, après des années d’absence, lui sautait au visage. Sans réfléchir, sans s’occuper de Jacques qui, derrière elle, hésitait à la suivre, elle courut vers sa mère, l’entoura de ses bras, et, pour se rapprocher davantage, se laissant glisser sur le tapis, elle appuya son front contre la robe.
— « Maman… »
La tendresse, la pitié, délivrèrent instantanément Mme de Fontanin de son angoisse ; son cœur se gonfla d’indulgence ; et, du même coup, le secret qu’elle avait surpris lui apparut sous un jour différent ; non plus comme un scandale : comme une faiblesse. Elle se penchait déjà vers l’enfant retrouvée, elle allait la prendre dans ses bras, recevoir ses aveux, mesurer avec elle le désastre, comprendre, secourir, guider, — mais, brusquement, sa respiration s’arrêta : une ombre avait bougé sur le mur du couloir… Jenny n’était pas seule ! Jacques était là ! Il allait paraître !… Sa main, posée sur la nuque de Jenny, se crispa. Elle ne détachait plus son regard de cette porte ouverte. Quelques secondes passèrent. Le voile de crêpe répandait sa senteur amère et forte… Enfin la silhouette de Jacques se dressa dans l’encadrement. De nouveau, la vision du lit, des deux visages pâmés, vacilla devant les yeux de Mme de Fontanin.