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Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres

Электронная книга - «Les Habits Noirs Tome VI - L’Avaleur De Sabres». Краткое содержание книги:

Ce sixième opus nous plonge plus avant dans ce monde du cirque dont Féval a fait l'un de ses univers de prédilection. Saladin, le «fils» d'Echalot et de Similor, a grandi au sein du cirque de Mme Samayoux. Héritant de la mauvaise nature de son père, il est devenu une crapule. En 1852, il enlève une petite fille, Justine, et la confie à Maman Léo et à Echalot, maintenant en ménage, en prétendant l'avoir trouvée. La mère de l'enfant, Lily, une jeune et belle fille du peuple que son amant avait abandonnée, désespérée de n'avoir pu retrouver sa fille, épouse le richissime duc de Chaves, dans l'idée de mener par la suite, grâce à sa fortune, les recherches nécessaires…
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– Faites, madame, répliqua Saladin, cachant son trouble sous un redoublement de fierté.

Madame de Chaves sembla chercher ses paroles.

– Après tant d’années, dit-elle, tout change et rien ne reste de ce qui était l’enfant au berceau… rien…

Elle hésitait et tenait les yeux baissés. Si elle avait regardé Saladin en ce moment, elle aurait vu son masque immobile s’éclairer d’une soudaine lueur.

La question qui était sur les lèvres de madame de Chaves et qu’il devinait déjà était de celles qu’il avait notées.

Entre toutes les questions qu’il attendait c’était celle-là, très certainement, qui lui préparait la plus triomphante réponse.

Il garda le silence et madame de Chaves poursuivit avec effort:

– Votre tâche était deux fois difficile. Il ne s’agissait pas seulement de retrouver la mère, il fallait encore que la mère reconnût dans la belle jeune femme présentée par vous l’enfant qui marchait à peine… Avez-vous songé à cela?

Ses yeux se relevèrent lentement; ceux de Saladin étaient fixés sur elle.

– J’y ai songé, répondit-il.

– Et le moyen d’arriver à cette reconnaissance, vous l’aviez?

– Si je ne l’avais pas eu, répondit Saladin, je n’aurais même pas risqué les premiers pas sur cette route hérissée d’obstacles.

Une vive rougeur couvrait les joues et le front de madame de Chaves.

– Dites, fit-elle, oh! dites, je vous en prie!

– Pourquoi le dire, répondit Saladin, de plus en plus impassible, puisque vous le savez aussi bien que moi?

– Je veux que vous parliez? s’écria la duchesse avec force. Tout dépend du mot que vous allez prononcer!

Elle retenait son souffle pour écouter mieux. Saladin sembla jouir un instant de ce grand trouble qui la mettait à sa merci, puis il prononça lentement:

– Dieu l’avait marquée, madame.

– Ah!… fit la duchesse en un cri éclatant.

Saladin poursuivit:

– Il n’y avait que moi près d’elle, quand je la relevai blessée, presque mourante. Je dus remplir tous les devoirs d’un homme de l’art et donner à l’enfant les soins d’une mère. Votre fille, madame, avait entre l’épaule et le sein à droite, ce qu’on appelle une envie: une cerise rose et veloutée que vous dûtes baiser bien souvent…

– Et elle l’a encore? balbutia Lily dont tout le corps tremblait.

– Elle l’avait encore ce matin, répondit Saladin avec un sourire qui n’était pas exempt de fatuité.

On se perdrait à vouloir exprimer les sentiments complexes ou même contraires qui peuvent frapper une âme dans un seul et même instant.

La duchesse fut blessée violemment par le sens de cette réponse et surtout par le sourire qui l’accompagnait, et pourtant, soulevée, en quelque sorte, par une passion supérieure, par la joie immense qui exaltait tout son être, elle quitta son siège en chancelant et ouvrit ses bras pour dire avec transport:

– Je vous crois! oh! je vous crois… où est-elle?

Saladin fut magnifique de sang-froid.

– Chère madame, dit-il sans perdre son sourire et en lui prenant les deux mains très affectueusement pour l’aider à se rasseoir, la question n’est pas de savoir si vous me croyez ou si vous ne me croyez pas. Je n’ai jamais eu l’ombre d’un doute à cet égard.

– Où est-elle? répétait la duchesse comme une folle, où est-elle?

Saladin eut encore son geste de maître d’école.

– Ne nous égarons pas, dit-il paisiblement. Elle est en un lieu où sa mère l’embrassera bientôt, si je le veux, mais où personne au monde ne la découvrira, si je ne le veux pas. Je suis Renaud, madame la duchesse, quand il s’agit de chercher ou de cacher: aussi habile à l’un qu’à l’autre de ces jeux. Vous me permettrez de vous rappeler qu’avant de faire cette confession loyale, à laquelle rien ne m’obligeait, j’avais eu l’honneur de vous adresser une importante question.

La duchesse passa la main sur son front; ses idées vacillaient.

– C’est vrai, murmura-t-elle, je me souviens.

Elle regarda Saladin, comme pour éclairer sa mémoire, et baissa les yeux tout de suite. Quoi qu’elle en eût, cet homme lui faisait répugnance et peur.

Certes elle était encore bien incapable d’analyser le monde d’impressions qui était en elle; deux courants opposés la poussaient. Elle était en face d’un gentilhomme que sa fièvre eût volontiers grandi à la hauteur d’un héros.

Mais depuis deux heures que le héros était là, l’échange mystérieux qui a lieu entre deux âmes, loin de faire naître la sympathie, avait produit l’effet contraire. Monsieur Renaud avait empiété par trop sur le jeune marquis de Rosenthal, et dans la joie de madame de Chaves, la nécessité de lier ensemble la pensée de sa fille retrouvée et la pensée de cet homme mettait une poignante amertume.

– Veuillez me rappeler, dit-elle, ce que vous désirez savoir; ma tête est faible et j’ai besoin d’être guidée.

– La forme la plus commode, répliqua aussitôt Saladin, serait en effet l’interrogatoire, mais je ne me serais pas permis…

– Faites comme vous l’entendrez, interrompit madame de Chaves avec fatigue.

Saladin se hâta de rouvrir son carnet, et continua tout en feuilletant ses notes:

– Je vous rends grâce. Je vois que vous comprenez bien ma situation; j’ai une responsabilité considérable. On n’élève pas une jeune fille, et quand je dis élever c’est pour exprimer mon idée le plus simplement et le plus modestement possible, attendu que Mlle la marquise de Rosenthal… vous pâlissez, madame! Vous déplairait-il d’apprendre que votre fille porte ce titre et ce nom?

– Pardonnez-moi, murmura la duchesse, c’est la première fois que vous les lui appliquez.

– Je vous pardonne, prononça noblement Saladin. J’ai quelque philosophie et je sais faire la part de l’égoïsme jaloux d’une mère. Nous serons, j’en suis sûr, les meilleurs amis du monde, avec le temps. Seulement je vous répète que j’ai conscience d’être responsable et que, sous aucun prétexte, je ne compromettrais jamais l’avenir de celle qui a été à la fois ma fille et ma femme. Causons, s’il vous plaît, de M. de Chaves.

Lily fit de la tête un geste de consentement résigné.

– Je procède selon votre permission, dit Saladin qui avait étalé ses carrés de papier sur le guéridon et qui tenait sa mine de plomb à la main. M. de Chaves était éperdument amoureux de vous… oui, n’est-ce pas? très bien… je prends mes notes. Ce ne sera pas long.

Lily le regardait faire. La prostration la prenait.

– Il était forcé de retourner au Brésil, continua Saladin, il inventa une histoire pour vous engager à le suivre. Quelle histoire?

– Une troupe de bateleurs embarqués au Havre…

– Et emmenant Petite-Reine? Très bien! ce n’est pas fort, mais les gens qui souffrent beaucoup sont crédules. Petite-Reine n’était pas en Amérique, nous savons cela; monsieur de Chaves devenait de plus en plus amoureux, et, en fait d’amour, c’est un diable. Il mettrait le feu aux quatre coins de Paris pour satisfaire un caprice. Comme vous étiez sage, il parla de mariage.

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