La valse lente des tortues
- Автор: Pancol Katherine
- Язык: французский
- Жанр: Современная русская и зарубежная проза
Электронная книга - «La valse lente des tortues». Краткое содержание книги:
— Et alors ? Elle t’a répondu ? demanda Dottie.
Ce soir, ils allaient à l’Opéra.
Avant de retrouver Dottie, il avait dîné avec Alexandre. « Maman a téléphoné, elle veut venir vendredi, elle demande que tu la rappelles », avait dit son fils les yeux sur son bifteck bien cuit, écartant les frites qu’il gardait pour plus tard. Il mangeait le steak par devoir, les frites par gourmandise.
— Ah…, avait dit Philippe, pris au dépourvu. On avait des projets pour ce week-end ?
— Pas que je sache…, avait répondu Alexandre en mastiquant sa viande.
— Parce que si tu veux la voir, elle peut venir. On n’est pas fâchés, tu sais.
— Vous êtes juste pas d’accord sur la manière de voir la vie…
— C’est ça. Tu as tout compris.
— Elle peut amener Zoé ? J’aimerais bien voir Zoé. Elle me manque…
Il avait appuyé sur le « elle » comme s’il ne retenait pas la proposition de sa mère.
— Je vais y réfléchir, avait dit Philippe en se disant que la vie devenait très compliquée.
— En cours de français, on nous a demandé de raconter une histoire en un maximum de dix mots… Tu veux savoir comment je m’en suis sorti ?
— Bien sûr…
— « Ses parents étaient postiers, il finit timbré… »
— Génial !
— J’ai eu la meilleure note. Tu sors ce soir ?
— Je vais à l’Opéra avec une amie. Dottie Doolittle.
— Ah… Quand je serai plus grand, tu m’emmèneras ?
— Promis.
Il avait embrassé son fils, avait marché jusqu’à l’appartement de Dottie, espérant qu’une solution s’imposerait à lui au fil des pas. Il n’avait pas envie de revoir Iris, mais il ne voulait pas non plus l’empêcher de voir son fils, ni la brusquer en parlant séparation, divorce. Dès qu’elle ira mieux, j’aborderai le sujet, s’était-il dit avant de sonner à l’appartement de Dottie Doolittle. Il remettait toujours à plus tard.
Il était assis sur le rebord de la baignoire, un verre de whisky à la main, et regardait Dottie se maquiller. Chaque fois qu’il levait son verre, son coude heurtait le rideau de douche en plastique où une Marilyn éclatante se déhanchait en envoyant des baisers. Devant lui, en collant et soutien-gorge noirs, Dottie s’agitait dans un désordre coloré de poudres, de pinceaux, de houppettes. Quand elle manquait un trait ou un aplat de peinture, elle jurait comme une mal embouchée et reprenait :
— Alors ? Elle t’a répondu ou pas ?
— Non.
— Rien du tout ? Même pas un cil glissé dans une enveloppe ?
— Rien…
— Moi, quand je serai très amoureuse d’un garçon, je lui enverrai un cil par la poste. C’est une preuve d’amour, tu sais, parce que les cils, ça ne repousse pas. On naît avec un capital et il ne faut pas le dilapider…
Elle avait repoussé ses cheveux en arrière, les avait écrasés avec deux larges pinces ; elle ressemblait à une adolescente qui se maquille en cachette. Elle sortit une petite boîte de boue noire, une petite brosse aux poils rêches, cracha, frotta la brosse sur la boue noire. Philippe grimaça. Les yeux plantés dans la glace, elle déposait sur ses cils un épais crachat noir. Elle crachait, frottait, visait, posait, et recommençait. Quatre temps cadencés qui racontaient l’habitude, l’habileté, la féminité entraînée.
— C’est pour une phrase comme ça qu’un jour, un garçon tombera amoureux de toi, dit-il pour lui rappeler que, justement, il n’était pas ce garçon-là.
— Les beaux garçons amoureux des mots, ça n’existe plus. Ils grandissent en parlant à leur game-boy.
Une goutte d’eau tomba du pommeau de la douche sur son col et il se déplaça.
— Ta douche fuit…
— Elle ne fuit pas. J’ai dû mal refermer le robinet.
La bouche grande ouverte, les yeux au ciel, le coude en équerre, elle s’enduisait les cils en faisant bien attention à ce que la pâte noire ne coule pas. Elle reculait d’un pas, s’examinait dans la glace, faisait une grimace et recommençait.
— Elle n’a pas succombé à l’esprit de Sacha Guitry, reprit Philippe, pensif. La phrase était belle, pourtant…
— Tu vas trouver autre chose. Je vais t’aider. Rien de mieux qu’une femme pour séduire une autre femme ! Vous avez perdu la main, vous !
Elle mordilla ses lèvres, apprécia son reflet dans la glace. Faufila son index dans un Kleenex pour effacer la minuscule ride qui se remplissait de noir. Souleva une paupière d’un geste sec de chirurgien pour y glisser un bâton de khôl gris, ferma l’œil, laissa filer le bâton et rouvrit un œil de Néfertiti éblouie. Se retourna vers lui d’un mouvement rapide de reins qui quêtait le compliment.
— Très joli ! fit-il dans un sourire rapide.
— C’est intéressant, dit-elle en répétant l’opération sur l’autre œil, tu ne trouves pas ? On va se mettre à deux pour séduire une femme !
Il la dévisageait, fasciné par le ballet des mains, du bâtonnet, du flacon de khôl qu’elle maniait en experte sans renverser la poudre.
— Toi, Christian, moi, Cyrano. À cette époque, un homme engageait un homme pour parler à sa place.
— C’est que les hommes ne savent plus parler aux femmes… Moi, en tout cas, j’échoue. Je crois bien que je n’ai jamais su.
Une nouvelle goutte tomba sur sa main et il choisit d’aller s’asseoir sur le couvercle des toilettes.
— Tu as fini Cyrano ? demanda-t-il en s’essuyant le dos de la main sur la première serviette qu’il trouva.
Il lui avait offert Cyrano de Bergerac en anglais.
— J’ai adoré… So french !
Elle brandit sa brosse de rimmel, l’agita en récitant les vers en anglais :
Philosopher and scientist,
Poet, musician, duellist –
He flew high, and fell back again !
A pretty wit – whose like we lack –
A lover… not like other men…
C’est si beau que j’ai cru mourir ! Grâce à toi, je palpite. Je m’endors avec la sonate de Scarlatti, je lis des pièces de théâtre. Avant, je palpitais en rêvant qu’on m’offrait des manteaux de fourrure, des voitures, des parures, aujourd’hui, j’attends un livre, un opéra ! Je ne coûte pas cher comme maîtresse !
Le mot « maîtresse » sonna comme un contre-ut poussé par une diva qui s’écroule dans la fosse d’orchestre. Elle l’avait prononcé exprès, pour voir s’il réagirait, si le gros mot glisserait, invisible, consolidant la place qu’elle prenait chaque jour dans sa vie ; il l’entendit comme un premier tour de clé qui l’enfermait. Elle attendit, suspendue à l’image de la truqueuse dans la glace, priant pour que le mot passe et qu’elle puisse le répéter plus tard et plus tard encore pour mieux l’enfoncer. Il se demanda comment le jeter par-dessus bord sans la blesser. Ne pas le laisser s’incruster, le décoller doucement, le balancer dans la petite corbeille qui débordait d’emballages en carton et de cotons. Un silence tremblant d’attente et de réticence s’installa. Il réfléchit et se dit qu’il n’y avait pas plusieurs manières de retirer ce mot qui l’entravait.
— Dottie ! Tu n’es pas ma maîtresse, tu es mon amie.
— Une amie avec laquelle on dort est une maîtresse, assura-t-elle, forte de son abandon de la nuit précédente. Il n’avait pas parlé, mais avait crié son nom comme s’il découvrait un nouveau monde. Dottie ! Dottie ! Ce n’était pas un cri de copain, c’était un cri d’amant qui se soumet au joug du plaisir. Elle connaissait ce cri-là, elle pouvait en tirer des conclusions. Cette nuit, se dit-elle, cette nuit, dans le lit, il y a eu reddition.
— Dottie !
— Oui…, marmonna-t-elle en rectifiant un cil qui s’incurvait à l’envers.