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La Vie rêvée d'Ernesto G.

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La Vie rêvée d'Ernesto G.
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Il chercha un disque, le plaça sur le plateau, abaissa délicatement le bras. Un grésillement sortit de l’amplificateur dissimulé dans le boîtier. Helena poussa un soupir. Joseph s’assit dans le fauteuil, alluma une Sparta et ferma les yeux pour écouter La última copa :

Je l’aimais, les amis, et je l’aime

Et jamais je ne pourrai l’oublier

C’est pour elle que je m’enivre

Et, elle qui sait ce qu’elle fait

Des coups répétés furent frappés à la porte. Tereza alla ouvrir. Ramon apparut, un sourire en coin, son garde du corps derrière lui. Joseph les rejoignit, puis Helena.

– Bonsoir, docteur, lança-t-il, ne vous inquiétez pas, tout va bien. J’ai entendu cette voix, cela m’a fait un choc, vous ne pouvez pas savoir. J’ai cru que je devenais fou, que j’avais une hallucination, je ne m’y attendais pas. Vous connaissez Gardel ?

– Malheureusement, c’est sa passion, répondit Helena.

– Vous n’aimez pas Gardel ?

– Ça sent la naphtaline, vous ne trouvez pas ?

– Oh non, pas Gardel, il est merveilleux.

– Ah, tu vois, fit Joseph. Vous voulez vous joindre à nous ?

– Avec plaisir, docteur… Vete a acostar3, dit-il au garde du corps.

Il lui ferma la porte au nez, avança avec prudence et se laissa choir sur le canapé.

– Vous avez l’air fatigué, dit Tereza.

– Ça va mieux. La fièvre est tombée mais je me sens à plat.

– C’est normal, reprit Joseph, il faut vous reposer.

– Je n’en peux plus de rester couché.

Ses yeux fixaient le paquet de cigarettes sur la table basse. Il interrogea Joseph du regard.

– Dans votre état, c’est hors de question.

– J’en crève d’envie. C’est ça qui m’empêche de respirer.

– Non, c’est votre asthme, et vous le savez aussi bien que moi.

Joseph prit le disque sur le plateau et le rangea dans la pochette imprimée. Ramon se leva avec peine, refusa l’aide de Tereza et rejoignit Joseph. Il se mit à feuilleter les disques rangés à la verticale, en sortit des caisses pour lire les titres.

– Vous les avez tous, c’est incroyable.

– Il en manque quelques-uns qui sont vraiment introuvables.

– Oh…Tomo y obligo, ma mère adorait Gardel et ce film, Luces de Buenos Aires, elle m’a emmené le voir deux fois quand j’étais jeune.

Il donna le disque à Joseph, qui le posa sur le phono.

– Merci… Je n’ai pas l’oreille très musicale, poursuivit Ramon, je confonds les musiques, mais Gardel c’est sacré.

Il s’assit dans le fauteuil, les volutes d’accordéon s’élevèrent lentement, Ramon retrouvait les paroles au fur et à mesure, les murmurait pour lui-même :

C’est ma tournée, mon gars, sortons les verres

Car j’ai besoin de tuer le regret.

Sans ami, sans patrie, loin de ma terre,

Je veux noyer ma peine à tes côtés…

À la fin de la chanson, il resta un moment perdu dans ses pensées, on entendait le bruit du bras qui revenait sans cesse.

– … Ce sont de vieux souvenirs, dit-il enfin. Je ne suis pas d’un tempérament mélancolique. Je ne pense jamais au passé. Mais je me rappelle qu’à la mort de Gardel, j’avais sept ou huit ans, ça a été dramatique, ma mère était effondrée, c’est la seule fois de ma vie où je l’ai vue pleurer, mon père aussi. Pourtant il avait eu un différend avec Gardel, avant qu’il soit célèbre, ils s’étaient battus, je crois, il était anéanti. Pour nous, la vie venait de s’arrêter sur terre.

– Grâce à lui, le tango est devenu universel, dit Joseph.

– En Argentine, c’était un dieu vivant, beaucoup plus qu’un chanteur populaire. Chacun pleurait comme s’il avait perdu un frère ou un ami intime. Ce fut un vrai deuil national, à Buenos Aires, il y avait au moins un million de personnes à son enterrement. Tout le monde était bouleversé. Cela fait trente ans et je m’en souviens comme si c’était hier.

Joseph le fixa avec intensité.

– Bien sûr.

Les progrès de la science (en général) et les nouveaux produits des laboratoires impérialistes (en particulier) contribuèrent à sauver Ramon. Pour le tirer d’affaire, Joseph avait été obligé de tenter des associations médicamenteuses à des doses jamais expérimentées auparavant.

Neuf jours après son arrivée, Ramon était à peu près remis sur pied, mais autant que le talent de Joseph ou la constitution insubmersible du malade, ce fut Marta, la cuisinière, qui contribua à sa résurrection. Marta, qui n’avait jamais fait d’études culinaires et ignorait même que cela pût exister, qui savait juste lire et compter mais ne lisait rien et n’avait pas grand-chose à compter, qui avait appris sur le tas à la cantine peu réputée du ministère des Anciens Combattants, était, avec les années, devenue l’alliée indéfectible de Joseph dans les guérisons du sanatorium.

Le premier jour, elle lui avait servi sa purée aux oignons, ils remarquèrent tous que Ramon avait senti d’abord et ouvert les yeux après. Les jours suivants, toujours dans un piètre état, il avait eu droit au même traitement mais, à chaque repas, le nombre de fourchetées ingurgitées augmentait de deux ou trois unités. Quand Tereza ou Léa essayaient de le nourrir, Ramon secouait péniblement la tête et gardait la bouche fermée. Lorsque c’était Helena, il se laissait alimenter.

– Allez, encore une pour me faire plaisir.

Et il faisait cet effort. Elle était donc devenue sa nourricière attitrée. Il mangeait lentement la purée, refusait quand c’était trop chaud, et elle soufflait sur chaque bouchée pour la refroidir avant de la lui présenter. Quand l’antipaludique commença à produire son effet, Ramon se redressa sur son oreiller, Marta ajouta une de ses fameuses boulettes rôties de la taille d’une orange, pétries avec de la mie de pain trempée dans du vin blanc. Joseph trouvait que ce n’était pas une alimentation pour un grand malade.

– Un peu lourd peut-être, les paludéens n’ont pas d’appétit.

En apercevant le plat, Ramon exigea de se lever, s’assit pour la première fois en face de la table, tira lui-même la chaise.

– On est heureux de le voir ainsi, dit Sourek avec un sourire surprenant de reconnaissance.

Ils étaient autour de lui, émus comme les courtisans qui assistaient au repas du roi. Helena lui présenta l’assiette. Elle était copieuse. Ramon découpa la boulette avec la fourchette et l’engloutit avec de la purée.

– Y en a encore ?

– Qu’est-ce qu’il a dit? fit Sourek.

Ce soir-là, il en avala une et demie, à la satisfaction générale.

Le lendemain, quand Joseph l’examina, Ramon l’interrogea.

– J’espère qu’il y aura des boulettes à midi ?

Marta n’eut pas besoin de se casser trop la tête pour savoir quoi lui préparer. Elle aimait les hommes qui ne faisaient pas de chichis, celui-là aimait les assiettes bien remplies. Par le truchement d’Helena, il lui disait que c’était délicieux et qu’il n’avait jamais rien mangé de meilleur. Elle le soignait avec encore plus de sollicitude que les autres malades, un bel homme aussi, même s’il ressemblait à un chat dépenaillé, avec la peau sur les os, quelle pitié de le voir avancer de son pas de vieillard, les épaules voûtées, elle avait peur qu’il s’écroule.

Sourek se trouvait confronté à un problème qu’il ne savait pas résoudre. À peine la fièvre était-elle tombée, Ramon s’était levé et avait décidé de sortir se dégourdir les jambes. Joseph l’avait raisonné en usant de cette diplomatie paternaliste que les médecins utilisent pour venir à bout de leurs patients récalcitrants ; il avait invoqué sa faiblesse, l’action des antibiotiques, le risque de prendre froid et ses poumons fragiles. Joseph devait l’impressionner, Ramon n’osa rien dire et alla passer son courroux sur Sourek qui prenait un thé à la cuisine. Comme dans tous les sanatoriums, on n’entendait pas une mouche voler, le bruit de sa fureur résonna dans le bâtiment, une colère en espagnol avec des grossièretés inouïes à faire dégringoler un oiseau migrateur en plein vol. L’écho en parvint à Joseph, heureusement, il ne comprenait pas cette langue exotique et se dit : « Il récupère bien le gaillard, je suis content. »

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