La valse lente des tortues
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:
Ainsi elle s’appelait Valérie. Valérie qui sourit, Valérie qui a un mot aimable pour chacun, Valérie qui ne semble pas avoir plus de vingt ans. Valérie qui se penche au-dessus de deux hommes qui finissent de déjeuner. Si l’un portait beau et semblait sorti d’une page du Figaro Économie, l’autre ressemblait à une libellule affolée. Il s’agitait, tressaillait, battait des paupières tel un aveuglé. Il tenait ses couverts de ses doigts longs et effilés comme des lames de ciseaux et inclinait un torse raide et maigre au-dessus de son assiette. La peau semblait s’être posée sur son visage en un film transparent, laissant voir les veines et les artères et quand il pliait le coude, on pouvait craindre qu’il ne casse.
Quel drôle de personnage, pensa monsieur Sandoz. Un vrai coléoptère. Il a l’air sombre, presque sinistre. Il parlait à voix basse au bel homme élégant et semblait mécontent. Ces deux hommes-là, eux aussi, ont un secret, peut-être partagent-ils le même ? Ils avaient un air de connivence et semblaient se comprendre sans avoir besoin de se parler.
— Vous avez oublié mon café ! lança l’homme élégant à Valérie qui revenait avec la saucisse-purée et un café posé sur le même bras.
— Une minute ! J’arrive ! répondit-elle en posant le plat devant monsieur Sandoz, rattrapant de justesse le café qui menaçait de glisser.
Monsieur Sandoz lui sourit, ébloui par son adresse.
— Vous êtes très forte ! dit-il.
— Ça s’appelle avoir du métier, dit la fille en tournant la tête vers l’homme qui s’impatientait et réclamait son café.
— En tous les cas, moi, je suis bluffé !
— Ah ! s’ils pouvaient tous être comme vous ! Y en a, ce sont de vrais emmerdeurs ! Suivez mon regard ! répondit-elle en découvrant une rangée de dents blanches qui riaient.
— Vous êtes toujours aussi gaie ? poursuivit monsieur Sandoz, ne la lâchant pas des yeux.
Elle lui sourit gentiment, presque maternellement. Une mèche de cheveux tomba sur ses yeux clairs et elle secoua la tête pour la remettre en place.
— Je vais vous dire mon secret : je suis amoureuse !
— Mais enfin ! Mademoiselle ! C’est inadmissible ! s’écria l’homme élégant en agitant le bras.
— Voilà ! Voilà ! J’arrive…, dit la serveuse en se redressant, le café en équilibre à la main. Et quand on est amoureuse, on voit la vie en rose, n’est-ce pas ?
— Ça, c’est sûr, répondit monsieur Sandoz. Mais il faut être deux…
Iphigénie ne semblait pas sensible aux regards ardents qu’il posait sur elle. Quand il aurait eu envie de parler de lui, d’elle, elle lui répondait clous et tournevis, colle à bois et pinceau. S’il avait la tentation de poser un index sur la ride du front d’Iphigénie pour la lisser, elle pivotait sur elle-même et partait ranger les poubelles ou faire ses carreaux. Il tentait de timides échappées qu’elle ne remarquait pas. Il étala la serviette en papier sur sa chemise blanche, coupa un bout de saucisse, porta la fourchette à sa bouche et suivit des yeux Valérie qui s’approchait de la table de l’homme élégant et de la libellule, le café à la main.
Au même instant, une femme repoussa sa chaise et heurta la serveuse qui, déséquilibrée, trébucha. Le café se renversa, éclaboussant l’imperméable blanc de l’homme élégant qui fit un bond sur sa chaise.
— Je suis désolée, dit Valérie, en attrapant un torchon posé sur son épaule, j’ai pas vu la dame qui se levait et…
Elle tentait d’effacer les traces de café sur la manche de l’imperméable. Frottait, frottait, le nez baissé.
— Mais vous m’avez ébouillanté ! hurla l’homme en se dressant, furieux.
— N’exagérez pas tout de même ! Puisque je vous dis que je suis désolée…
— Et vous m’insultez en plus !
— Je vous insulte pas ! Je vous présente mes excuses…
— De bien piètres excuses !
— Vous allez pas en faire tout un plat ! Je vous dis que j’ai pas vu la dame !
— Et moi je vous dis que vous m’avez insulté !
— Oh ! la, la ! Pauvre mec ! C’est pas la peine de vous mettre dans cet état ! Vous avez pas d’autres problèmes dans la vie ? Votre imper, vous le portez au pressing et ça vous coûtera pas un rond ! On a des assurances pour ça !
L’homme élégant bafouillait d’indignation. Prenait à partie la libellule qui considérait Valérie avec, semblait-il, une étincelle d’appétit dans sa face de parchemin. Il doit la trouver belle en femme indignée. Elle s’était échauffée et ses joues pâles rosissaient. C’est vrai qu’elle est encore plus belle quand elle s’anime. À vingt ans, que pouvait-elle connaître de la vie ? Elle savait se défendre, c’est sûr, mais avec l’impétuosité de la jeunesse. Et l’homme élégant en paraissait offusqué.
Il s’était levé, avait mis son imperméable sous son bras et s’apprêtait à quitter la brasserie, laissant à la libellule le soin de régler l’addition.
— Ben… vous êtes con ! Puisque je vous dis qu’on a une assurance ! répéta encore Valérie en le regardant partir. Il est con, ç’lui-là !
Monsieur Sandoz crut alors que l’homme élégant allait la frapper. Il en esquissa le geste puis se reprit et sortit en crachant sa colère.
La libellule était restée à table et attendait que la serveuse lui apporte l’addition. Il tendit la main vers elle quand elle la posa sur la table et lui caressa la main de ses longs doigts squelettiques.
— Dis donc, espèce de vieux Dracula pervers ! Tu vas pas t’y mettre, toi aussi ! s’écria-t-elle en le foudroyant du regard.
Il baissa le nez, faussement contrit, et se retira tel un courant d’air.
— Oh ! la, la ! Tous les mêmes ! Cherchent toujours à se créer des ouvertures ! Vous demandent même pas votre avis…
Monsieur Sandoz la regarda, amusé. Ils devaient être nombreux à chercher des « ouvertures » avec elle.
Il resta un moment à la contempler. Elle portait des bagues argentées à chaque doigt et cela faisait comme un coup-de-poing américain. Pour se défendre ? Pour repousser les clients entreprenants ? Deux hommes accoudés au bar la suivaient des yeux et, quand elle revint vers eux, ils la félicitèrent. Monsieur Sandoz goûta la purée, elle était presque froide, il se dépêcha de la finir avant qu’elle ne le soit tout à fait. C’était de la purée chimique, de la purée en flocons vite faite et cette purée-là, il le savait, virait vite au plâtre.
Quand il leva la main à son tour pour demander un café et l’addition, la salle s’était vidée et la serveuse revint en faisant attention à ne rien renverser.
— Ça vous arrive souvent ce genre d’incident ? demanda-t-il en cherchant dans sa poche s’il avait la monnaie.
— Sais pas ce qu’ils ont les gens à Paris, mais ils vivent sur le bout des nerfs !
— Vous n’êtes pas d’ici ?
— Non ! s’exclama-t-elle en retrouvant son sourire. Moi, je viens de la province et, en province, je peux vous dire qu’on s’énerve pas comme ça ! On prend son temps.
— Et qu’est-ce que vous êtes venue faire chez les énervés ?
— Je veux être comédienne, je travaille pour payer mes cours de théâtre… Ces deux-là, je les ai repérés depuis longtemps, toujours pressés, toujours désagréables et pas un rond de pourboire ! Comme si j’étais une boniche !
Elle frissonna et son sourire heureux s’évanouit à nouveau.
— Allez ! C’est pas grave…, dit monsieur Sandoz.
— Vous avez raison ! dit-elle. C’est quand même une belle ville, Paris, si vous oubliez les gens !
Monsieur Sandoz se leva. Il avait laissé un billet de cinq euros sur la table. Elle le remercia d’un grand sourire.
— Ben, vous alors… Vous me réconciliez avec les hommes ! Parce que je peux vous dire un autre secret, moi, j’aime pas les hommes…