Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #3
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304349
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:
D’une voix étranglée, pleine de reproche et d’effroi, elle balbutia :
— « Mes enfants… Mes pauvres enfants… »
Jacques avait franchi le seuil. Il se tenait debout devant elle ; il la regardait, à la fois timide et sourcilleux. Alors elle prononça, distinctement :
— « Bonjour, Jacques. »
Jenny releva rapidement la tête. Certes, elle ne riait pas : mais le rictus qui déformait ses traits répandait sur son visage comme un reflet de joie diabolique ; et une lueur absolument nouvelle, une lueur effrontée, qui éveillait l’idée d’un instinct mis à nu, faisait scintiller ses prunelles bleues. Elle tendit le bras vers Jacques, lui happa le poignet, l’attira violemment, et, se tournant vers sa mère, elle dit, sur un ton qu’elle voulait affectueux, mais où sonnait le triomphe, et aussi une nuance de défi, presque de menace :
— « Je l’ai retrouvé, maman ! Et pour toujours ! »
Mme de Fontanin, une seconde, les considéra l’un puis l’autre. Elle fit un effort pour sourire, et n’y parvint pas. Un faible soupir s’échappa de ses lèvres.
Jenny la regardait. Dans ce soupir, dans ce visage maternel, tremblant d’alarme, mais de douceur aussi, et où elle aurait déjà pu lire comme un gage d’acceptation, sa sensibilité ombrageuse ne voulut voir qu’une tristesse désapprobatrice. Elle en fut mortifiée, atteinte jusqu’au fond de sa tendresse filiale. Elle s’écarta de sa mère, et se leva d’un geste prompt qui la dressa, debout, contre Jacques. Son attitude cabrée, le feu de son regard, exprimaient un orgueil démesuré, aveugle, insolemment agressif.
Jacques, au contraire, contemplait Mme de Fontanin avec une insistance affectueuse, et, s’il eût parlé, c’eût été pour dire, sans doute : « Je vous comprends… Mais, nous aussi, il faut nous comprendre… »
Mme de Fontanin enveloppa le couple d’un coup d’œil embarrassé ; elle baissa les yeux : de nouveau, l’image du lit s’imposait à elle…
Il y eut un silence.
Puis, par habitude, elle eut un geste de courtoisie vers Jacques :
— « Ne restez pas debout, mes enfants… Asseyez-vous… »
Jacques approcha une chaise pour Jenny, et, sur un signe de Mme de Fontanin, vint s’asseoir à sa gauche.
Ces quelques mots simples semblaient avoir apporté une détente. Dès qu’ils furent installés, en cercle, comme pour une visite, la température parut s’abaisser, se rapprocher de la normale. Jacques, d’un ton presque naturel, put rompre le silence pour demander des détails sur le voyage de retour.
— « Tu n’as donc pas reçu ma dernière lettre ? » demanda Mme de Fontanin à Jenny.
— « Rien. Aucune lettre. Je n’ai rien reçu de toi. Rien. Sauf cette carte. La première. Écrite en gare de Vienne, lundi. » Elle parlait par saccades, les dents serrées.
— « Lundi ? » répéta Mme de Fontanin. L’effort qu’elle tenta pour reconstituer la succession des jours fit battre ses paupières. « Je vous ai pourtant écrit, chaque soir, deux lettres : une pour toi, et une pour Daniel. »
La pensée de son fils lui serra, une fois de plus, le cœur.
— « Aucune ne m’est arrivée », déclara Jenny, d’un ton cassant.
— « Et Daniel, il ne t’a pas donné de ses nouvelles ? »
— « Si. Une fois. »
— « Où est-il ? »
— « Il a quitté Lunéville. Depuis, rien. »
Un silence, que Jacques, gêné, rompit de nouveau :
— « Et… quand êtes-vous partie de Vienne, Madame ? ».
Mme de Fontanin eut quelque peine à se souvenir :
— « Jeudi », finit-elle par dire. « Oui : jeudi matin… Mais nous ne sommes arrivés à Udine que dans la nuit. Et nous ne sommes repartis qu’à midi pour Milan. »
— « Est-ce que, jeudi matin, on annonçait déjà, en Autriche, le bombardement et l’occupation de Belgrade ? »
Mme de Fontanin regarda le jeune homme avec confusion.
— « Je ne sais pas », avoua-t-elle. Pendant son séjour à Vienne, elle n’avait songé qu’à défendre la mémoire de son mari, et ne s’était guère tenue au courant des événements.
« Jenny ne m’a même pas demandé si j’avais réussi à arranger nos affaires », se dit-elle. Et, regardant sa fille, elle se posa soudain cette question poignante : « N’est-elle pas un peu déçue que j’aie pu revenir ? »
Jacques, pour dire quelque chose, continuait à s’informer de l’état d’esprit à Vienne, des manifestations ; et Mme de Fontanin faisait de son mieux pour lui répondre, s’accrochant comme lui à ces sujets impersonnels, qui reculaient d’autant la redoutable explication ; — car, tous trois, à ce moment-là, pensaient encore qu’une « explication » était imminente, inévitable.
Jacques se tournait sans cesse vers Jenny, comme pour l’entraîner dans la conversation. En vain. La jeune fille ne faisait même plus mine d’écouter. La raideur du port de tête, la crispation de son visage amaigri, ses yeux fuyants et durs, une façon qu’elle avait, ce matin, de tenir le menton levé, en serrant les lèvres, tout indiquait non seulement la volonté de rester à l’écart, mais une tension secrète, étrangère, hostile. Piquée sur sa chaise dont le dossier ne lui soutenait pas les reins, le corps douloureux, les nerfs à vif, elle promenait à travers la chambre un regard indifférent, qui, par instants, s’arrêtait sur sa mère comme sur une figurante, posée dans un décor à peine réel : Mme de Fontanin, avec sa bible, dans ce vieux fauteuil de velours vert éternellement tourné de biais pour mieux recevoir le jour de la fenêtre, lui semblait assise là depuis l’origine des temps ; souvenir d’autrefois, symbole (attendrissant peut-être, irritant surtout) d’un passé révolu qui, de minute en minute, se détachait doucement d’elle ; d’un passé qui lui semblait s’enfoncer dans la brume, comme s’éloigne du passager en partance le groupe des parents venus lui dire adieu. Elle voguait déjà vers d’autres rivages ; et, le cœur battant fort, semblable au navire qui appareille, elle sentait frémir en elle les pulsations d’une nouvelle vie. Si Jacques, à cet instant, lui avait saisi le bras, et lui avait dit : « Venez, quittez tout cela pour toujours », elle serait partie, sans même un regard en arrière.
Dans le silence, la petite pendule qui était sur la table de chevet, près d’une photographie de Jérôme et de Daniel, sonna longuement.
Jacques y porta les yeux, et, tenté soudain de fuir, il se pencha vers Jenny :
— « Onze heures… Il va falloir que je parte. »
Ils échangèrent un bref coup d’œil. Jenny approuva, d’un signe de tête, et aussitôt, avant lui, elle se leva.
Mme de Fontanin les observait. L’idée qui lui vint fût particulièrement pénible : sa Jenny, si droite, si franche… Elle ne la reconnaissait plus ! Elle lui trouvait un air fuyant, un air « mauvaise conscience »… Oui : en dépit de leur apparence assurée, elle leur trouvait, en ce moment, — à tous les deux d’ailleurs — un air hypocrite. Ils se regardaient, avec une solennité vaniteuse, un peu ridicule, à la façon de deux augures, de deux initiés. Mme de Fontanin pensa : « de deux complices… » Et c’était bien cela : il y avait, entre eux, l’enivrante complicité de leur amour ; de cet amour qu’ils voulaient absolu, mystérieux, sans précédent, unique, — unique surtout ; et tel que personne, hormis eux, n’en pouvait pénétrer le caractère exceptionnel !