La valse lente des tortues
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:
Elle avait pris goût aux secrets.
Il avait pris goût aux fiches et même s’il n’était plus en poste, il avait toujours ses dossiers. Mis à jour. Parce qu’il rendait des services. Qu’il était muet comme un tombeau, souple dans ses alliances, tolérant pour les excès d’autorité des uns ou les faiblesses des autres.
Elle avait ainsi appris l’origine de Lefloc-Pignel, sa longue errance d’enfant adopté et rejeté par tous, les foyers d’accueil plus minables les uns que les autres, son mariage inespéré avec la petite Mangeain-Dupuy et son ascension dans la bonne société. Elle savait pourquoi Van den Brock avait quitté Anvers et était venu exercer en France, « erreur médicale ? crime parfait, plutôt », s’amusait-elle à lui murmurer quand elle sortait de ces réunions annuelles où elle était confrontée à ses trois victimes. Et le libidineux Merson ? N’allait-il pas fricoter dans des boîtes à partouzes ? Ne s’emmêlait-il pas le corps dans des nœuds infâmes ? Cela ferait mauvais effet si ça se savait… L’oncle avait des photos. Merson avait l’air de s’en moquer, mais il rirait moins si elles atterrissaient sur le bureau de son PDG, le très austère monsieur Lampalle des Maisons Lampalle, « les maisons du bonheur et de la famille » ! Adieu veaux, vaches, promotion ! Il ne tenait qu’à elle que ce bel avenir s’évanouisse.
Elle les tenait. Une fois par an, elle leur lançait des avertissements. C’était son grand soir. Elle s’y préparait des semaines à l’avance. Le Van den Brock avait failli rendre l’âme, cette fois. Elle avait le dossier complet de son « erreur » médicale. Elle rit toute seule et imagina l’ouverture d’un nouveau procès. Avec toutes les maîtresses, présentes et passées. Cela ferait du beau linge à laver ! C’était un fameux pouvoir qu’elle avait là. Cela ne suffisait pas à lui rendre son immeuble et le bel appartement de façade, mais c’étaient de délicieuses piqûres de rappel du temps où elle était quelqu’un, où les locataires lui faisaient des sourires, lui demandaient comment elle allait. Aujourd’hui, on lui claquait les portes au nez. Elle était une vieille fille inutile.
Elle prit l’ascenseur, tenant à distance la poubelle qui puait le saumon. Appuya sur le bouton du rez-de-chaussée. La petite nouvelle avec ses yeux de biche égarée l’avait galvanisée. Son dossier était vide. Le livre écrit par sa sœur ? Secret éventé. Mais son mari, en revanche… L’homme n’était pas clair. La sainte-nitouche ne savait pas tout. Ou feignait d’ignorer. Elle ne désespérait pas d’apprendre quelque chose sur elle. C’était la devise de son oncle : chaque homme a son secret, sa petite vilenie qui, bien exploitée, en fait un serviteur ou un allié.
Elle traversa la cour et se dirigea vers le local à poubelles.
Elle ouvrit la porte. Une odeur de moisi humide, de déchets putrides la saisit à la gorge. Elle porta la main à sa bouche et se pinça le nez. Quelle porcherie ! Et cette concierge qui ne faisait rien ! Trop occupée à repeindre sa loge ! Mais ça allait changer, elle en parlerait au syndic. Elle savait comment lui parler.
Elle se félicita d’avoir mis des gants en caoutchouc et souleva le lourd couvercle de la première poubelle, en reculant pour ne pas recevoir les effluves nauséabonds en plein nez. C’est ignoble ! Du temps de mes parents, on n’aurait pas supporté cette crasse. Demain, j’adresse un courrier au syndic et réclame le départ de cette fille. Il connaît la procédure par cœur, maintenant, je n’ai plus besoin d’insister, je n’aurai même pas besoin de mentionner le nom de son concubin qui est en prison. Quand je pense qu’il a engagé cette fille sans enquêter sur ses relations ! Le père de ses enfants, un criminel ! Quelle négligence ! Je lui mettrai le dossier sous le nez.
Elle n’entendit pas la porte du local s’ouvrir derrière elle.
Penchée au-dessus de la grande poubelle grise, pestant au sujet d’Iphigénie, sa robe de chambre Damart ouverte sur sa chemise de nuit rose, elle se sentit attirée violemment en arrière, reçut un premier coup dans la poitrine, puis un autre, et un autre.
Elle n’eut pas le temps de crier, d’appeler à l’aide. Elle tomba en avant, sur la poubelle. Son long corps de vierge sèche s’affala sur le couvercle puis heurta une autre poubelle avant de s’effondrer sur le sol. Elle pivota sur elle-même, se laissa tomber comme une chiffe molle. Elle pensa qu’elle n’avait pas encore tout dit, qu’il y avait encore beaucoup de gens dont elle connaissait les secrets honteux, beaucoup de gens qui pourraient la détester, et elle aimait tellement qu’on la déteste car on ne déteste pas les faibles, n’est-ce pas, on ne hait que les puissants.
Couchée sur le sol, elle aperçut les chaussures de l’homme qui s’acharnait sur elle, de belles chaussures d’homme riche, des chaussures anglaises, arrondies au bout, des chaussures neuves, aux semelles lisses qui lançaient des éclairs blancs dans la nuit. Il s’était baissé et la poignardait en cadence, elle pouvait compter les coups et cela faisait comme une danse, elle les comptait pendant qu’ils s’abattaient sur elle, ils se mélangeaient dans son esprit avec le sang dans sa bouche, le sang sur ses doigts, le sang sur ses bras, le sang partout. Une vengeance ? Se pourrait-il qu’elle ait vu juste : tous empêtrés dans des secrets trop lourds pour eux ?
Elle se répandait lentement sur le sol, les yeux fermés, se disant oui, oui, je le savais, tous quelque chose à cacher, et même cet homme si beau qui pose en slip sur les panneaux publicitaires. Un bel homme brun à la mèche romantique. Qu’il lui plaisait ! Fort et fragile, proche et distant, magnifique et absent. Avec une fêlure qui le mettait à sa merci. L’oncle lui avait raconté la fêlure. Il connaissait tous les moyens de posséder les gens. Tout le monde a un prix, disait-il, tout le monde a une blessure. Bien sûr, il était plus jeune qu’elle, bien sûr il ne la regarderait pas, mais cela ne l’empêchait pas de s’endormir en rêvant qu’il devenait son obligé, qu’elle devenait sa confidente, qu’il l’écoutait et que, peu à peu, des liens se tissaient entre eux, le mannequin et la vieille fille. L’oncle possédait des fiches sur lui : plusieurs arrestations en état d’ivresse ou sous l’emprise de stupéfiants. Insultes à agent, troubles sur la voie publique. Il a une gueule d’ange, mais se conduit comme un voyou, ton ami. Oh, si seulement, il pouvait être mon ami ! s’était-elle dit, la confidence au bord des lèvres.
Elle avait appris son nom, son adresse, l’agence, galerie Vivienne, pour laquelle il travaillait. Mais surtout, elle avait appris son secret. Le secret de sa vie, sa double vie. Elle n’aurait peut-être pas dû lui envoyer cette lettre anonyme. Elle avait été imprudente. Elle était sortie de son univers. Son oncle lui disait toujours de choisir sa cible avec discernement, de se garder du danger.