Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]
- Автор: дю Гар Роже Мартен
- Серия: Les Thibault #3
- Год: 2003
- Язык: французский
- Год: Éditions Gallimard
- ISBN: 978-2070304349
- Жанр: Классическая проза
Электронная книга - «Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]». Краткое содержание книги:
Elle regardait le sol, n’osant pas croiser son regard. Lui, l’observait ; et, les lèvres tremblantes, les yeux pleins de ténèbres, il se penchait, comme pour l’aider à parler.
— « Tu comprends ? » murmura-t-elle. « Je ne peux plus partir, après ça… »
— « Je comprends, je comprends… », fit-il, entre ses dents.
— « Il faut que je reste avec elle… Au moins quelques jours… Je te rejoindrai là-bas… Bientôt… Le plus tôt possible. »
— « Oui », dit-il, avec force. « Le plus tôt possible ! » Mais, en lui-même, il pensa : « Non. Jamais… C’est fini. »
Ils demeurèrent pendant quelques secondes sans se regarder, paralysés, silencieux. Elle avait eu l’intention de lui confesser ce qui s’était passé entre sa mère et elle. Mais elle ne se souvenait même plus de l’enchaînement des détails. Et puis, à quoi bon ? Elle se sentait irrémédiablement solitaire au centre de ce drame personnel, incommunicable, où Jacques n’avait aucune part, et auquel il resterait toujours étranger.
Lui aussi, à cette minute, il se sentait irrémédiablement distinct d’elle. Distinct de tous les autres : l’héroïsme dont il s’enivrait depuis deux heures l’isolait, le rendait imperméable à toute émotion normale. Comme une montre arrêtée par une secousse, son esprit restait immobilisé sur les premières paroles — libératrices — prononcées par Jenny : « Je ne peux pas partir avec toi. » La souffrance, la déception, qu’affichait son attitude, n’étaient pas feintes ; mais elles étaient superficielles. Les dernières entraves se rompaient. Il allait partir, et partir seul ! Tout était simplifié…
Elle le dévisageait, avec la pensée que, demain, elle ne le verrait plus, frappée par la puissance qui émanait de ce visage, mais trop bouleversée pour discerner quelle sorte de transformation venait de s’opérer en lui, quel masque neuf, affranchi, lui avait déjà modelé sa résolution. D’un regard noyé de tendresse, elle caressait cette grande bouche expressive, cette mâchoire, ces épaules… ce thorax sonore et dur, sur lequel elle avait dormi… Et la douleur de ne pas pouvoir passer la nuit prochaine contre lui, dans sa chaleur, s’empara d’elle avec une si poignante acuité, qu’elle oublia tout le reste :
— « Mon amour… »
À la lueur qui s’alluma dans les prunelles de Jacques, elle comprit quelle imprudence elle avait commise en laissant éclater sa tendresse… Le souvenir que cette lueur éveillait en elle la fit frissonner de crainte. Elle aurait souhaité dormir dans ses bras — mais rien d’autre…
Il plongeait son trouble regard dans celui de Jenny. Il balbutia, sans presque mouvoir les lèvres :
— « Avant que je parte… Notre dernier après-midi… Tu veux bien ? »
Elle n’osait lui refuser cette dernière joie. Elle rougit, et détourna son visage, avec un doux et misérable sourire.
Les yeux de Jacques, se détachant d’elle, errèrent quelques secondes, par-delà la place ensoleillée, sur les façades où flamboyaient des enseignes d’or : Hôtel des Voyageurs… Central-Palace… Hôtel du Départ…
— « Viens », fit-il, en lui saisissant le bras.
LXXVIII
Saffrio prit un air soupçonneux :
— « Qui te l’a dit ? »
— « Le concierge de la rue de Carouge », répondit Jacques. « Je débarque du train : je n’ai encore vu personne. »
— « Si, si… Il habite chez moi, depuis qu’on est revenu de Bruxelles », avoua l’Italien. « Il se cache… Je voyais bien : ça lui faisait mal, rentrer chez lui sans Alfreda. J’ai dit : “Viens chez moi, Pilote.” Il est venu. Il est là-haut. Il vit comme dans la prison. Il couche toute la journée sur le lit, avec les journaux. Il se lamente de ses reumatizmes… Mais c’est oune pretesto », ajouta-t-il, en clignant de l’œil. « C’est pour pas sortir, pas causer… Il n’a pas voulu voir personne, même Richardley ! Ah, il est changé, tu sais ! La garce, elle lui a cassé les genoux ! Jamais j’aurais cru… » Il eut un geste de désespoir : « C’est un homme fini. »
Jacques ne répondit pas. Les paroles de Saffrio lui arrivaient comme à travers un brouillard : il ne parvenait pas à sortir de l’état somnambulique dans lequel il avait vécu pendant cet interminable voyage de dix-huit heures entre Paris et Genève. De plus, il souffrait d’une inflammation des gencives, qui déjà, ces dernières semaines, l’avait plusieurs fois empêché de dormir, et qui s’était aggravée, cette nuit, dans le courant d’air du wagon.
Saffrio poursuivait :
— « Tu as mangé ? Tu as bu ? Tu ne veux pas rien ? Fais-toi une cigarette : c’est du bon, il vient d’Aosta ! »
— « Je voudrais le voir. »
— « Attends un petit pou… Je monterai, je lui dirai que tu es revenu. Peut-être qu’il voudra oui, peut-être non… Toi aussi, tu es changé ! » reprit-il en fixant sur Jacques son regard caressant. « Si, si ! Tu n’écoutes pas, tu penses la guerre… Tout le monde est changé… Raconte ce que tu as vu là-bas. Ils t’ont laissé venir ?… Ce qui est le plus terrible, tu sais, voilà : c’est la folie de tous, devenus soldats ! Leurs chansons, leur furia !… Les trains de mobilisés, qui brillent des yeux, et qui crient : “À Berlin !” Et les autres : “Nach Paris !” »
— « Moi, ceux que j’ai vus partir ne chantaient pas », dit Jacques, sombrement. Puis, d’une voix fiévreuse, et comme s’il s’éveillait soudain : « Ce qui est terrible, Saffrio, ce n’est pas ça… C’est l’Internationale… Elle n’a rien fait. Elle a trahi… Jaurès mort, tous ont lâché ! Tous, même les meilleurs ! Renaudel, l’ami de Jaurès ! Guesde ! Sembat ! Vaillant ! Oui, Vaillant, un type pourtant ! Le seul qui ait osé dire à la Chambre : plutôt l’insurrection que la guerre ! Tous ! Même les dirigeants de la C. G. T. !… Et ça, c’est plus incompréhensible que tout ! Ils n’étaient pourtant pas contaminés par le parlementarisme, ceux-là ! et les décisions des congrès confédéraux étaient pourtant formelles : “Déclaration de guerre : grève générale immédiate !…” La veille de la mobilisation, le prolétariat hésitait encore. On aurait pu ! Mais ils n’ont même pas essayé ! Le territoire sacré ! La Patrie ! L’union nationale !… La défense du socialisme contre le militarisme prussien ! Voilà ce qu’ils ont trouvé à dire ! Et, à ceux qui demandaient : “Qu’est-ce qu’on va faire ?” ils n’ont su répondre que ça : “Obéissez au fascicule de mobilisation !” »
Saffrio avait les yeux pleins de larmes.
— « Même ici, tout est renversé », fit-il, après un silence. « Les camarades, maintenant, parlent bas… Tu verras ! Tout le monde est changé… On a peur… Le gouvernement fédéral, il est neutre, aujourd’hui ; il nous laisse. Mais demain ? Et alors, s’il faut partir, où aller ?… Tout le monde a peur. La police surveille tout… Au Local, plus personne… Richardley, la nuit, fait des réunions chez lui, ou chez Boissonis… On apporte les journaux. Ceux qui savent, ils traduisent pour les autres. Après, on discute, on s’énerve… Pour rien ! Qu’est-ce qu’on peut ?… Richardley, seul, fait du travail. Il a confiance. Il dit que l’Internazionale, elle ne peut pas mourir, elle ressuscitera, plus forte ! Il dit que l’Italie doit parler, maintenant. Il veut l’union des socialistes suisses avec les socialistes italiens, pour commencer à relever l’honneur… Parce que », reprit-il, en relevant fièrement le front, « en Italie, tu sais, tout le prolétariat est fidèle ! L’Italie, c’est la vraie patrie pour la Révolution ! Tous les chefs de groupes, Malatesta, et Borghi, et Mussolini, tous, ils luttent plus fort que jamais ! Pas seulement pour empêcher le gouvernement de partir, lui aussi, dans la guerre : mais pour amener bientôt la paix, par l’union avec tous les socialistes d’Europe : ceux d’Allemagne, ceux de Russie ! »