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Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]

Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:

À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique. Tandis que la guerre est sur le point de ravager l'Europe, Jacques tente désespérément de sauver la paix, mais l'assassinat de Jaurès précipite le monde dans l'horreur, horreur à laquelle le jeune homme se refuse. Antoine, lui, participe au conflit. En 1918, survivant condamné par les gaz des champs de bataille, il comprend enfin le sens de la vie de son frère et les limites de la sienne.
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Elle, au contraire… Avant de rejoindre la chambre de sa mère, elle s’était glissée sur le balcon, pour voir Jacques quitter la maison ; et elle s’inquiétait déjà qu’il tardât tant. Elle l’aperçut enfin qui sortait de la porte cochère, et, sans souci des passants, des convois qui embarrassaient la chaussée, s’élançait comme un possédé vers le boulevard Saint-Michel. Elle le suivit des yeux jusqu’à ce qu’il eût disparu. Mais il ne se retourna pas.

Restée seule, Mme de Fontanin avait appuyé sa tête au dossier de la bergère, et elle était demeurée quelques minutes comme pétrifiée. Elle ne parvenait pas à formuler une pensée claire ; mais son impression se concrétisait dans cette phrase vague, qu’elle se répétait avec accablement : « Rien de bon ne peut sortir de là… » Elle continuait à voir, côte à côte, Jacques et Jenny, dressés devant elle, semblables à deux fûts d’une même souche. Puis, par une involontaire association, elle revit l’austère salon de son père, et, dans l’embrasure d’une fenêtre, jeune et conquérant, cambré dans une jaquette claire gansée de noir, un Jérôme fiancé, qui lui souriait. Avec quelle assurance ils s’élançaient alors, eux aussi, vers l’avenir ! Comme ils faisaient bien front, tous deux, contre la famille ! Auprès de lui, comme elle se sentait invincible !… Elle retrouvait d’emblée son exaltation de jadis, ses illusions, sa certitude d’être heureuse, sa conviction qu’ils étaient les premiers à connaître pareils transports. Et, loin d’éprouver à cette évocation dérisoire un sentiment de rancune ou seulement de mélancolie, elle en était radieusement illuminée, autant que si ces promesses de bonheur eussent été tenues par la vie.

Elle tressaillit en entendant sa fille revenir. Ce pas résolu, la façon dont Jenny referma la porte, son visage tendu, son regard absent, fanatique, comme brûlé et brûlant à la fois, lui firent peur.

Pensant trouver dans la tendresse le seul exorcisme efficace, elle balbutia craintivement :

— « Embrasse-moi, ma chérie… »

Jenny rougit légèrement : elle avait encore à la bouche le goût des lèvres de Jacques. Elle fit semblant de n’avoir pas entendu, occupée qu’elle était à retirer son chapeau, son voile, et à les porter sur le lit. Puis, cédant à sa fatigue, elle avisa la chaise longue, au fond de la chambre, et s’y allongea.

De là-bas, élevant la voix avec une précipitation un peu gauche, elle s’écria :

— « Je suis tellement heureuse, maman ! »

Mme de Fontanin porta vivement les yeux du côté de sa fille. Dans cette affirmation où sonnait une pointe de défi, son cœur maternel avait cru discerner l’indice d’une détresse. C’en fut assez pour la convaincre qu’il lui restait un devoir, un dernier devoir, à remplir, — quels qu’en fussent les risques. Obéissant à une injonction qu’elle attribuait à l’Esprit, elle se redressa avec une soudaine autorité.

— « Jenny », dit-elle, « as-tu seulement prié ? vraiment prié ?… Et peux-tu dire : l’Éternel est avec moi ? »

Dès les premiers mots, Jenny s’était cabrée. Entre : elle et sa mère, la question de la foi était un douloureux abîme, dont elle était seule à connaître la profondeur.

Mme de Fontanin poursuivait :

— « Jenny… Jenny, mon enfant… Dépouille ton orgueil… Prions ensemble, invoquons le secours de Celui qui sait tout… Regarde, avec Lui, dans le secret de ton âme… Jenny ! Est-ce que tu ne sens pas, au fond de toi, quelque chose qui… résiste ? » Sa voix se mit à trembler : « … quelque chose… Quelqu’un… qui t’avertit que peut-être tu te trompes ? que peut-être tu te mens à toi-même ? »

Le mutisme de Jenny fit croire à sa mère qu’elle se recueillait pour prier. Mais, après un assez long silence, la jeune fille soupira :

— « Tu ne peux pas comprendre ! »

Le ton était âpre, découragé, hostile.

— « Mais si, ma chérie… Mais si ! »

— « Non ! » fit Jenny ; et dans son regard borné se lisait une obstination impatiente. Elle savourait avec une délectation morbide l’ivresse de se sentir incomprise, et de se croire persécutée. Elle fut sur le point de déclarer : « Tu n’as aucune idée de ce qu’est un amour comme le nôtre ! » ; mais ce mot : « amour », elle ne pouvait pas le prononcer à haute voix. Elle eut un sourire grimaçant : « J’ai bien vu, tout à l’heure, que tu ne comprenais pas… Absolument pas ! »

— « Que veux-tu dire, Jenny ? Tu trouves que je ne vous ai pas fait un bon accueil ? »

— « Non. »

— « Non ? »

— « Non ! » trancha Jenny, les yeux au plafond. Et, sur un ton sourd, plein de griefs, elle précisa, en redressant le buste : « Si tu nous avais compris, tu aurais trouvé un mot pour le dire ! un mot pour nous montrer que tu partageais notre bonheur ! »

Mme de Fontanin avait détourné les yeux. Elle dit enfin :

— « Tu es injuste, Jenny… Comment peux-tu me faire ce reproche ? J’arrive ici, ce matin, ignorant tout… Tu m’avais tenue à l’écart, tu m’avais tout caché… »

Jenny l’interrompit par un haussement d’épaules : un geste qui ne lui était pas naturel, que sa mère ne lui avait peut-être jamais vu faire : un geste de Jacques. D’un air têtu, mystérieux, satisfait, elle articula :

— « Je ne t’ai rien caché !… Tu vois : tu accuses déjà sans savoir. Il y a deux semaines, moi-même j’étais bien loin de me douter… »

— « Mais il n’y a pas deux semaines que je t’ai quittée : il y a aujourd’hui huit jours… Quand je suis partie, tu ne te doutais pas ?… »

— « Non ! »

(Elle mentait, puisque sa mère était encore à Paris le soir de sa rencontre avec Jacques, à la gare du Nord. La tête renversée, elle dissimulait son visage ; mais sa voix l’avait trahie d’une façon si flagrante, qu’elles rougirent toutes les deux.)

— « Il y a deux semaines », reprit Jenny, et sa confusion se traduisit par un petit rire forcé, « si tu m’avais parlé de Jacques, je t’aurais répondu que je le détestais ! que je ne consentirais jamais à le revoir ! »

Mme de Fontanin, posant ses mains sur les bras de la bergère, se pencha avec vivacité :

— « Et c’est en quelques jours, alors ?… sans avoir pris le temps de réfléchir… » (Elle faillit dire : « de m’en parler… ») Elle ajouta seulement : « de… consulter Daniel ?… »

— « Daniel ? » répéta Jenny, affectant la surprise. « Pourquoi Daniel ? » Poussée par une sorte d’exaspération qu’elle-même n’aurait su justifier (où éclataient peut-être, à son insu, des années de tendre contrainte et de petits agacements silencieux), elle fit entendre de nouveau son rire arrogant. Puis, cédant à l’incompréhensible tentation de blesser sa mère au point le plus vulnérable : « Comme si Daniel pouvait savoir, pouvait comprendre ! Qu’est-ce qu’il m’aurait dit, Daniel ? Les choses stupides que tout le monde peut dire ! Les choses “raisonnables” ! »

— « Jenny… », gémit Mme de Fontanin.

Mais Jenny ne se retenait plus :

— « Les choses que tu penses, sans doute, toi aussi ? Dis-les donc à la fin !… Quoi ? Qu’il y a la guerre ?… Ou quoi ? Que nous ne nous connaissons pas assez, Jacques et moi ? Que je ne serai pas heureuse ? »

— « Jenny ! », dit encore Mme de Fontanin.

Elle dévisageait sa fille avec stupeur. Cette Jenny, aux sourcils froncés, au masque raidi, à la voix mordante, ne ressemblait à aucune des Jenny qu’elle avait pu voir auprès d’elle, depuis vingt ans ; cette Jenny-là était la proie d’instincts récemment déchaînés… « Irresponsable », songea-t-elle, avec une impression de désespoir, mais aussi d’indulgence, presque de réconfort.

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