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Les Thibault — Tome III [L'Eté 1914 (suite et fin) — Épilogue]

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À travers les destins de Jacques Thibault, idéaliste et révolté, et d'Antoine, sérieux, conservateur, deux frères que tout oppose, Roger Martin du Gard nous entraîne dans une vaste fresque sociale et historique. Tandis que la guerre est sur le point de ravager l'Europe, Jacques tente désespérément de sauver la paix, mais l'assassinat de Jaurès précipite le monde dans l'horreur, horreur à laquelle le jeune homme se refuse. Antoine, lui, participe au conflit. En 1918, survivant condamné par les gaz des champs de bataille, il comprend enfin le sens de la vie de son frère et les limites de la sienne.
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Jacques battait des paupières, comme aveuglé soudain par une éblouissante clarté. Puis il baissa les yeux, revint vers Jenny sans paraître la voir, et s’assit.

Il y eut un instant de gêne, un silence. Quelque chose semblait s’être passé, que tous trois avaient vaguement perçu, et qu’ils ne comprenaient pas bien.

— « Et c’est l’unanimité, dans tout le pays ! » reprit Mourlan, après une pause. « En province, tous les conseils municipaux socialistes ont voté des ordres du jour pour célébrer la Patrie menacée, exhorter à la défense nationale, mettre l’Allemagne au ban des nations civilisées ! Tiens ! » fit-il, en ramassant la poignée de journaux qu’il avait jetés par terre. « Voilà le manifeste de la C. G. T. : Aux prolétaires de France. Sais-tu ce qu’elle trouve à dire, la C. G. T. ? Les événements nous ont submergés… Le prolétariat n’a pas assez unanimement compris tout ce qu’il fallait d’effort continu pour préserver l’humanité des horreurs de la guerre… Autrement dit : “Rien à tenter, mes gars ; résignez-vous à vous faire casser la gueule !”… Et voilà le texte que le Syndicat des Cheminots… — les Cheminots, gamin ! Nos Cheminots ! Crois-tu ! — fait afficher aujourd’hui sur tous les murs de Paris : Camarades ! Devant le danger commun s’effacent les vieilles rancunes. Socialistes, syndicalistes, révolutionnaires, vous déjouerez les bas calculs de Guillaume, et vous serez les premiers à répondre à l’appel, lorsque retentira la voix de la République !… Attends, attends… C’est pas fini, tu n’as pas vu le plus beau ! Déguste ça maintenant : Lettre ouverte à M. le ministre de la Guerre… Signé ? Devine ! Signé : Gustave Hervé !… Écoute : Comme la France me semble avoir fait l’impossible pour écarter la catastrophe, je vous prie de m’incorporer, par faveur spéciale, dans le premier régiment d’infanterie qui partira pour la frontière ! Et voilà ! Oui, mon petit ! Voilà comment on retourne sa veste ! Notre Gustave Hervé, directeur de la Guerre sociale ! Notre Gustave Hervé, qui proclamait qu’aucune patrie n’a jamais mérité qu’on verse pour elle une goutte de sang ouvrier !… Après ça, tu vois que le gouvernement peut être bien tranquille, et remettre au tiroir son Carnet B ! il les aura tous eus, l’un après l’autre, nos grands bergers de la révolution ! »

Quelqu’un frappa plusieurs coups à la porte.

— « Qui est-ce ? » demanda Mourlan, avant d’ouvrir.

— « Siron. »

Le nouveau venu était un homme d’une cinquantaine d’années : une face aplatie, coupée d’une moustache grise ; un front dégarni, tout en largeur ; un nez aux narines écrasées ; des yeux très séparés, au regard ironique. Un masque d’énergie calme, avec un rien de morgue.

Jacques le connaissait de vue. Il était le seul qu’on rencontrât souvent avec Mourlan.

Syndicaliste, ancien militant plusieurs fois condamné pour son action révolutionnaire, Siron vivait depuis quelques années à l’écart du mouvement. Il écrivait des brochures, et collaborait à l’Étendard, aux heures de loisir que lui laissait son travail d’ouvrier spécialisé. Comme Mourlan, il faisait partie de ces francs-tireurs à l’intelligence toujours en éveil, à la foi intacte, orgueilleux, passablement désabusés, sévères à la sottise, dévoués à la cause plus qu’aux camarades, respectés par tous, mais critiqués pour leur réserve, et un peu jalousés aussi pour leur valeur personnelle.

— « Assieds-toi », dit Mourlan — bien que la seule chaise libre fût occupée par Jenny. « Tu les as lus, leurs journaux ? »

Siron esquissa un geste de l’épaule qui semblait indiquer en même temps son mépris pour la presse, et qu’il ne venait pas pour commenter les événements.

— « Il y aura, ce soir, réunion au Jean-Bart », dit-il, en regardant le typo. « J’ai dit que je te préviendrais. Faut que tu y viennes. »

— « J’y tiens guère », grogna Mourlan. « On sait d’avance tout ce… »

— « S’agit pas de ça », coupa Siron. « J’irai, moi : j’ai des choses à leur dire. Et j’ai besoin qu’on soit deux. »

— « C’est différent », acquiesça Mourlan. « Quelles choses ? »

L’autre ne répondit pas sur-le-champ. Il regarda Jacques, puis Jenny, alla jusqu’à la fenêtre, l’entrouvrit et revint vers Mourlan :

— « Des choses. Des choses qu’il faut faire, et auxquelles personne n’a l’air de penser. Nous sommes dans un foutu pétrin, c’est entendu ; pas une raison, tout de même, pour se croiser les bras et leur laisser carte blanche ! »

— « Explique. »

— « Eh bien, si les chefs socialistes et syndicalistes jugent bon de se rallier et de collaborer avec le gouvernement, faudrait, au moins, en échange de cette collaboration, qu’ils exigent des garanties pour ceux qu’ils représentent. Ça n’est pas ton idée ? La guerre, en fait, crée une situation révolutionnaire. Qu’on en profite ! Jaurès n’y aurait pas manqué ! Il aurait su arracher à l’État des concessions pour le prolétariat… Ça sera toujours ça de pris ! La guerre va imposer, à tous, des restrictions, des sacrifices. Bien le moins qu’on réclame, pour les travailleurs, une part de contrôle sur les mesures qu’on va prendre ! Il est encore temps de poser des conditions. Le gouvernement, pour l’heure, a besoin de nous. Alors, donnant, donnant… C’est pas ton idée ? »

— « Des conditions ? Exemple ? »

— « Exemple ? Faut les obliger à réquisitionner toutes les usines de guerre, pour empêcher les patrons de faire d’énormes bénéfices sur le dos du peuple qu’on envoie se faire tuer ; et, ces usines, il faut en confier la gestion aux syndicats… »

— « Pas bête », grommela Mourlan.

— « Faudrait aussi faire obstacle à la hausse des prix. Voilà déjà que ça commence partout. Je ne vois qu’un moyen, moi : forcer le gouvernement à faire main basse sur tous les produits de première nécessité ; à constituer des stocks d’État, en écartant les intermédiaires, les spéculateurs ; à organiser la répartition… »

— « Mais c’est une entreprise du tonnerre de Dieu, qu’il faudrait mettre sur pied… »

— « Les cadres, le personnel, sont tout trouvés : suffit d’utiliser les coopératives de consommation qui fonctionnent déjà… Ça n’est pas ton idée ? Tout ça est à voir. Mais, puisqu’on a proclamé l’état de siège dans toute la France, et même en Algérie, qu’on s’en serve au moins pour protéger les petits contre les voraces ! »

Il allait et venait, à travers la pièce qu’emplissait sa voix posée. Il ne s’adressait qu’à Mourlan, jetant de temps à autre un coup d’œil distrait vers les jeunes gens. La sueur perlait sur son beau front lisse.

Jacques se taisait. Bien qu’il eût un visage exceptionnellement attentif, et une flamme dans le regard, il n’écoutait pas. Perdu dans les méandres de sa propre pensée, il était à cent lieues de Siron, de la réquisition des usines, de l’état de siège, des stocks d’État… Si, brusquement, entre les deux armées, un éclair de conscience déchirait cette épaisseur de mensonge !… avait dit Mourlan…

Il profita d’une interruption du vieux typographe, pour faire signe à Jenny, et se lever.

— « Vous partez ? », dit Mourlan. « Tu viendras aussi, ce soir, au Jean-Bart ? »

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