Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #3
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304349
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:
Cette pensée la désespéra. Elle reprit sa bible, et l’ouvrit au hasard. Elle fixait, sans trop de peine, son attention sur le texte. Le calme revenait, peu à peu. Un calme étrange, inattendu, presque inquiétant. Et, soudain, s’examinant avec plus d’attention, elle crut entrevoir le redoutable secret de ce calme : un sentiment venait, à son insu, de naître en elle, et s’y développait déjà, doucement, sûrement… Un sentiment qu’elle connaissait pour l’avoir déjà éprouvé, à l’époque la plus cruelle de son existence, lorsque, sans force pour souffrir plus longtemps en vain, elle avait décidé de séparer sa vie de celle de Jérôme. Un sentiment ? Une réaction instinctive, plutôt. Quelque chose comme une défense organique. « Un remède », songea-t-elle, « que, dans sa sagesse, la Nature tire de nous-mêmes, pour nous rendre supportables certaines douleurs… » Elle posa son livre, et chercha à préciser le caractère de ce qu’elle ressentait, à lui donner un nom… Résignation ? Détachement ?… Peut-être n’y avait-il pas de terme pour désigner ce mélange de deux sentiments aussi contradictoires : la tendresse et l’indifférence ? Indifférence ! Le mot brutal la fit frémir. L’idée qu’une affection maternelle comme celle qui, pendant tant d’années, lui avait gonflé le cœur, pût, un jour, sous la pression des événements, se tempérer d’indifférence — bien que, à cette minute, cette pensée ne fût pas sans douceur — c’était, pour l’avenir, une épreuve de plus. Elle ferma les yeux. Elle se refusait à réfléchir plus avant. « Que Ta volonté soit faite », murmurait-elle, une fois encore.
Mais elle chavirait sous le chagrin. Elle pencha de nouveau son front dans ses mains, et pleura.
LXXVII
Jenny était farouchement décidée à s’enfuir ; et un instinct l’avertissait que, pour accomplir sans défaillance ce geste dont tout l’avenir dépendait, il ne fallait, à aucun prix, revoir sa mère… Ni même prendre le temps de réfléchir !
Elle avait couru d’un trait dans sa chambre ; fébrilement, elle avait empilé dans une mallette le linge, les quelques vêtements noirs, qu’elle possédait, puis, les dents serrées, les joues en feu, elle avait remis son chapeau, son voile, et, sans même un coup d’œil vers la glace, elle avait quitté l’appartement comme si elle était poursuivie.
« Maintenant, je suis seule, et libre », se dit-elle, avec une sorte d’ivresse mêlée d’effroi, en descendant précipitamment l’escalier. « Maintenant, je n’ai vraiment plus que lui ! »
Dehors, elle eut une minute de vertige. Où aller ? Jacques ne l’attendait pas avant deux heures à la buvette ; et il n’était guère plus de midi. Peu importait : le plus simple, à cause de son bagage, c’était de gagner dès maintenant la gare de Lyon, par le tramway du boulevard Saint-Michel et celui du boulevard Saint-Germain.
Elle eut la chance de n’avoir pas à attendre, et de trouver une place sur la plate-forme.
« Ne pas réfléchir », se disait-elle. « Ne pas réfléchir. »
Elle y parvint sans trop de peine, parce que, dans la voiture bondée, la conversation était bruyante, générale, comme après un accident : « Et les mariages, Madame ! Dans les mairies, ce matin, aux guichets de l’état civil, ils ne savent plus où donner de la tête, tant il y a de mobilisés qui se marient avant de partir ! » — « Mais les formalités… » — « On a tout simplifié. À la guerre comme à la guerre, c’est le cas de le dire… Pourvu que vous ayez deux actes de naissance et un livret militaire, vous pouvez régulariser en cinq secs n’importe quelle vieille liaison… » — « Moi, vous savez, je trouve ça bien : moral, et puis tout… » — « Oh, le moral, ça n’est pas ce qui manque ! En France, quand il faut, on est toujours à la hauteur. » — « Moi, j’habite près des fortifs. Eh bien, depuis qu’il fait jour, les bureaux de recrutement de la ceinture sont assiégés. On s’engage en masse ! » — « Non », rectifia un médecin major en uniforme. « On ne peut pas encore contracter d’engagements. Mais on vient se renseigner, s’inscrire peut-être… »
Le tramway de la Bastille, lui aussi, était comble : des voyageurs, debout, s’entassaient entre les banquettes. Néanmoins, Jenny put s’asseoir, grâce à la prévenance d’une matrone qui, la voyant embarrassée de son bagage, lui offrit la place de sa fillette.
Bercée par le ronron du tram et le bruit des voix, elle écoutait volontairement, afin d’échapper à ses propres pensées, les propos qui s’échangeaient au-dessus de sa tête.
Devant la rue Saint-Jacques, le tramway dut s’arrêter pour laisser défiler un régiment d’artillerie légère, qui montait vers la Sorbonne.
— « Toute la garnison a déjà quitté Paris, en douce, à ce qu’il paraît… » — « On sent qu’on est commandé. Tout ça marche… militairement. » — « Oui ! À la façon dont ça commence, on voit que ça ne va pas traîner ! » — « Moi, j’étais en vacances dans les Vosges, à Ribeauvillé… Eh bien, vous savez, quand on a vu nos braves soldats de l’Est, nos petits chasseurs à pied surtout, — on est tranquille ! » — « N’empêche qu’on a fait les couillons, en reculant de dix kilomètres… » — « Laissez donc ! Quand ils auront vingt millions de baïonnettes russes dans le dos, et nous par-devant !… » — « Le patron de mon hôtel m’a dit qu’un voyageur qui venait du Luxembourg avait vu un aviateur français piquer droit sur un zeppelin, — et le crever, comme une bulle de savon ! » — « Faut se méfier des fausses nouvelles », dit le receveur. « Ainsi, tout à l’heure, un client disait qu’il y avait eu, cette nuit, une victoire décisive, en Alsace. » — « Non : ça c’est trop, bien sûr !… Mais on m’a dit que des patrouilles d’Alboches ont été vues autour de Nancy… » — « Nancy ! Pensez-vous ! » — « Vous n’avez pas entendu dire, vous autres, qu’on avait fait sauter les ponts de Soissons ? » — « Nous, ou eux ? » — « Nous, bien sûr ! À Soissons ! » — « Ç’aurait pu être un espion… » — « Faut avoir l’œil sur les espions ! Paraît qu’ils pullulent ! La police peut pas y suffire. Faudrait que chacun exerce une surveillance dans son quartier, dans sa maison. » — « Moi, mon frère est employé à la gare d’Orléans. Eh bien, sa femme nous a dit qu’elle avait vu son voisin de palier cacher un drapeau allemand sous son lit. » — « Moi », émit sentencieusement un monsieur à lorgnon, « j’admets qu’un Allemand puisse crier : “Vive l’Allemagne !” À condition, bien entendu, que ça n’ait pas le caractère d’une provocation… Que voulez-vous ? Ils sont de là-bas, c’est pas leur faute… »
Place Maubert, nouvel arrêt. Un rassemblement obstruait la chaussée. Jenny aperçut, à l’entrée de la rue Monge, une bande d’énergumènes, armés d’un madrier, et qui défonçaient à grand fracas la devanture d’un magasin, sur lequel elle lut : Laiterie Maggi.