Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #3
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304349
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:
Jacques, enhardi par l’assentiment de Jenny, s’approcha de Mme de Fontanin pour prendre congé.
Elle était toute déconcertée par ce départ trop rapide. Allaient-ils vraiment la laisser seule, sans que rien de plus eût été dit ? N’avait-elle pas mérité plus de confiance ?… Elle essayait de se raisonner, d’accepter encore cela, ce manque d’égard qui la blessait. Peut-être eût-ce été à elle de forcer les confidences ? Maintenant, il était trop tard. Elle n’en avait pas le courage. Et puis, elle se sentait énervée par sa fatigue, par la secousse morale qu’elle avait reçue : à la merci d’un mouvement d’humeur, d’injustice. Sans doute valait-il mieux que cette première rencontre se terminât sans explication… Cependant, elle ne pouvait s’empêcher d’en vouloir à Jenny ; mais, pour l’instant, elle lui en voulait moins de sa passion coupable, que de cette attitude insurgée, qui était incompréhensible, injustifiée, inacceptable ! À Jacques, elle ne reprochait rien. Au contraire, il lui avait plu, au cours de cette visite : elle avait senti, sous sa déférence intimidée, une tacite compréhension ; elle devinait en lui une conscience pure, une vie intérieure sans bassesse. Et puis, c’était l’ami de Daniel. Elle était prête, si tel était le dessein de Dieu, à l’aimer comme un fils.
Elle lui en voulait si peu, que, au moment de serrer sa main, elle fut sur le point de l’attirer vers elle, comme elle faisait pour Daniel, et de lui dire : « Non, laissez-moi vous embrasser, mon enfant. » Par malheur, à ce moment, elle leva les yeux vers Jenny. La jeune fille était debout, tournée vers eux, et son regard perçant, chargé d’animosité en puissance, était fixé sur sa mère ; et ce regard semblait dire : « Oui, je te surveille, j’observe ce que tu vas faire, je veux voir si tu vas trouver enfin le geste maternel que j’attends de toi, depuis que j’ai fait entrer Jacques ici ! » Alors, l’irritation qui couvait dans le cœur de Mme de Fontanin fut la plus forte : elle eut un sursaut de fierté. Ce que, d’elle-même, elle s’apprêtait à faire, elle ne le ferait pas sous l’injonction d’une muette menace !
Renonçant à cette accolade qu’elle se préparait déjà à donner, elle se contenta de tendre sa main au jeune homme ; et il fut seul à percevoir le tremblement de cette main, l’émotion, l’acquiescement caché, la tendresse, que la pauvre femme mettait dans cette banale étreinte.
Tout cela n’avait duré qu’une seconde. Mais, tandis que Jacques s’éloignait, accompagné par Jenny, Mme de Fontanin eut l’atroce intuition que, pendant cette seconde, tout le bonheur futur de ses relations avec Jenny s’était joué, s’était compromis, et que, entre sa fille et elle, un lien irréparable s’était rompu. Elle eut peur :
— « Jenny… Tu sors aussi ? »
— « Non », jeta la jeune fille, sans se retourner.
Dans le couloir, Jenny saisit le bras de Jacques, et, rapidement, en silence, elle entraîna le jeune homme jusqu’au vestibule.
Là, ils se séparèrent. Et, dans leurs regards qui se croisèrent, se lisait la même perplexité.
— « Tu pars quand même avec moi ? » murmura Jacques.
Elle eut un vif haut-le-corps :
— « Voyons ! » Elle semblait offensée, autant que s’il eût douté d’elle.
— « Comment vas-tu lui dire ?… » demanda-t-il, après une courte pause.
Elle se tenait debout devant lui, un bras levé, la main accrochée au montant de l’armoire de chêne.
— « Oh », fit-elle, avec un mouvement impétueux de la tête, « maintenant tout m’est égal ! »
Il la dévisagea, surpris. Son regard glissa jusqu’à cette main crispée sur le bois sombre, si blanche avec ses petits muscles frémissants ; et il y appuya ses lèvres.
Elle dit brusquement :
— « L’emmènerais-tu ? »
— « Qui ? Ta mère ? » Il hésita un quart de seconde. « Oui, si tu crois… Bien sûr… Pourquoi ? Tu penses qu’elle désirera partir avec nous ? »
— « Je ne sais pas », reprit-elle avec précipitation. « Non, je ne crois pas… Mais, enfin, c’est pour tout prévoir… » Elle se tut et sourit faiblement. « Merci ! » dit-elle. « Où te retrouverai-je ? »
— « Tu ne veux donc pas que je revienne te prendre ici ? »
— « Non. »
— « Mais, ton bagage ? »
— « Il ne sera pas lourd. »
— « Tu pourras le porter, seule, jusqu’au tram ? »
— « Oui. »
— « Et mes papiers ? Le paquet que j’ai déposé dans ta chambre l’autre jour… »
— « Je le mettrai dans mes affaires. »
— « Eh bien, alors, viens me rejoindre à la gare de Lyon… À quelle heure ? »
Elle réfléchit :
— « À deux heures ; deux heures et demie, au plus tard. »
— « Je t’attendrai à la buvette, veux-tu ? Nous pourrons y laisser ta valise jusqu’à l’heure de notre train. »
Elle s’approcha, lui prit le visage entre ses deux paumes. « Mon amour », songea-t-elle. Lentement, elle plongea dans les yeux de Jacques son regard passionné, jusqu’à ce que leurs bouches se fussent jointes.
Cette fois encore, elle se dégagea la première :
— « Va », dit-elle. Dans sa voix, comme sur ses traits, une extrême nervosité se mêlait à la lassitude. « Moi je retourne près de maman. Je vais lui parler, lui dire tout. »
LXXVI
À peine évadé de l’appartement, ressaisi par ce trouble qui, au sortir de l’Étendard, lui avait donné si grand désir d’être seul, Jacques se demanda d’abord, une seconde, quelle était cette chose urgente qu’il avait à faire ; et, soudain, les paroles de Mourlan retentirent de nouveau en lui : Il suffirait peut-être d’un rien… Si, brusquement, entre les deux armées, un éclair de conscience…
Ce fut comme un éblouissement. Entre les deux armées… Cette idée s’imposait à lui avec une telle violence, avec une netteté si concrète, qu’il s’arrêta, au milieu de l’escalier, la main sur la rampe, la tête étourdie, le cœur battant de témérité et d’espoir… Un projet qui, depuis quelques heures, cheminait dans son inconscient, jaillit enfin à la lumière et s’empara de tout son être. Ce n’était pas un rêve vague, une tentation de velléitaire : ce qui prenait subitement forme en lui, c’était un plan précis, le plan d’un geste déterminé, personnel ; une de ces idées fixes comme en sécrètent, dans l’ombre, les cerveaux anarchistes. Il savait maintenant pourquoi il gagnait la Suisse, et ce qu’il allait préparer là-bas ! Il savait par quel acte matériel, par quel acte solitaire et décisif, il pouvait enfin, après tant de jours d’inaction, d’anxiété stérile, lutter pour sa foi, et faire obstacle à la guerre ! Un acte qui, sans doute, impliquait un sacrifice total. Cela, il l’avait compris d’emblée ; et il l’avait accepté, sans forfanterie, sans même avoir le sentiment de sa bravoure : uniquement mû par la certitude mystique que cette action, pour laquelle il était prêt à donner sa vie, était aujourd’hui le seul et suprême moyen de réveiller la conscience des masses, de changer brutalement le cours des choses, et de mettre en échec les forces coalisées contre les peuples, contre la Fraternité et la Justice.
Il avait complètement oublié le retour de Mme de Fontanin, l’étrange visite qu’il venait de faire ; il avait même oublié Jenny.