La valse lente des tortues
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:
— Qu’insinuez-vous par cette phrase ? demanda Hervé Lefloc-Pignel en se dressant face à l’adversaire.
— J’entends qu’on dépense facilement l’argent quand on n’a pas à le gagner à la sueur de son front !
Joséphine crut que Lefloc-Pignel allait défaillir. Il eut un haut-le-corps et devint livide.
— Madame ! Je vous somme de retirer vos insinuations ! s’exclama-t-il, étranglé dans son col de chemise.
— Bien, monsieur le Gendre ! ricana mademoiselle de Bassonnière en piquant du nez comme pour picorer son succès.
Joséphine se pencha vers monsieur Merson et demanda :
— Mais de quoi parlent-ils ?
— Elle lui reproche d’être le gendre de son beau-père qui possède la banque dont il est P-DG ! Une banque privée d’affaires. Mais c’est la première fois qu’elle est aussi explicite. Ce doit être en votre honneur. C’est une sorte d’initiation… et un avertissement à ne pas vous frotter à elle, sinon elle ira fouiller dans votre passé. Elle a un oncle aux Renseignements généraux et possède des fiches sur tous les habitants de l’immeuble.
— Je ne continuerai pas cette réunion si mademoiselle de Bassonnière ne me présente pas des excuses ! rugit Lefloc-Pignel en s’adressant au syndic, dont le regard embarrassé flottait sur l’assemblée.
— C’est hors de question, grommela l’ennemie frissonnante sur ses ergots.
— C’est de la routine. Ils s’asticotent, ils s’évaluent, commenta monsieur Merson. Vous savez que vous avez de jolies jambes ?
Joséphine rougit et étala son imperméable sur ses genoux.
— Madame, monsieur, je vous demande de revenir à la raison, intervint le syndic qui s’essuyait le front, ébranlé par cette première joute verbale.
— J’attends des excuses ! insista Hervé Lefloc-Pignel.
— Je n’en ferai pas !
— Mademoiselle, je ne me retirerai pas à cause du dix-huitième point qui requiert ma présence, mais sachez que si vous n’étiez pas une femme, on irait s’expliquer !
— Oh ! Je n’ai pas peur ! Quand on sait d’où vient ce monsieur ! Un péquenot… Ah ! Elle est belle, la copropriété !
Hervé Lefloc-Pignel tremblait. Les veines de son front gonflaient, sur le point d’éclater. Il se balançait sur ses longues jambes, prêt à massacrer la malotrue qui, enchantée, en rajoutait, vomissant son fiel :
— Sa femme divague dans les couloirs et sa fille se dandine en roulant des hanches ! Bravo !
Lefloc-Pignel fit un pas vers la duègne. Joséphine crut un instant qu’il allait la gifler, mais monsieur Van den Brock intervint. Il se leva, lui parla à l’oreille et Lefloc-Pignel finit par se rasseoir, non sans avoir jeté un regard noir à la vipère. Il se dégageait de cette scène une violence étrange. Comme si c’était la répétition d’une pièce dont chaque participant connaissait la fin, mais où chacun tenait à jouer son rôle sans faiblir.
— Oh ! mais c’est violent ! s’exclama Joséphine, horrifiée. Je n’aurais jamais cru que…
— C’est tout le temps comme ça, soupira monsieur Merson. Lefloc-Pignel pousse la copropriété à des dépenses qui ulcèrent la radine Bassonnière. Il entend tenir son rang et que l’immeuble brille. Elle lâche les biffetons avec l’arthrose de l’usurier. En plus, il semblerait qu’elle sache des choses sur son origine qu’il aimerait mieux qu’on tût. Ah ! Ah ! Vous avez remarqué : quand je suis entouré de ce beau monde, je me mets à l’imparfait du subjonctif ! Sinon, je parle comme un charretier…
Il la considéra avec un grand sourire en se tapotant la poitrine.
— N’empêche que vous avez de fines attaches ! Très fines, très belles, une invitation à la caresse…
— Monsieur Merson !
— J’aime les jolies femmes. Je crois même que j’aime toutes les femmes. Je les vénère. Particulièrement lorsqu’elles s’abandonnent. Alors là… La beauté féminine atteint une perfection quasi mystique ! C’est, à mes yeux, une preuve que Dieu existe. Une femme dans le plaisir est toujours jolie.
Il siffla d’excitation, croisa, décroisa ses jambes et jeta un regard carnivore sur Joséphine qui ne put s’empêcher d’étouffer un rire.
Il fit une pause et reprit :
— Comment croyez-vous qu’elle soit, dans le plaisir, la Bassonnière ? Renversée serrée ou renversée ouverte et molle ? Je parierais pour renversée serrée à double tour ! Et sèche comme un coing ! Pas de velouté ni de charnu. Dommage !
Et comme Joséphine ne répondait pas, il entreprit de lui raconter les riches heures de la famille Bassonnière, en chuchotant caché derrière la paume de la main, ce qui donnait une impression d’intimité qui ne passa pas inaperçue.
Mademoiselle de Bassonnière était issue d’une famille noble et ruinée qui, à l’origine, possédait tout l’immeuble, plus deux ou trois autres dans le quartier. Elle n’avait que neuf ans quand elle surprit, l’oreille collée à la porte du bureau de son père, les sombres gémissements d’un homme acculé à la faillite. Il annonçait à sa femme dans quel piteux état se trouvaient leurs finances et comment il faudrait se résoudre à vendre, un par un, leurs biens immobiliers. « Encore heureux si nous réussissons à en conserver un, de bon aloi, en façade noble ! » avait-il dit, effondré à l’idée de se dépouiller de ce patrimoine qui lui permettait d’entretenir chevaux de polo, maîtresses et de s’adonner au poker, le mercredi soir. La famille habitait alors au quatrième étage de l’immeuble A, dans l’appartement occupé par les Lefloc-Pignel.
Ce fut le premier coup que reçut Sibylle de Bassonnière. Les dettes de son père allèrent grandissant ; elle avait dix-huit ans quand ils durent quitter l’immeuble A pour se réfugier dans le sombre trois pièces sur cour de l’immeuble B, où logeait autrefois leur vieille bonne, Mélanie Biffoit, et son époux, chauffeur de monsieur de Bassonnière. Elle en avait entendu des quolibets au sujet de cette pauvre Mélanie qui se contentait de si peu ! « C’est ça, les pauvres, disait sa mère, on leur donne un quignon de pain et ils vous baisent la main. C’est ne pas leur faire du bien que de trop les gâter ! Rassasiez un pauvre, il devient enragé. »
Désargentée, mademoiselle de Bassonnière avait choisi d’ériger sa misère en sacerdoce. Elle se vantait de n’avoir jamais cédé aux sirènes de l’argent, de la gloire ou du pouvoir, oubliant simplement qu’elle n’avait les moyens d’aucune de ces trois tentations. Elle était donc restée vieille fille et amère. Comme elle en voulait à son père de les avoir ruinés, elle en voulut aux hommes d’être des créatures faibles, pleutres, dépensières. Après une longue carrière comme dactylo au ministère de la Marine, elle avait pris sa retraite. Elle crachait son venin à chaque réunion de copropriété. C’était son seul exutoire. Le reste de l’année, elle épargnait pour payer les folles dépenses imposées par les A.
Après avoir provoqué Lefloc-Pignel, elle s’en prit à monsieur Merson au sujet d’un scooter mal garé, fit une allusion à sa sexualité débridée, ce qui le fit ronronner d’aise, et, voyant que ses propos le chatouillaient plutôt que de l’offenser, elle se retourna contre monsieur Van den Brock et le piano de sa femme.
— Et je voudrais que cessât ce vacarme provenant à toute heure de votre étage !
— Ce n’est pas du vacarme, madame, c’est Mozart ! répliqua monsieur Van den Brock.
— Je ne vois pas la différence quand votre femme joue ! siffla la vipère.
— Changez votre sonotone ! Il sature !
— Retournez dans votre pays ! C’est nous qui saturons !
— Mais je suis français, madame, et fier de l’être…
— Van den Brock ? C’est français ?
— Oui, madame.
— Un métèque blond qui se pousse du col et sème des petits bâtards dans le ventre de ses patientes abusées !