Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres
- Автор: Феваль Поль Анри
- Серия: Les Habits Noirs #6
- Язык: французский
- Жанр: Исторические приключения
Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres». Краткое содержание книги:
– Il avait parlé de mariage avant de quitter Paris, dit la duchesse.
– Bon! s’écria Saladin. Vous ignoriez qu’il eût une femme?
– Je l’ignorais.
– C’est vraisemblable. Place Mazas, on ne connaît pas, dans ses moindres détails, la chronique des nobles faubourgs. Et comment se débarrassa-t-il de cette pauvre dame?
– J’ai ouï parler de cela longtemps après notre mariage, balbutia Lily: une scène de jalousie…
– Le flagrant délit! Nos codes modernes ont, comme cela, des commentaires très dramatiques.
– Mais savez-vous, s’interrompit-il en prenant à la main un de ses carrés de papier, qu’étant donné le caractère et les mœurs de ce bon M. de Chaves, je n’aime pas beaucoup cette note déjà citée: «Soupçon, fausse absence; aujourd’hui, 19 août 1866, monsieur de Chaves, revenu secrètement – en embuscade pour surprendre sa femme.»
– À la volonté de Dieu, murmura la duchesse.
– Permettez, je n’ai pas achevé: «la voit partir à cheval avec le jeune comte Hector de Sabran, Grand-Hôtel, 38».
Leurs regards se croisèrent. Celui de la duchesse exprimait une haute et sereine fierté.
– Sans doute! murmura Saladin, répondant à ce regard; vous êtes la vertu même, je m’y connais! mais cela ne suffit pas avec un gaillard comme notre grand de Portugal de première classe. Qui sait si l’autre duchesse n’était pas aussi une sainte? Elle est morte, que Dieu ait son âme! vous l’avez remplacée, tâchons de nous bien tenir! L’intérêt de madame la marquise de Rosenthal exige désormais que vous enleviez à monsieur de Chaves tout prétexte de flagrant délit. Je tiens à vous conserver, ma belle-mère.
La duchesse réprima un mouvement de répulsion et dit:
– Hector de Sabran est le propre neveu de mon mari; néanmoins, à la suite des événements d’hier, j’ai cru devoir lui défendre ma porte.
– Des événements! répéta Saladin. Il y a donc quelque chose? Madame de Chaves lui raconta en quelques paroles ce qui s’était passé sur l’esplanade des Invalides.
Saladin parut prendre à ce récit un intérêt extraordinaire. Sa mine de plomb joua énergiquement sur le papier.
– Tiens, tiens! fit-il avec un sourire étrange, son Excellence a été voir mademoiselle Saphir! C’est la meilleure danseuse de corde de la foire. Monsieur de Chaves était-il seul?
– Il était, répondit la duchesse, avec un personnage qui vient fort souvent à l’hôtel depuis quelque temps… depuis que monsieur de Chaves se livre à certaines affaires industrielles.
– Nous reviendrons à ces affaires qui m’intéressent beaucoup, interrompit Saladin. Vous serait-il possible de me dire le nom de ce personnage?
– C’est un Italien. Il se nomme le vicomte Annibal Gioja des marquis Pallante.
Saladin enfla ses joues, et se renversa en arrière sur son siège, sans prendre souci de cacher son profond étonnement.
– Vous le connaissez? demanda la duchesse.
Au lieu de répondre Saladin pensait:
«Les Habits Noirs sont entrés ici avant moi! Notre comédie s’embrouille.»
Madame de Chaves avait croisé ses mains sur ses genoux, et ne songeait déjà plus à la question qu’elle venait de faire.
Saladin, lui, s’enfonçait de plus en plus dans ses réflexions. Il tombait là sur une révélation tout à fait inattendue, et qui devait modifier considérablement son plan.
Son enfance, nous le savons, avait été bercée avec le récit des hauts faits de cette association de malfaiteurs: les Habits Noirs.
Similor, Échalot lui-même, le bon Échalot, parlaient des Habits Noirs avec le poétique respect qu’on doit aux personnages légendaires.
Nous avons dit que l’affaire, l’unique affaire qui avait occupé toute la vie de Saladin se présentait à lui sous diverses formes, une des formes de son affaire impliquait une association avec les Habits Noirs.
Un instant Saladin fut littéralement abasourdi en voyant que les Habits Noirs étaient à son insu dans son affaire.
Son imagination travaillait déjà et il se disait:
«Si monsieur le duc lui-même?… c’est impossible! il est encore trop riche… et pourtant, qui sait? Il joue comme un furieux, il a la folie des femmes et il a tué déjà une fois, à tout le moins… Je saurai demain si Son Excellence est oui ou non un Habit-Noir.»
VI Saladin toise l’affaire
Il y avait un grand trouble dans l’esprit de notre ami Saladin, d’ordinaire si net et si calme. C’était un garçon intelligent, mais ce n’était pas un homme de génie. Il préférait les routes plates, quelques longues qu’elles fussent, à ces chemins abrupts où l’on est obligé de gravir et de bondir.
Il faut avoir les pieds bien plantés sur un terrain solide et ne subir aucun cahot pour avaler convenablement les sabres.
Il s’était bien attendu à modifier, selon les cas, la tournure élémentaire de sa grande idée, dont la forme suprême eût été son tranquille établissement à lui, le marquis Saladin, en qualité de gendre à l’hôtel de Chaves; mais il avait espéré cela comme on rêve, et ne s’était point fait faute d’attacher plusieurs autres cordes à son arc.
La découverte qu’il venait de faire: un pied d’Habit-Noir, marqué en creux dans le sable de son île, contrecarrait à la fois tous ses divers projets.
On ne peut rien piller, quand on entre le dernier dans une place saccagée.
Il éprouvait pour un peu cette lamentable déception de l’inventeur qui, venant prendre un brevet au ministère, trouverait une épure semblable à la sienne déposée dans les bureaux par autrui.
Et notez que les inventeurs ont tous des idées à la douzaine, tandis que notre malheureux Saladin n’en avait jamais enfanté qu’une.
– Madame, reprit-il, perdant sans le savoir son bel accent de fierté, je bénis la Providence qui m’a inspiré la pensée de multiplier les précautions. Il est impossible que vous ne m’ayez pas compris déjà. Toute cette enquête faite par moi n’avait qu’un but: connaître la position que votre fille retrouvée et reconnue aurait à l’hôtel de Chaves.
– J’ai compris, en effet, dit la duchesse, et j’ai répondu. N’avez-vous plus rien à me demander?
Saladin consulta ses notes pour la forme. Il était singulièrement découragé. Il lui semblait que la duchesse elle-même confessait son impuissance: c’était évidemment une reine déchue.
Au premier moment elle n’avait pas dit: «Amenez-moi ma fille.» Elle avait demandé: «Où est-elle?»
– Vous n’êtes pas la maîtresse ici, murmura Saladin, exprimant d’un mot le résultat de toutes ses réflexions.
La duchesse releva sur lui son regard où il y avait un orgueil triste. Elle était si belle en ce moment qu’il resta comme ébloui.
Il lui parut qu’il ne l’avait jamais vue, et un vague espoir se ranima en lui.
– Monsieur le duc de Chaves a beaucoup souffert, murmura-t-elle après un silence.
Les yeux de Saladin s’aiguisèrent comme s’il eût voulu percer, jusqu’au fond, le mystère de son âme.
Mais la duchesse baissa de nouveau ses longs cils et ne parla plus. Saladin changea de ton encore une fois.