La valse lente des tortues
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:
Il semblait reparti dans un autre monde. Même ses mots étaient désuets. Ils s’écaillaient sur le bandeau en peinture blanche. Il se frottait l’intérieur du majeur comme pour en effacer des traces d’encre imaginaires.
— J’ai grandi au milieu des machines. L’imprimerie à cette époque, c’était artisanal. Il composait ses textes à la main. Avec des caractères en plomb qu’il alignait dans un compositeur. C’était souvent du Didot ou du Bodoni. Ensuite, il tirait une épreuve, il corrigeait les erreurs. Il mettait les caractères dans un châssis, il imprimait. Il avait une machine OFMI qui sortait deux mille exemplaires à l’heure. Il surveillait l’encrage et pendant tout ce temps-là, tout ce temps où il travaillait, il m’expliquait ce qu’il faisait. Il me récitait les termes techniques comme on récite à un enfant les tables de multiplication. Je devais connaître deux cents types de polices, ainsi que toutes les mesures typographiques, le point et le cicéro. Je me souviens de tout. De tous les termes techniques, de ses gestes, des odeurs, des rames de papier qu’il massicotait, qu’il mouillait, qu’il faisait sécher… Il y avait une grosse machine au fond de l’atelier, une Marinoni qui faisait un bruit infernal. Il restait là, à la surveiller, et il me prenait la main… Ce sont des souvenirs merveilleux. Les souvenirs d’un péquenot !
Il avait prononcé ces derniers mots d’un air mauvais.
— C’est une mauvaise femme, dit Joséphine. Il ne faut pas prêter attention à ce qu’elle dit !
— Je sais, mais c’est mon passé. Il ne faut pas y toucher. C’est interdit. J’avais une amie, aussi. Elle s’appelait Sophie. Je dansais avec elle, une, deux, trois, une, deux, trois… Elle tendait sa petite tête vers moi, une, deux, trois, une, deux, trois, et je me sentais grand, protecteur, important. C’étaient des moments de grand bonheur. J’aimais cet homme. À dix ans, à l’entrée en sixième, il m’a mis en pension à Rouen. Il disait que je devais étudier dans de bonnes conditions. Je revenais le voir le week-end et pendant les vacances. Je grandissais. Je m’ennuyais dans l’atelier. J’étais jeune. Ce qu’il m’apprenait ne m’intéressait plus. Je frimais avec mon nouveau savoir, il me regardait en se caressant le menton d’un air à la fois mélancolique et douloureux. Je crois que je le méprisais d’être resté un artisan. Quel idiot j’étais ! Je croyais prendre le pouvoir en affirmant mon savoir. Je voulais lui en imposer…
— Vous devriez entendre comment me parlent mes filles quand elles m’apprennent à me servir d’Internet : comme à une débile !
— Quand les enfants en savent plus que les parents, cela pose le problème de l’autorité…
— Oh ! moi, ça m’est égal, je m’en fiche pas mal qu’elles pensent que je suis une attardée mentale !
— Il ne faut pas. Vous devez être respectée, en tant que mère et éducatrice. Vous savez, dans le futur, les problèmes d’autorité vont devenir centraux. La carence du père dans les sociétés actuelles pose un énorme problème pour l’éducation des enfants. Moi, je veux restaurer l’image du pater familias.
— On peut aussi apprendre la douceur, la tendresse, d’un père, suggéra Joséphine qui leva les yeux vers le ciel.
— Ça, c’est le rôle de la mère, rectifia Hervé Lefroc-Pinel.
— À la maison, c’était l’inverse ! dit Joséphine en souriant.
Il lui lança un regard brusque, vite dérobé. Il y avait en lui quelque chose de farouche, de secret. Elle avait l’impression qu’il hésitait à se livrer, mais que, lorsqu’il le faisait, il était capable de grands abandons.
— Iphigénie, la gardienne, voudrait donner une petite fête dans sa loge pour la fin des travaux… Avec tous les gens de l’immeuble.
Ils entraient dans le square et Joséphine frissonna à nouveau. Elle se rapprocha de lui comme si le meurtrier pouvait surgir, derrière son dos.
— Ce n’est pas une bonne idée. Personne ne se parle dans l’immeuble.
— Ma sœur Iris viendra…
Elle avait dit cela pour le convaincre de venir. Iris demeurait son sésame, sa clé magique. Celle qui ouvrait toutes les portes. Elle se souvint, petite, quand elle désirait inviter des amis chez elle et qu’ils se montraient réticents, elle ajoutait, honteuse de ne pas emporter l’adhésion, « ma sœur sera là ». Et ils venaient. Et elle se sentait encore plus misérable.
— Je passerai, alors. Pour vous faire plaisir.
Elle ne put s’empêcher de penser qu’il serait attiré par Iris. Et qu’Iris serait surprise qu’elle connaisse un homme aussi séduisant. Arrête de te comparer à elle, ma pauvre fille, arrête ! Ou tu seras malheureuse pour l’éternité. On perd toujours à se comparer.
Ils se quittèrent dans l’ascenseur avec un petit salut de la tête. Il avait repris ses distances et elle se demanda si c’était le même homme qui venait de lui ouvrir son cœur.
Zoé n’était pas dans sa chambre : elle avait dû filer dans la cave de Paul Merson. Elle ne lui demandait plus l’autorisation.
— Ça suffit comme ça, déclara-t-elle aux étoiles, les coudes posés sur la rambarde du balcon. Aidez-moi ! Faites qu’elle me parle. C’est insupportable, ce silence.
Elle resta un long moment à fixer la nuit sombre et mauve. Son cou devenait douloureux à force de le tendre vers le ciel. Elle attendrait jusqu’à ce que les étoiles lui répondent et si elle devait devenir un bout de bois, qu’importe, elle deviendrait un bout de bois !
Elle attendit, au garde-à-vous, la tête droite. Elle promit de réparer si elle avait blessé Zoé, promit de comprendre, promit de se remettre en question, de ne pas fuir lâchement s’il y avait un problème à affronter. Elle fit le vide en elle et resta dressée vers le ciel. Les grands arbres du parc remuaient doucement comme s’ils accompagnaient son attente. Elle se glissa dans les branches pour y poser sa demande, qu’elle monte vers le ciel et soit entendue.
Bientôt, elle aperçut la petite étoile au bout de la Grande Ourse qui scintillait. Elle envoya un, deux, trois éclairs comme un langage en morse qui lui transmettait un message. Elle poussa un cri.
Elle referma la fenêtre et, remplie d’un bonheur qui chantait à tue-tête, alla se coucher, impatiente d’être au lendemain. Ou au jour d’après. Ou d’après… Elle n’était plus pressée.
Sibylle de Bassonnière ouvrit le couvercle de sa poubelle et grimaça. Une odeur rance de poisson gras monta des détritus. Elle décida de la descendre sans plus attendre. Elle avait mangé du saumon, ce soir, et la poubelle empestait. C’est fini, je n’en reprends plus jamais. D’abord ça coûte cher, ensuite ça rissole et ça colle, enfin ça empeste. Ça empeste dans la poêle, ça empeste dans la poubelle, ça empeste jusque dans mes doubles rideaux. On renifle le gras grésillant du saumon pendant plusieurs jours. À chaque fois, je me laisse berner par ce poissonnier, par son refrain sur les oméga 3, le bon et le mauvais cholestérol ! Désormais, je prendrai du flétan. C’est moins cher et ça n’empeste pas. Maman faisait toujours du flétan, le vendredi.
Elle passa sa robe de chambre achetée par correspondance chez Damart, chaussa ses pantoufles, mit une paire de gants en caoutchouc et s’empara de la poubelle. Elle sortait sa poubelle chaque soir, à vingt-deux heures trente, c’était un rite, mais ce soir-là, elle s’était dit qu’elle attendrait le lendemain.
Elle n’attendrait pas. Un rite était un rite, il convenait de le respecter pour conserver l’estime de soi.
Elle eut une petite moue de femme gourmande et se dit qu’en fin de compte elle ne regrettait pas le saumon. C’était sa douceur hebdomadaire. Il en fallait bien ! Elle les avait bien mouchés encore, ce soir. Elle s’était fait la brochette complète : Lefloc-Pignel, Van den Brock et Merson. Trois impudents qui habitaient dans ses meubles. Le premier avait réussi à faire oublier ses origines grâce à son mariage, le deuxième était un dangereux imposteur et le troisième un dévergondé fier de l’être. Elle savait sur eux des choses qu’elle était seule à connaître. Grâce à son oncle, le frère de sa mère. Il avait travaillé dans la police. Au ministère de l’Intérieur. Il avait des fiches sur tout le monde. Quand elle était petite, elle prenait un journal, montait sur ses genoux, pointait un fait divers du doigt et disait raconte-moi comment il a été arrêté celui-là. Il chuchotait dans son oreille tu ne le diras à personne, hein ? c’est un secret, elle hochait la tête et il racontait les filatures, les embuscades, les indics, les longues heures d’attente avant que l’homme ne tombe dans les filets de la police. Mort ou vif. Il y avait des trahisons, des imprudences, des sommations, des fusillades et toujours, toujours du drame et du sang. C’était bien plus intéressant que les livres de la Bibliothèque verte ou rose que sa mère l’obligeait à lire.