La valse lente des tortues
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:
Oui parce que maintenant, grâce à lui, j’ai plein de copains !
Hier, j’avais un pull sur les épaules, il m’a prise dans ses bras et je me suis rendu compte que le pull était tombé seulement quand c’était trop tard… C’était un pull d’Hortense, elle va être furieuse ! Je m’en fiche.
Hier, il a dit « Zoé Cortès est ma petite copine » avec des yeux très sérieux et puis il m’a serrée fort, et j’ai cru mourir dans le ciel.
Quand on s’embrasse en marchant, on perd tout le temps l’équilibre, on pourrait en faire une chanson. Il se moque de moi parce que je rougis. Il dit « tu es la seule fille qui rougit et qui marche en même temps ».
Hier, j’ai eu envie de l’embrasser, tout à coup, comme ça, au milieu d’une phrase, comme si une abeille m’avait piquée. Il a ri quand je l’ai embrassé, et puis comme je faisais la tête, il a dit en s’excusant « c’est parce que je suis content », et j’avais encore plus envie de l’embrasser.
J’ai tout le temps envie qu’il me serre dans ses bras. J’ai pas envie de faire l’amour avec lui, juste d’être avec lui. D’ailleurs, on n’a pas fait l’amour. On n’en parle pas. On se serre très fort. Et on s’envole.
Moi, ça me suffit d’être dans ses bras. Je pourrais y rester des heures. On ferme les yeux et on décolle. On se dit « demain, on va à Rome, dimanche à Naples ». Il a un faible pour l’Italie. Il se moque de moi parce que je lui dis que mon dernier amour, c’était Marius dans Les Misérables. Il préfère les actrices, les blondes. Il dit que moi, je suis presque blonde. J’ai des reflets dans les cheveux et sous une certaine lumière, on dirait que je suis blonde. Le mieux, c’est bête, mais c’est quand on se sépare. J’ai l’impression que quelque chose va sortir de ma poitrine et de mon ventre tellement je suis heureuse. Quelque chose va exploser et montrer mes entrailles à tout le monde.
En ce moment, j’ai un sourire qui s’accroche tout seul sur mes lèvres et j’ai de la musique cool dans la tête. Et en même temps j’ai comme une impression d’irréel, comme si c’était juste pas vrai. J’ai fait un vœu, le vœu qu’il m’aime encore demain matin et le matin d’après, parce que j’ai toujours peur que ça s’arrête.
J’ai rien dit à ma mère. Ça me tue quand j’y pense. Je me demande si, elle aussi, elle a les entrailles qui explosent quand elle pense à Philippe. Je me demande si l’amour, c’est pareil à tous les âges…
Joséphine poussa la porte de la salle où avait lieu la réunion des copropriétaires au moment même où on votait pour désigner le président de séance. Elle était en retard. Shirley l’avait appelée alors qu’elle partait. Puis, elle avait attendu l’autobus en pestant, avec tout l’argent que j’ai gagné je pourrais quand même prendre un taxi ! L’argent, ça s’apprend. On apprend à en gagner et on apprend à le dépenser. Elle avait toujours mauvaise conscience à le dilapider en petits conforts, douceurs, sucreries de la vie. Elle ne concevait encore les dépenses que pour des choses « importantes » : l’appartement, la voiture, les études d’Hortense, les charges, les impôts. Pour le futile, elle répugnait à dépenser. Elle regardait trois fois le prix d’un manteau et reposait le parfum à quatre-vingt-dix-neuf euros.
On aurait dit une salle d’examen. Une quarantaine de personnes étaient assises devant des papiers posés sur la tablette de leurs sièges. Elle alla s’asseoir au fond de la salle, à côté d’un homme au visage rond, aux cheveux mal aplatis, avachi sur sa chaise comme sur un transat. Il ne lui manquait plus que la crème solaire et le parasol. Il battait la mesure de ses jambes croisées, en fixant la pointe de ses chaussures. Il avait dû rater un accord parce qu’il s’interrompit, marmonna « merde ! merde ! » avant de reprendre le battement de pied.
— Bonjour, dit Joséphine en se laissant tomber sur le siège voisin. Je suis madame Cortès, cinquième étage…
— Et moi, monsieur Merson, le père de Paul… et le mari de madame Merson, répondit-il, et toutes ses rides remontèrent vers le haut en un joyeux sourire.
— Enchantée, dit Joséphine en rougissant.
Il avait un regard perçant qui tentait de voir à travers ses vêtements. Comme s’il voulait lire la marque de son soutien-gorge.
— Y a-t-il un monsieur Cortès ? demanda-t-il en faisant pencher le poids de son corps vers elle.
Joséphine, troublée, fit celle qui n’avait pas entendu.
Le fils Pinarelli leva la main pour se proposer comme président de séance.
— Tiens ! Il est venu sans sa maman ! Quelle audace ! lâcha monsieur Merson.
Une dame d’une cinquantaine d’années au visage sévère, assise devant lui, se retourna et le foudroya du regard. Maigre, presque émaciée, les cheveux en casque noir, les sourcils charbon noués en une broussaille épaisse, elle ressemblait à ces épouvantails qu’on plante dans les champs pour faire peur aux oiseaux.
— Un peu de décence, s’il vous plaît ! croassa-t-elle.
— Je plaisantais, mademoiselle de Bassonnière, je plaisantais…, lui répondit-il avec un large sourire.
Elle haussa les épaules et fit volte-face. Cela fit le bruit d’une lame qui déchire l’air. Monsieur Merson eut une moue d’enfant.
— Ils ont très peu le sens de l’humour, vous allez vite vous en apercevoir !
— J’ai raté quelque chose d’important ?
— J’ai peur que non ! Les empoignades commenceront plus tard. Pour le moment, nous en sommes aux hors-d’œuvre. Les lances ne sont pas encore sorties… C’est votre première fois ?
— Oui. J’ai emménagé en septembre.
— Alors, bienvenue à Massacre à la tronçonneuse… Vous n’allez pas être déçue. Le sang va couler !
Le regard de Joséphine fit le tour de la pièce. Au premier rang, elle reconnut Hervé Lefloc-Pignel, assis à côté de monsieur Van den Brock. Les deux hommes s’échangeaient des papiers. Un peu plus loin, sur le même rang, monsieur Pinarelli. Ils avaient pris le soin de laisser trois chaises vides entre eux.
Le syndic, un homme en costume gris, au regard flou, au sourire doux et conciliant, décréta que monsieur Pinarelli serait donc président de séance. Puis il fallut choisir un secrétaire, deux scrutateurs. Les mains se levaient, avides d’être retenues.
— C’est leur moment de gloire ! chuchota monsieur Merson. Vous allez comprendre la griserie du pouvoir.
L’ordre du jour comportait vingt-six articles et Joséphine se demanda combien de temps durerait l’assemblée générale. Chaque point soulevé était soumis au vote. Le premier sujet de discorde fut le sapin de Noël qu’Iphigénie avait dressé dans le hall de l’immeuble pendant les fêtes.
— Quatre-vingt-cinq euros le sapin, glapit monsieur Pinarelli. Ces frais devraient être à la charge de la gardienne étant donné que ce sapin est là, c’est évident, pour forcer les étrennes. Or, il ne semble pas que nous touchions, en tant que copropriété, un centime de cet argent récolté. Donc je propose que, dorénavant, elle paie le sapin et les décorations de Noël. Et qu’elle rembourse les frais occasionnés, cette année.
— Je suis d’accord avec monsieur Pinarelli, se rengorgea en soulevant sa poitrine creuse mademoiselle de Bassonnière. Et j’émets des réserves sur cette gardienne qu’on nous a, une fois de plus, imposée.
— Enfin, s’exclama Hervé Lefloc-Pignel, qu’est-ce que quatre-vingt-cinq euros partagés en quarante lots !
— Il est facile de se montrer généreux avec l’argent des autres ! persifla mademoiselle de Bassonnière d’une voix aiguë.
— Ah ! Ah ! commenta en aparté monsieur Merson, première passe d’armes ! Ils sont en jambes, ce soir. D’habitude, ils s’échauffent plus longtemps.