La valse lente des tortues
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:
— Dottie, tu m’entends ?
— D’accord, soupira Dottie, qui ne voulait pas entendre. Tu m’emmènes où, ce soir ?
— Voir La Gioconda.
— De…
— Ponchielli.
— Super ! Bientôt je serai prête pour Wagner. Encore quelques soirées et j’entendrai la Tétralogie sans broncher !
— Dottie…
Elle baissa les bras, devant la glace, et aperçut la vaincue, en face, qui faisait la grimace. Elle n’avait plus l’air aussi enjoué et une trace de rimmel descendait sur sa joue en une piste noire.
Il l’attrapa par la main, l’attira vers lui.
— Tu veux qu’on arrête de se voir ? Je le comprendrais très bien, tu sais.
Elle se raidit et détourna les yeux. Parce que ça lui serait égal qu’on ne se voie plus ? Je suis superflue. Vas-y, mon vieux, vas-y, tue-moi, enfonce plus profond le couteau dans la plaie, je respire encore. Je hais les hommes, je me hais d’avoir besoin d’eux, je hais les sentiments, je voudrais être une femme bionique qui donne des coups de pied quand on veut l’embrasser et ne laisse personne l’approcher.
Elle renifla, détournant les yeux, le corps comme une marionnette.
— Je ne veux pas te rendre malheureuse… Mais je ne veux pas non plus que tu croies que…
— Assez ! hurla-t-elle en plaquant ses mains sur les oreilles. Vous êtes tous les mêmes ! J’en ai marre d’être la bonne copine. Je veux qu’on m’aime !
— Dottie…
— Marre d’être seule ! Je veux des phrases de Sacha Guitry, je m’arracherais les cils un par un et je les enverrais couchés dans du papier de soie ! Je ferais pas la fine bouche, moi !
— Je comprends très bien… Je suis désolé.
— Arrête, Philippe, arrête ou je vais te tuer !
On dit qu’un homme se sent impuissant devant les larmes d’une femme. Philippe regardait pleurer Dottie, étonné. On avait passé un contrat, pensait-il en homme d’affaires courtois, je ne fais que lui en rappeler les termes.
— Mouche-toi, dit-il en attrapant un Kleenex.
— C’est ça ! Pour ruiner le fond de teint à un milliard d’Yves Saint Laurent !
Il roula le mouchoir en boule et le jeta.
L’orage annoncé éclatait, le rimmel dégoulinait sur des joues balafrées de noir et de beige. Il regarda sa montre. Ils allaient être en retard.
— Vous êtes tous pareils ! Des lâches ! Des salauds de lâches ! Voilà ce que vous êtes ! Y en a pas un pour racheter l’autre !
Elle rugissait comme si elle provoquait en duel tous les mâles qui avaient abusé d’elle, l’avaient roulée sous eux une nuit puis congédiée par SMS.
Pourquoi, si tu as une si mauvaise idée des hommes, parais-tu étonnée ? pensait Philippe. Pourquoi espères-tu à chaque fois ? Ce devrait être le contraire : moi qui les connais bien, je sais qu’il ne faut rien attendre d’eux. Je les prends et je les jette. Puisqu’ils ne dépassent pas l’épaisseur d’un Kleenex.
Ils restaient silencieux, chacun buté dans ses questions, sa solitude, sa colère. Je veux une peau contre laquelle me frotter, mais une peau qui me parle et qui m’aime, trépignait Dottie. Je voudrais que Joséphine bondisse dans un train et me rejoigne, qu’elle me fasse la grâce d’une nuit. Philippe, please ! love me ! implorait Dottie, Merde ! Joséphine, une nuit, une seule nuit ! ordonnait Philippe.
Les fantômes auxquels ils s’adressaient ne répondaient pas et ils étaient face à face, embarrassés, chacun, d’un amour qu’ils ne pouvaient troquer.
Philippe ne savait que faire de ses bras. Il les ramena le long du corps, prit son manteau, son écharpe et sortit. Il irait voir La Gioconda sans fille pendue à son bras.
Dottie lança une dernière plainte avant de se jeter sur son lit, au milieu des petits coussins WON’T YOU BE MY SWEETHEART ? I’M SO LONELY qu’elle envoya valser à travers la pièce dans une violente bourrasque. Elle ne serait plus jamais la chérie d’un homme. Elle en avait fini avec eux. Elle serait comme Marilyn : « I’M THROUGH WITH LOVE… »
— Va-t’en ! Bon débarras ! hurla-t-elle une dernière fois en se retournant vers la porte.
Elle se leva en titubant, glissa le DVD de Certains l’aiment chaud dans le lecteur, s’enroula dans les couvertures. Au moins, cette histoire-là finissait bien. À la dernière minute, alors que tout semblait perdu, que Marilyn, moulée dans une mousseline fine, pleurait sa chanson sur scène, Tony Curtis se jetait sur elle, lui roulait un patin et l’enlevait.
À la toute dernière minute ?
Un soupçon d’espoir se leva en elle.
Elle se précipita à la fenêtre, souleva le rideau, scruta la rue.
Et s’insulta.
« La vie est belle. La vie est belle », chantonnait Zoé en sortant de la boulangerie. Elle avait envie de danser dans la rue, de dire aux passants : Hé ! Vous savez quoi ? Je suis amoureuse ! Pour de vrai ! Comment je le sais ? Parce que je rigole toute seule, que j’ai l’impression que mon cœur va exploser quand on s’embrasse.
Quand est-ce qu’on s’embrasse ?
Juste après les cours, on va dans un café, on se met dans le fond de la salle, là où on est sûrs que personne nous verra, et on s’embrasse. Au début, je ne savais pas comment on faisait, c’était la première fois, mais lui non plus, il savait pas. C’était la première fois, aussi. J’ouvrais toute grande la bouche et il disait, t’es pas chez le dentiste. Alors on a fait comme dans les films.
Hé ! Vous savez quoi ? Il s’appelle Gaétan. C’est le plus beau prénom du monde. D’abord il y a deux « a » et moi, j’aime les « a » et puis il y a un « G ». J’aime les « G ». Et par-dessus tout, quand ça fait « Ga… »
Comment il est ?
Plus grand que moi, blond, des yeux pas grands et très sérieux. Il aime le soleil et les chats. Il déteste les tortues. Il est pas baraqué, mais quand il me serre dans ses bras, c’est comme s’il avait trois millions de muscles. Il a une odeur, pas de parfum, il sent bon, j’adore. Il préfère marcher que prendre le métro et sa petite copine, c’est ZOÉ CORTÈS.
Je ne savais pas que ça me ferait ça, j’ai envie de le hurler au monde entier dans la rue ! En fait non, j’ai envie de le chuchoter à tout le monde comme un secret qu’on peut pas s’empêcher de raconter. Je m’embrouille. Bon, ça fait comme un secret. Un secret hyper-important que j’aurais pas le droit de raconter, mais que je brûlerais de crier. De toute manière apparemment, il se dévoile tout seul mon secret. Je le dis sans parler. Ça se mélange grave dans ma tête. Y a un drôle de truc en plus, c’est que j’ai l’impression de rayonner. C’est comme si j’étais plus grande, plus haute et puis aussi, tout à coup, je suis devenue belle. Je crains plus personne ! Même les filles dans Elle, je m’en fiche.
En sortant du collège, ce soir, on a décidé d’aller au cinéma. Il a trouvé une excuse pour ses parents. Moi, j’ai pas besoin. Ma mère, en ce moment, je lui parle plus. Elle m’a trop déçue. Quand je suis en face d’elle, je vois celle qui embrasse Philippe sur la bouche, et j’aime pas. Pas du tout.
Mais finalement, c’est pas grave parce que… Je suis heureuse, heureuse.
Je suis plus la même. Et pourtant, je suis la même. Ça fait comme si j’avais un grand ballon dans la gorge, comme si j’avalais plein d’air. Ça fait le cœur qui s’envole, qui bat comme une casserole, juste avant de le voir tellement j’ai peur de ne pas être assez jolie, qu’il ne m’aime déjà plus ou quoi. J’ai peur tout le temps. Je vais aux rendez-vous sur la pointe des pieds de peur qu’il change d’avis.
Quand on s’embrasse, j’ai envie de rire et je sens ses lèvres sourire. Je ne ferme pas les yeux, juste pour voir ses paupières baissées.
Quand on marche dans la rue, il me prend par les épaules et on se serre tellement fort que nos copains râlent parce qu’on avance pas assez vite.